DES ODEURS
On est privé d'un cinquième des jouissances de la vie quand on ne peut supporter les parfums. Il semble que chaque peuple caresse particulièrement un de ses cinq sens. Les Orientaux, l'odorat ; les peuples du Nord, le goût, par les liqueurs fortes. Quant au toucher, la vue, l'ouïe, eî le sixième sens, ils sont plus ou moins du goût de tout le monde.
L'amour des odeurs prouve la solidité du système nerveux. Nous devrions, par l'exercice, nous rendre assez forts pour pouvoir supporter les plus fortes odeurs, agréables et désagréables, quand nous y sommes forcés. On est bien foible quand, comme d'un coup de pistolet, on se trouve mal dans un nuage d'ambre ou de tubéreuses. Si les anciennes amazones, qui se battoient contre les hommes, avoient eu les nerfs aussi délicats que nos femmes, il eût été plaisant d'envoyer des espions répandre des odeurs fortes dans leurs tentes et de les aller trouver évanouies, les armes à la main.
Les hommes les plus robustes sont ceux qui aiment et qui supportent les odeurs; dont les sons les plus forts n'étonnent pas l'ouïe ; dont les yeux, bien construits et de bonne nature, voyent tout, excepté le soleil (i). — Quant au goût et au tact,
(i) A-t-on examiné l'œil de l'aigle? Sait-on pourquoi il fixe cet astre éblouissant? C'est peut-être parce qu'ils se rapprochent dans leur nature; c'est probablement force de calorique et force nerveuse dans l'aigle. (G.)
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tant physiques que moraux, trop de force individuelle leur nuit peut-être.
Le sens de l'odorat est tellement en rapport avec les autres sens par lesquels nous participons avec la nature en général, qu'on pourroit faire une théorie très instructive des odeurs qui nous frappent diversement; je ne doute pas que l'habile médecin n'en retire des inductions utiles à la santé de ses malades. Depuis le haut de la tête jusqu'au bout des pieds, chaque organe du corps humain a son odeur particulière. Les petits garçons, les petites filles, chaque femme, chaque homme selon son âge, son tempérament et son régime habituel, diffèrent encore. Une femme sensible et faite pour aimer se sent saisie à l'odeur d'homme, de l'homme robuste ressemblant à Hercule; et lui, sûr de la victoire, contemple avec fierté sa douce proie. L'eunuque ou l'homme épuisé n'ont pas même lodeur caractéristique de la femme forte; c'est la mort ambulante, qui cherche son tombeau.
Notre odeur locale accuse l'état de la substance humorale qui vivifie ou qui nuh à cette partie du corps ; et si l'on s'y connoissoit, notre odeur en général doit indiquer la nature de l'être dont elle émane et, par analogie, sa moralité. En embrassant un homme de bien, j'ai souvent dit qu'il sentoit bon. Un ange féminin sent bien meilleur encore (i). La bonne ou mauvaise réputation d'un homme semble avec elle exhaler une bonne ou mauvaise odeur. Un nom souvent répété dans les journaux devient célèbre en bien ou en mal ; si c'est en bien, à l'aspect de l'homme on se sent réjoui de sa présence; si c'est en mal, on détourne la tête pour ne pas le voir ni le sentir. Il seroit plaisant, le médecin physicien particulièrement exercé à la théorie des odeurs, qui viendroit flairer notre bobo pour y remédier ! Qui sait ce qui arrivera? Tout est de mode à Paris; cet homme auroit sa fortune au bout de son nez. Mais ne plaisantons pas ; la nature, vaste et infinie dans ses analogues, n'est nullement matière à plaisanterie. Un habile anatomiste pourroit parcourir tous les organes du corps et en faire l'histoire,
(i) A-t-on remarqué qu'on se mouche quand on reçoit une odeur désagréable? Ce n'est pas pour la sentir mieux sans doute; mais, par instinct, nous voulons faire sortir ce que l'odorat a pompé de mauvais. (G.)
cela est déjà fait sans doute; je me borne donc à peu de choses, laissant cette tâche aux experts dans cette partie. Je ne puis cependant me dispenser de dire un mot qui concerne les yeux et dont les physiciens expliqueront le mystère, car c'en est un pour moi. Voici ce que je viens de découvrir. Je viens de voir les deux prunelles des yeux parfaitement dessinées sur les lunettes d'une dame âgée de soixante-quatre ans. Ces taches grisâtres répondent exactement aux deux prunelles et l'on ne peut les effacer. La dame se sert depuis douze ans des mêmes lunettes ; mais ces taches ou ce dessin des prunelles n'existe que depuis deux ans; il a donc fallu dix ans pour qu'elles se formassent. Est-ce le feu, le calorique des prunelles frappant toujours aux mêmes endroits, c'est-à-dire au milieu des verres, qui les a calcinés? Ou ces taches proviennent-elles de la lumière extérieure du soleil? Les verres qui y sont longtemps exposés prennent les couleurs du prisme et se calcinent, je le sais; mais ici, comme je l'ai dit, les prunelles sont exactement dessinées sur les deux verres et ces lunettes (n° 18) ne sont pas sorties des mains de la dame et n'ont pas servi de verre ardent. Si on objectoit que toutes les lunettes dont on se sert depuis longtemps devroient porter les mêmes marques, je répondrois que tous les yeux ne se ressemblent point.
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