DE SAINT JBAN DE LA. CROIX
» Cet exercice est plutôt la jouissance du plai- » sir , que la pratique de Toraison ; et quoi- » qu'ils semblent n*avoir point d'autre inten- » tion que d'aller à Dieu , Ils montrent néan- » moins, par les effets, qu'ils envisagent la » satisfaction des sens.» On citerolt , madame, bien des exemples de ces prétendus dévots gui ne refusent rien à leurs sens. Qu'ils lisent les règles que prescrit notre saint auteur pour délivrer l'ame de toutes les joies sensuelles , et pour apprendre aux hommes à les rapporter uniquement à i Dieu. Cette doctrine si sûre et si salutaire rentre dans celle de la nuit des sens. Il en résulte que , pour être spirituel , il faut embrasser sérieusement la mortification , et réduire les sens dans des bornes très-étroites. II s'ensuit de même que les saints, qui disputèrent tant de choses à leur corps , furent des hommes bien convaincus de la fragiUté de notre nature, et des trahisons que nous font les sens , si nous ne savons pas les captiver sous Templre de la grâce.
Il reste , madame, trois autres biens qui parpissent plus honnêtes , savoir : les biens mo^ roux , ce sont les vertus et les bonnes œuvres ; 'les biens surnaturels , ce sont les dons extraordinaires , les grâces gratuites , comme l'esprit de prophétie^ le don des miracles , celui de parler diverses langues, etc.; enfin, les biens spi-^ rituels 9 et saint Jean de la Croix entend ceux qui vi^inent des choses manifestes et distinctes , et qui remplissent l'ame de dfouceur et de satis-
46 LETTBES SDD LES (BOTRES ■
faction. Telles sont les images des saints, les f chapelles ou or^loires, les cérémonies de l'E- i glise , les prédications. Cet article est très-ÎEi> téressanl , parce que notre saint .luteur y donne des règles pour sanctifier l'usage de tous ces objets , dont tant de personnes dévotes abusent ou ne savent pas profiter. i
Je vous dirai peu de chose, madame, des àiens moraux et des biens surnaturels , quoique saint Jean de la Croix traite ces articles avec autant de soin que les autres. 11 est clair que ceux qui mettent leur satisfaction dans la pratique des J vertus morales , et dans la jouissance des dons J extraordinaires , s'exposent à tomber dans de m grands défauts , qui sont la vanité' , la présomp- ■ tîon , l'opiniâtreté , le mépris des aulres. £t ■ combien d'illusion dans la fausse joie qji'on ^ goûte au sujet de ces biens 1 II ne faut que deux mots pourdécîder celle question. Ceux qui raellent leur complaisance dans leurs bonnes œuvres , dans leurs longues prières , daiis leurs jeunes, dans leurs aumônes, sont des pharisiens ; et ceux qui s'applaudissent de leurs prétendues opérations extraordinaires, sont des prophètes réprouvés comme Balaam , ou des imposteurs comme Simon le magicien. Je ne fais que rendre la pensée de noire saint auteur. i
Je goûte beaucoup, madame, son inslrucllon sur les images , les rosaires , les oratoires , les lieux de dévotion, les prédications, etc. Cet homme de Dieu apprécie au juste l'intention de l'Eglise dans l'usage de toutes ces choses visi-
DE SAIIiT JBAR DE LA CaOIX. 4?
bles et consacrées à la piété. II n est pas à craindre que sa doctrine sur cet article, et en particulier sur les images de Dieu et des saints, puisse paroître favorable aux sectaires qui ont troublé TEglise dans ces derniers temps. Il déclare lui-même sa pensée d'une manière bien précise (i). « Je ne dis pas qu'il ne faut point avoir 7> d'images , ni leur rendre la vénération qui » leur est due. J'expose seulement la différence » qui est entre les images de Dieu et Dieu lui- » même , afin que nous les considérions dételle >> sorte qu'elles ne nous empêchent pas d'aller » à Dieu : ce qu'elles feroient , si nous nous atta- » chions à elles plus qu'il n est nécessaire pour » faire nos opérations spirituelles. » Et plus bas : «En ce qui concerne l'estime et le respect » que nous devons avoir pour les images , selon )> l'intention de la sainte Eglise catholique , » qui nous les propose , il ne peut s'y glisser » ni illusion ni péril ; et le souvenir que l*àme » en a lui sera tou]oura très-ut^e , puisque cette »> mémoire est d'ordinaire accompagnée d*un » mouvement d'amour pour fobjet que les hna- » }ges représentent : et tandis qu'elle s'en ser- 3» vira pour cette fin , elle en tirera des secours • pour arriver à l'union divine , pourvu qu'en « se laissant enlever aux attraits de la grâce que '> IKeu lui donnera, elle passe de la peinture » morte à l'objet vivant , en oubliant toutes les » créatures et tout ce qui s'étend jusqu'à elles. » Notre saint avoit observé d'un œil fort at-
(i) Page i85.
48 LETTHES SPR LES (BDVHES
(enlif tous les abus .qui s'etoient gli^sra dans l'usage des choses dont il traite ici. Il condamne ceux qui habillent les saintes images selon les modcsreçues dans le monde (i); ceux qui ne se lassent point d'accumuler images sur images ^ qui en veulent avoir d'une telle figure , d'un tel ouvrier ; qui les arrangent d'une telle ou telles manière afin de se satisfaire davantage; ceux qui,* regardant fixement une image , s'imaginent la voir remuer, changer de visage ou faire quelque signe ; ceux qui , dans le choix des chapelets et des rosaires , s'atlachenth la façon, à la matière,^ àla couleur, en sorte qu'ils pre'fèrent les uns aux, autres à cause de ces formes extérieures ; ceux qui emploient beaucoup de temps à parer les oratoires et les chapelles où ils ont mis leur affection, sans se mettre en peine du recueillement in te'rieur, eldusaint commerce avec Dieu; ceux qui croient ne pouvoir faire leur oraison ' qu'en certains lieux qu'ils ont choisis, ou qui courent d'un lien à un autre pour satisfaire lcur,J pre'tendue dévotion ; ceux qui s'attachent h cer-: taînes cérémonies qui sont de leur choix ou de lear invention ; qui veulent , par exemple , qu'un tel prêtre, et non un autre , dise la messe avec an tel nombre de cierges , ni plus ni moins , à ^ telle heure et non à une autre , un tel jour et non avant ou après ; qui , faisant faire quelque pèlerinage, ordonnent qu'il y ait tant de stations , qu'on les fasse à ta temps et à telle heure, qu'on j dise tant d'oraisons, avec telles urcom-
(i) Page a33 et auiv.
BB SAINT JBâN BE LJl CROIX. 49
tances^ telles postures de corps, tt autres cérémonies , sans en omettre aucunes , quelque petites qu'elles soient , etc.
En témoignant le plus grand respect pour tout ce que TEglise pratique ou autorise , notre saint directeur rappelle tou)ours l'ame fidèle au centre unique, qui est Dieu et Dieu seul. U montre les abus ou les imperfections des pratiques qu'il censure ; il fait voir quelle est l'indigence et la stérilité de l'intérieur quand on se livre trop aux objets extérieurs ; il enseigne la manière d'élever l'esprit et la volonté à la joie pure que produit l'amour de Dieu, a Si vous » vous accoutumiez , dit-il (i), à goûter lescon- >> solations sensibles , vous ne pourriez jamais » jouir des délices spirituelles qui coulent de » la nudité d'esprit et de la récollectloa inté- » rieure. »
Ce qu'il ajoute sur les prédications est également sage et instructif. S'il exige que les prédicateurs mettent tout le soin possible à rem- ' plîr dignement leur fonction ; s'il veut qu'ils ne négligent rien dans la composition de leurs discours, il demande aussi que leur attention principale se porte à bien régler leur intérieur , qu'ils soient hommes d'oraison , et que u leur cœur 4» soit enflammé de Farnour de Dieu , avant que » de monter en chaire. « U exhorte les auditeurs à « concevoir un ardent désir de profiter » de la sainte parole , à l'entendre avec humi- » lité , à s'appliquer à eux-mêmes et non aux
(i) Page 249.
6o LETTRES SUE f.ES ŒUTaES
» autres ce qu'ils entendent , à faire réflexion » sur les vérités qu'on leur a prêchées , et à » confirmer par la pratique les instructions » qu'ils ont reçues (i). »
Je vois , ma^aiQ^» d^PS tous ces détails du ;^int auteur , la voile; pure et infaillible de la plus haute pçrfpction, Tout s y rapporte au dénûment d^ Tesppt , et au dépouillement de la volonté. Ce qui m^cbarme:, c'est que tout ceci n'est poiat fondé sur, Usi spéculations d'un écrivain qui irayaillç.daiis son cabinet» On sent que c^est larpi^t^où esteptré: ce saint ami. de Dieu ; quii. parle d'après sa propre expérience; qu'il n ae^ vue que d'élever le$ amejSià.l!uniQn intime avec Dieu.; qu'il a partant une idée parfaite du culte en^^riteten Çjéf'ité, Sa doctrine ôteà l'homme tou$i U^ appuis. de la nature, elle ne lui laisse que Dieu ; mais Dieu est tout-, et de ce tout infini découlent toril^.biens. Oh ! qu'heureux est celui qui commît, le$ avantages de cet échange du rien de la créature au tout de Dieu.
Je termine ici l'analyse des. trois livres de la Montée di^ CormuL Comptez « madame., que j'en ai rendu à peine les premiers traits. Il faut lire. et méditer toute cette précieuse instruction , et< bénir Notre - Seigaeur d'avoir donnera soa Eglise un maître si intelligent dans les voies de Dieu. Je suis , etc.
(t) Page a6o.
DE SIITVT JEAN DE LA. GEOIX. 5 1
VHP LETTRE.
J*Ai, Madame , à VOUS entretenir , dans cette lettre 9 des deuK livres de la Nuit obscure de rame. Je les considère comme une sorte de supplément aux trois livres dis la Montée du Catmel; et ce supplément étoit nécessaire , parce qu'il (alloH nous faire contiohre Tétut où se trouve une ame tandis qu elle marche danë la voie de l'union , et celui où elle parvient en s* avançant de plus en pluft vers le terme. Saint Jean de la Croix prend celui qui se détermine , avec le se* cours de la grâce , au service de Dieu , de» les premiersrélémetis , sî f ose ainsi parler , de la vie spirittielle. Il n*y a pas de doute que ce commethcanine s'exerce d^abord à la méditation dès choses saintes; et Dieu le comble ordinairement , dans cette première voie , de douceurs et dé ca* resses. C'est un enfant incapable encore de di-^ gérer: une nourriture solide. Il nestdonc point rare de voir ceux qui entrent dans cette carrière , très-portés à Toraison s à la finéqoentatîon des^ sacremenis , aux exercices de la pénitence; maià^ il seiméle quantité d'imperfections dans leut condfiite; La nouveauté de cet état et le défaut d'expéri^ence font qu'ils tombent , à leur manié-, re, dans les égaremens ou donnent les grands pécheurs. Je dis , à leur manière ; car ce ne sont, dans ces amesfoibles, mais bien déterminées au service de Dieu , que des péchés légers ou
52 LETTBES SUR LES (BtIVRES
des impertectious , quoique de temps en temps ces fautes puisseot élre plus grièves et même fort repréhensibles.
Pour faire entendre sa pensée , saint Jean de la Croix parcourt les sept péchés capitaux , et il montre que les commençanssont sujets à tfes excès de vanité , de colère , d'avarice , de gourmandise, de luxure, d'envie , de paresse: mais ces cinq derniers péchés sont pris dans le sens spirituel. Ainsi / 'avarice de ces âmes , peu exercées dans les voies de Dieu, consiste en ce qu'elles, sont avides de consolations intérieures, et qu'elles perdent courage quand ces grâces leur sont soustraites. Leur ffounnandise consiste en ce qu'elles s'adonnent h toutes sortes de pratiques soit de pénitence , soit de dévotion , souvent contre l'avis de leurs supérieurs ou directeurs. C'est ce qui arrive surtout à l'égard de la sainte communion : ces personnes « ne se font « point de scrupule d'en extorquer de leurs con- « fesseurs le fréquent usage , et même de s'en » îçprocher sans leur permission , ou , ce qui 1 est encore pire, de leur cacher cette prati- ■> que (i). '> Leur luxure consiste en ce qu'elles éprouventdes combats dans la chair, et qu'elles s'en troublent au point de s'exposer à de fâcheuses tentations ; ou , ce qui n'est pas moins dangereux , elles forment des amitiés prétendues spirituelles où il se mêle beaucoup d'amour-prx)pre et de sensualité. Leur envie ou jalousie consiste en ce qu'elles veulent être préférées à d'au- . tO Page Î78.