‹ RéflexionsChapitre 6 sur 109 · IV LETTRE · texte numérisé non relu

IV LETTRE

Je compte , Madame j embrasser dans eette lettre « et datte les trois suivantes , toute la doctrine spirituelle des trois livres de la Montée du Çarmel. Vous n'en avez vu encore que les premiers traits^ en voici le tableau entijer , c'est-à-dire^ le fond et les conséquences.

Il s'a^t d'abord de la nuit des sens extérieurs» ou des passions qui s'y rapportent. Ij[os cinq sens nous ont été donné$ par le créateur pour remplir les (onctions ordinaires de la vie. Si l'homme n'eut point péché, ses facultés eussent toujours été soumises à la raison ; mais , depuis la chute de nos premiers parens , les impressions qui nous viennent des sens font de terribles ravages dans nous. Avant que la raison décide , nous nous portons vers les objets que nous présentent ces cinq organes ; et ce qu'il y a de déplorable, c'est qye ce penchant qui est en nous tend toujours à lexcès : c'est ce qui fait les grandes passions , quand on n a pas soin de recou-

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rir à Vempîre de la raison , ou plul&t , vu noire foiblesse et notre misère, quand nous négligeons d'implorer le secours de la grâce*

Il sort de nos sens une lumière qui est bonne en elle-même , puisque , dans Tintention du créateur , elle n'est destinée qu*à noos diriger dans les fonctions de la vie; mais nouls abusons de cette lumière , en nous livrant à elle sans con* solter la raison , et Fauteur de la raison qui est le Seigneur Dieu , notre créateur et notre maître. Dans ce rapport de la lumière des sens avec nos penchans déréglés , qui ne sont autre chose que nos passions y cette lumière est mauvaise ; et c'est elle qu'il faut éteindre dès que nous voulons entrer dans la voie de l'union intime avec Dieu. C'est cette lumière qu'il faut réduire à la nuit ; et le moyen que vous suggère saint Jean de la Croix , qui n*est en cela que Tinterprêté de l'Evangile , c'est d'employer la mortification des sens. Saint Paul avoitla mêmepen* sée quand il disoit aux Colossiens : Faites mou" rir ce qui compose en vous l* homme terrestre; et les péchés que détailloit ensuite ce grand apôtre , sont précisément ceux dont les sens so;it la source ou l'occasion la plus ordinan*e ; savoir , V impureté , ta passion du plaisir, . la convoitise diréglée g l'avarice ^ etc.

Faire mourir l'homme terrestre , et mettre les sens dans la nuit , c'est absolument la même chose. Tout chrétien contracte cette obligation par les engagemeus de son baptême : quel avan-

(x) Coloss. 3. 5.

tage n'a donc poinl saint Jean de la Croix quand il insiste sur ce principe , en instruisant ceux qui tendent à Funiom divine ! Il fait voir admir:ablenient que les passions qui ne sont, pour le répéta* encore « quje J'empire des sens sur la raison, privent J'ame die T esprit de Dieu« qu elles la fatiguent , Tafflîgent , l'obscnrpssent , la souillent., rafFoiblissent. Tous ces articles jsont

Srouvés par des raisonnejtnei^s invincibles, et par es autorités tirés des saints Livres. U y a du plus ou du moins dans TefTort des passions sur nous ; mais il n'en est aucune , quelque foible qu'on la suppose , qui ne produise , à sa ma* nière , les faux effets dont notre jsaint fait Ténu* mération.

La nuit des sens , ou la mortification des passions , est si nécessaire , que saint Jean de la Croix n'a pu omettre les moyens d'entrer dans cette voie. Il est fort court sur cet article ; mais en deux pages , il en dit plus que cent autres livres, même les plus spirituels. Voici quelques* uns de ces moyens (i) : << avoir continuellement » le désir et le soin 'd'imiter Jésus-Christ en » toutes choses ; méditer pour cet effet sa vie » et ses actions ; se comporter , dans toutes les » occasions , comme il s'y fut comporté luir » même , s'il les avoit eues ; . enfin renoncer 9 pour so^ amour à tous les plaisirs des sens. » Ce qui suit n*est que l'imitation de Notre- Seigneur réduite en exercice ; mais je tremble et je me confonds moi-même e^ le transcrivant,

(x) Pages 3? et 34. '

parce

DB SAIKT JEAN DE LA. CAOCC. ^5

parce que je me suis égaré toute ma vîe dans une voie tout opposée : « se porter toujours aux » choses non les plus faciles y mais les plus dif- »ficiles; non les plus savoureuses, mais les » plus insipides ; non les plus agréables , mais » les plus désagréables ; non à celles qui con- » soient, mais à celles qui affligent ; non à celles » qui donnent du repos , mais à celles quidon- » nent de la peine ; non aux plus grandes, mais » aux plus petites; non aux plus sublimes et aux » plus précieuses , mais aux plus basses et aux » plus méprisables. » Il faut enfin désirer et re- » chercher ce qu'il y a de pire , et non ce qu'il » y a de meilleur ; afin de se mettre, pour Tamour » de Jésus-Christ, dans la privation de toutes » les choses du monde ; et d'entrer dans. Tesprit » d'une nudité parfaite. »

Je conçois que par là les sens et les passions seront dans la nuit la plus profonde , et que nulle étincelle de leur fausse lumière ne se réfléchira sur l'ame. Je comprends aussi quels doivent être les biens immenses qui résulteront de cette nuit. Notre saint auteur les explique fort au long dans son premier livre de la Nuit obscure de Vame (i) , et j'anticipe sur ce livre, afin de compléter la doctrine qui concerne la nuit des sens. Ces biens sont la connoissance de nous-mêmes et de notre misère, la connoissance de la grandeur et de rexcellence de Dieu , l'humilité d'esprit , l'estime et l'amour du prochain , l'obéissance pleine et entière en tout ce qui regarde

(i) Piig* 395 et suW.

Œuvr, Spir, V. B ,

l6 LETTRES sua LES tBUVBES

la conduile de l'inlcrîeur , le souvenir presque continuel de Dieu , l'eicemplion d'une multitude d'imperfections auxquelles les iispiraus à l'union divine sont sujets. Encore une (ois, je n'ai point de peine à découvrir ces avantages dans la nuit « des sens , quand elle est parfaite. Mais elle ne le sera jamais sans de grands combat s, sans éprouver des tentations violentes, sans être exposée aux suggestions très-importunes de l'ennemi du salut. Ah ! madame , saint Jean de b Crois dit, sur ce point (i) , des choses qui me sont trèsconnues par ma propre expérience, quoique je sois bien peu avancé dans la nuit des sens. Son instruction me console un peu ;mai3 ce. qu'il dit de la voie étroite et de l'abnégation me remplit de crainte et de confusion. « Oh ! s écrie- " t-il (2) , qui pourroit exprimer dignement, qui » pourroit fidèlement pratiquer ce qui est com- " pris dans cette émlnente science de l'abnéga- " lion de nous-mêmes ? Oh I si les personnes » spirituelles pouvoienl parfaitement connoître " combien le moyen qu'il faudrolt prendre pour >• entrer dans ce renoncement est dlflérent de » celui que plusieurs d'entr'eux estiment très- * bon, s'imaginanl que c'est assez pour eux de » se réformer en quelque chose ! " 11 faudroît transcrire tout ce chapitre pour en faire sentir tout le mérite. Je vous laisse, madame , le soin de le méditer, et de me faire part ensuite de vos saintes réflexions. Je suis, etc.

m sAmr jbait db la choix. 27

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