DE SAINT JEAN DE LA CROIX
nous reconnoissons qu'ils ont été les vrais sages , parce que, s^étant unis au Seigneur ^ comme parle FÂpôtre (i) y ils éioient devenus un même esprit avec lui. Je suis , etc.
Vn« LETTRE.
Ce séroit en vain , Madame , que l'homme s*é' tabliroit dans la nuit des sens , de Tesprit , de la mémoire , s'il abandonnoitsa volonté à ellemême , c'est-à-dîre » à ses afTections déréglées. Cette partie de nous-mêmes est la plus précieuse, parce que c'est d'elle que dépend notre amour pour Dieu , et que l'union divine cousine dans cet amour porté au degré le plus sublime où puisse aspirer Vbomme en celle vie.
Saint Jean de la Croix a eu extrêitiemenl à cœur de nous apprendre la manière d'entrer dans la nuit de la volonté , c'est-à-dire , de mortifier les affections de cette puissance ; et il commence par nous les faire bien connoître : c'est la joie , l'espérance, la douleur et'Ia crainte, toutes quatre liées si étroitement ensemble, que partout oii il s'en trouve une^ les autres y exercent aussi leur pouvoir. C'est ce que le saint auteur démontre par les raisonnemens les plus justes , et les plus conformes à la meilleure philosophie : d'où il conclut que si une de ces affections est déréglée , toutes les autres le seront aussi , que^
(i) X Cor. 6. 17.
ce dérèglement est capable de produire tous les vices dansTaïue, et que de leur soumission aux volontés de Dieu dépendent toutes les vertus.
Saint Jean de la Croix se borne à traiter ce qui concerne la joie , sans doute parce que la manière de régler cette affection de l'ame peut s*appliquer à toutes les autres ; et il observe que la joie peut naître en nous de six sortes de biens , qui sont les biens temporels , les biens naturels , les biens sensuels , les biens moraux , les biens surnaturels , les biens spirituels. Chacun de ces biens est traité en particulier, et le saint fait voir combien il importe de les rapporter tous à Dieu seul avec la joie qui peut en résulter. Il est aisé de juger, d'après les principes si souvent répétés dans cet ouvrage , que l'abnégation de ces biens et de la joie qu'ils produisent , est le seul moyen de Its rapporter à Dieu. Ces biens sont hors du tout de Dieu ; Tarae ne peut donc s y plaire , et s'unir en même temps à ce tout unique. Mais , après tout , madame , ne semble-t-il pas que tout ce qu'enseigne ici saint Jean de la Croix , n'est pas une affaire de perfection , et qu'il ne fait que développer le grand précepte qui nous ordonne d'aimer Dieu de tout notre cœur , de toute notre ame , de toutes nos forces? Comment rerifiplira-t-on ce commandément essentiel , si l'ame est attachée à quelque bien que ce soit , distingué de Dieu, si elle fait dépendre sa joie et son bonheur de ce bien , si elle se repose dans la possession de ce bien ?
Cependant , quels sont les biens temporels
DE SAII1T JEAIV DE LÀ CEOIX. 4^
qui sont préjudiciable^ à Tame quand elle en fait l'objet de sa joie ? Ce sont les richesses « les honneurs, les enfans, les parens , les établissemens dans le monde , etc. De la joie avouée et réfléchie qu'ils causent dans Tame , suivent des désordres sans nombre. Notre saint auteur les réduit h quatre degrés : ils obscurcissent l'ame , ils lui inspirent Tamour des plaisirs, ils la portent à abandonner Dieu , ils Tentraînent dans Foubli même de Dieu. Tous ces articles sont tellement prouvés par les Livres saints et par Texpérience , qu'ils peuvent passer pour des vérités incontestables. Au contraire , si Ton réprime la joie dont ces biens sont la source , Suelle liberté, quelle clarté , quelle tranquillité ans Vinlérieur de celui qui fait ce sacrifice ! Il en est à peu près de même des biens naturel^ , qui sont , selon saint Jean de la Croix , les perfections du corps , comme la beauté , la bonne grâce , la santé ; et les perfections de l'esprit , comme le bon sens , la pénétration , la disposition aux sciences , etc. Ceux à qui ces avantages donnent de la joie, tombent dans la vanité, dans la présomption , dans la dissipation , dans k tiédeur , dans le dégoût des choses spirituelles ; et la beauté du corps en particulier est la source d'une infinité de crimes , quand on se livre kla complaisance qu'elle inspire. Mortifiez ces frivoles satisfactions , renoncez à la joie qui s'élève dans votre ameau souvenir de ces biens prétendus ; vous vous maintiendrez dans l'humilité, dans l'amour du prochain, dans la pu-
4i LETTRES SVS. LES (BUVRES
relé, dans la liberle d'esprit nécessaire pour
vaincre les tentations , pour supporter lesafflic-
tions , pour servir Dieu avec fidélité et avec
constance.
La joie qui resulle des biens sensibles rend l'hontme tout charnel et terrestre, (^es biens dépendent des sens, de la vue, de l'ouïe, de Vodorat, du goût, du toucher. Celui qui se plait dans l'usage de ces biens, est dissipé, curieux, voluptueux , intempérant, lâche dans le service de Dieu , amateur de lui-même, insensible aux misères des pauvres, Mais qu'esl-il nécessaire d'insister sur cet article ?Le simple coup d'œil du monde et de ses partisans fait voir que les objets des sens, et la délectation qu'ils entraînent , et l'împortanc qa'on leur donne , plongent le genre humain dans tous les maux spirituels. Entre la joie qu'on goûte en se livrant à ces objets , et celle qui est le prix du service de Dieu, de l'exercice de l'oraison , et du saint commcFce avec Jésus-Christ, il y a une distance infinie. Jésus-Chiist n'a-l-il pas dit que « (/ui est né de la chair est chair , et que ce ijui est né de l'esprit est esprit [i)? Or l'esprit et la chair sont deux extrêmes qui ne se concilieront jamais ensemble. Saint Jean de la Croix n'écoute point ceux qui prétendent « s'entretenir dans » les délectations sensuelles sous prétexte de » s'adonner à la méditation et de s'unir à » Dieu (2). Ces gens-là , dit-il , cherchent plus M à se satisfaire qu'à contenter leur créateur. Cl) Joan. 3, e. — (i) Paje aïo.