XI' LETTRE
JÎjN vous parlant , Madame , de la doctrine spirituelle de saint Jean de la CroJx , je ne vous ai rien écrit qui ne soit vrai ; mais je ne vous ai
pas dit tout ce qui est vrai ; et pour suppléer à ma uégligence, j'ai 1 honneur de vous écrire cette ou^lème lettre , qui est peut-èlre la plus nécessaire de toutes celles que vous avez eu la complaisance de recevoir sur les œuvres de saint Jean de la Croix. L'erreur reprochée aux partisans de l'amour pur, consiste en ce qu'ils ont prétendu que l'ame pouvoil s'établir dans un tel état qu'elle agirolt toujours parle seul motif de l'amour pur. Il faut entendre que tous les actes qu'elle leroit à l'égard de Dieu, seroient dépouillés de tout sentiment d'intérêt propre; que cette ame, déterminée au moins par les perfections infinies de Dieu , ne désireroit rien, pas même de posséder cette beauté suprême et incréée; qu'elle ne seroit touchée ni de la crainte, ni de l'espérance ; qu'elle pourroit même renoncer a l'avantafçe ou au plaisir intérieur qui accompagne ces actes d'amour, ou qui en résulte. U s'ensuivroit que l'exercice des vertus surnaturelles, autres que l'amour, seroit comme étrangère cette ame: t-audis que la vraie doctrine du salut est, qu'en cette vie l'homme doit s'exercer dans la foi , dans l'espérance , dans la crainte de Dieu, dans la componction, dans l'humilité ; en un mot, dans toutes les vertus chrétiennes.
L'actedel'amourpur est ,à la vérité, quelque chose d'excellent ; et il consiste â aimer Dieu pour lui-même , non en renonçant à la douceur que goûte l'ame qui s'unit ainsi à Dieu ; ce renoncement est impossible, parce que la nature:
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de Tame est de tendre nécesssârement à son bien. Dans Tamour pur ; il suffit à Faoaoc de ne s'appuyer pas sur son propre intérêt , de ne pas aimer Dieu à cause des re'compenses qu'il promet , soit en cette vie , soit dans la vie future. Celte sorte d'amour, qu'on appelle intéressé, est louable , mats ce n'est pas l'amour pur; ce- Jui-ci est plus sublime , et consiste , encore une fois , à chercher Dieu, à s'attacher à Dieu en vue et à cause de ses perfections sublimes. Vous sentez , madame , qu'il y a de la différence entre aimer quelqu'un à cause de ses belles qualités 9 et Faimèr à cause du Uen qu'on en attend , ou à cause du plaisir qu'on goûte à l'aimer. L'^espérance du bien pourrase trouver dans le premier 'de ces amours, et le plaisir d'aimer s'y trouvera toujours; mials ni celte espérance ni ce plaisir ne seront les motifs de cet amour. On aimera uniquement à cause des belles qualités delà personne, et ce sera unamour pur , mais naturel et humain. A l'égard de Dieu , l'acte sera surnaturel et d'un grand mérite. U est commandé par le premier précepte de la îoi , on ne peut trop le répéter durant le cours de cette vie moFtelle. Mais il ne peut former ui^état; c'est-à-dire, qu'il ne doit ni ne peut arriver que l'âme agisse toujours par le motif de cet amour. Gela n'est accordé qu'aux babîlans du Gel, ou peut-être à certaines âmes privilégiées, telle que fut, par exemple^ la sainte Mère de Dieu; encore faudroit-il reconnoître que ces grandes âmes ont exercé les actes de la foi , de l'espérance et des autres vertus*
66 LETTBBS SUR LES (KUTSES
Pour en venir présentement à saint Jean de la Croix , quoiqu'il ne parle en aucun endroit de l'amour pur , il es! cependant vrai que sa doctrine sur l'union divine tend à nous faire connoîlre , qu'on n'entre dans cette union que par l'amour pur ou désintéiessé. C'est une conse'quence nécessaire des quatre nuits où il établit l'ame. Il entend également qu'on peut acquérir l'habitude de cette union , c'est-à-dire , une grande facilité pour s'élever à Dieu par la contemplation. Mais , madame , il y a deux choses bien remarquables dans ses principes : la première est qu'avec les dispositions les plus eiecllenles pour l'union divine, l'ame sera en~ core obligée de recourir de temps en temps à ta méditation et b l'oraison de discours ; vous en avez les preuves dans ma dixième lettre : la seconde chose est que , dans l'exercice même de la contemplation la plus sublime, l'ame fera les actes de toutes les vertus chrétiennes ; qu'en particulier elle désirera très-ardemment de posséder Dieu; c'est ce que démontrent les deux traités , celui qui a pour titre la vive Flamme de l'amour , eL celui que le saint appelle les Cantiques. Lisez-les, je vous prie, pour voir combien l'ame, dans le pins haut degré d'union, s'intéresse à la jouissance de Dieu. Vous sentirez très-bien , madame , que les partisans outrés de l'amour pur ne pourroient concilier leur doctrine avec les deux articles que je viens de vous indiquer.
Saint Jean de la Croîx explique parfaitement
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sa paisée dès son premier cantique de la mi Flamme de V amour (i). La . transformation de Tame parV^amour est, selon lui, «ne halntade ; mais les actes , qui sont comme la flamme dt cet amour, ne se font que quand Vamey est portée par les mouvemens particuliers du Saipt-E^ prit. Us ne sont donc pas permanens, ils ne forment pas un état. L*ame demeure disposée à IV mour, comme le- bois péne(rë de feu est disposé à la flamme , c'est :1a comparaison qu'emploie notre saint ; mais comme le bois le plus embrasé ne jette pas toujours de la flamme , ainsi T^me la plus transformée par l'amour ne produit pas toujours les actes de l'amour pur. Je pourrois m' étendre beaucoup sur la discussion de ce point de doctrine spirituelle ; mais c'en est asseifc pour vous , madame , qui entendez toutes cei choses commeii demi mot , et qui pourriez en faire des leçons aux autres. Je suis , etc.