V« LETTRE
Pour parvenir à runion intime avec Dieu , il ne suffît pas , madame , de s'établir dans la nuit des sens^ c'est-à-dire , de mortifier les passions qui sont excitées par les sens extérieurs ; il faut que les puissances de Tame entrent aussi dans la nuit , chacune selon la méthode et par les moyens qui sont proportionnés à ces puissances. Saint Jean de la Croix considère ici l'esprit ou Tenten dément. Cette faculté , qui est le siège de la raison , est sujette aussi à bien des errem^s , parce qu'elle dépend des sens pour ses opérations. Mais, en la supposant même bien réglée , par elle-même elle n'a pour objet que les choses naturelles ; conséquemment elle n'est point capable de s'élever à V union divine. 11 faut que la foi la retire de cette sphère , si l'ose ainsi parler^ des choses naturelles ; que ce don , qui vient de Dieu seul , éclipse tout ce qu'il y a d'humain dans les opérations de Tesprit : et c'est là précisément la nuit où cette faculté de lame doit entrer. Cette nuit est bien plus obscure que celle des sens , parce qu'elle investit ce qu*il y a de plus lumineux dans Pâme , et qu'elle éteint , en quelque sorte , la raison qui est l'ordre intérieur de l'homme ; extinction qui ne consiste pas à détruire cette puissance , mais à l'éclairer des lumière^ surnaturelles de la foi.
Saint Paul fournît , pour ce sujet , un texte de grande importance , et dont notre saint auteur fait usage , sans toutefois y insister beaucoup : vous me permettrez de le développer et d'en tirer quelques conséquences. L'Apôtre dit que celui qui veut s* approcher de Dieu doit croire que Dieu existe (i), S*il y a, dans la science de toute la religion, un article où la raison de l'homme ait des lumières très-vives et très-étendues , c'est assurément celui de l'existence de Dieu. Cependant toutes ces lumières ne peuvent servir d'appui à l'acte surnaturel de la foL Cet acte doit avoir pour fondement la révélation de Dieu , déclarée dans les saintes Ecritures et enseignée par l'Eglise. Il faut , pour cet acte surnalurei et agréa^)le à Dieu , supprimer ou oublier toutes les démonstratlojns philosophiques de l'existence de Dieu ; il faut mettre a cet égard l'entendement dans la nmt « et il ne doit être éclairé que du flambeau de la foi. La raison de cela, c'est que l'acte surnaturel de la foi^ quant àTexistence de Dieu, a pour objet , non précisément Dieu qomme existant , mais Dieu comme existant pour notre bonheur, Dieu comme exiistant pour agréer nos hommages et pour nous tn récompenser. Or , c'est la foi seule qui nous fait connoître ces rapports et ces avantages. S'il est donc vrai qu'à Pégard de l'existence de Dieu , considérée sous ce point de vue , les lumières seules de la raison ne suffisent pas , ou .sont même inutiles , coxnbien
(0 Hebr. ii. 6.
DE SAim JÇAN DE LA CaOlX. 29
plus cela doit-il se vérifier par rapport à toutes les vérités qui sont Tobjet des attentions , de la recherche , des sentîmens de Thomoie attiré par la grâce à Tunlon intime avec Dieu ! Le projet que cette grâce lui inspire , est de rendre son ame entièrement conforme à la volonté de Dieu, en sorte qu il ne soit conduit et dirigé que par l*£sprit de Dieu, comme le grand Apôtre le dit en écrivant aux Romains (i). Que peuvent servir les raisonnemens humains pour parvenir à ce terme? Ces raisonnemens, quelque subtils ou quelque profonds qu'on les suppose , n'ont aucune proportion avec Têlre de Dieu ; car il faut toujours en revenir à ce mot , qui seul peut donner quelque Idée de notre Dieu. Pour entrer dans un saint commerce avec ce tout unique , il faut passer par d autres voies que celle des raisonnemens humains , et c'est , pour le répéter encore , la foi seule qui ouvre cette route ; elle seule est un moyen propre et proportionné à l'union de Tame fidèle avec Dieu. Plus la foi sera vive , plus Tunion sera intime; et , par une conséquence nécessaire , plus aussi les lumières naturelles de l'esprit seront éclipsées • car la foi et la science humaine ne peuvent agir ensemble sur le même objet. Celle-ci prétend être claire à l'égard des Vérités dont elle s'occupe ; et la foi est toujours obscure à Fégard de celles qu'elle reçoit et qu'elle révère. Mais que cette obscurité de la foi répand de lumières dans un esprit bien disposé , c'est-à-dire , parfai-
(i) Kom. 8. 14.
3o LETTRES SUR LBS ŒUVRES
tement dépouille de ses propres connoissances! Tels sont , madame , les principes de saint Jean de ja Croix par rapport à sa seconde nuit^ qui est celle de l'esprit. Il les appuie de raisonnemens très-solides ; et , pour les rendre plus sensibles , il observe une chose très-frappante dans les saintes Ecritures : c'est que toutes les fois qu'il a plu à Dieu d'avoir quelque commerce avec les hommes , il s est toujours montré sous le voile des ténèbres. Quand Moïse reçut la loi sur le mont Sinaï , Dieu lui apparut environné d'un nuage. Quand Salomon eut achevé son temple, la majesté de Dieu remplit cet édifice^ mais sous le symbole d'une nuée. Quand le terme des épreuvej du saint homme Job fut arrivé , Dieu lui parla du milieu d'un tourbillon ténébreux. Et le Prophète ne dit-il pas dans le style le plus sublime (i)? lia abaissé les deux , il est descendu ; un nuage épais étoit sous ses pieds, il étoit monté sur les chérubins; il voloit sur les ailes des vents , et il étoit renfermé dans les ténèbres qui le couvroient de toutes parts comme un pavillon^ Tout ceci nous fait entendre que, dans celte vie mortelle, les hommes ne peuvent traiter avec Dieu que par la foi. Personne n ^a jamais vu Dieu , dit saint Jean (2) , et tous les hommes cependant doivent s'approcher de Dieu, et converser avec Dieu. Quel sera le nœud de ce saint commerce, sinon la foi? L'esprit humain n'entre dans ce temple de la foi que quand il est investi de ténèbres , que quand il est dans
(1) Pfc 17. 10 cl seq. — (a) Joan. 1. 18.
DB SAINT JBAN Dfi LA. CHOIX. 3l
la nuit, comme le répète si souvent notre salut auteur. O nuit de la foi , que vous m'êtes précieuse ! Oh ! que j'embrasse avec amour les mystères les plus impénétrables de la religion , voire Trinité sainte, ô mon Dieu ^ rincamation et les souffrances de votre Fils unique , sa présence réelle et toujouâ subsistante dans Tadorable eucharistie , vos décrets étemels sur la destinée des hommes! O Seigneur, plus ces vérités s'élèvent au-dessus de mon intelligence , et plus je les trouve dignes de vous ! Oh I que je déplore l'aveuglement de ces hommes téméraires qui veulent sonder votre majesté , qui osent juger de vos conseils , qui rappellent à leurs sens et à leurs pensées tout ce qu'il vous a plu d'envelopper de nuages ! O don de la foi , éteignez ces prétendues lumières qui conduisent tant d'ames aux ténèbres éternelles de l'enfer. Apprenez à tous les hommes que la véritable science consiste avons posséder en cette vie , et à rentrer sons votre conduite dans les splendeurs de Télemité.
' En suivant l'ouvrage de saint Jean de la Croix, on remarque aisément , madame , qu'il a écrit pour tous les états où peuvent se trouver les personnes qui aspirent à Tunion intime avec Dieu. Il ne faut donc pas être surpris qu'en traitant de la nuit de Tesprit par la foi , il parle de bien des choses que nous regardons comme très-rares, et qui le sont en effet. La discussion où il entre à ce sujet , montre un esprit attentif à tout , et très-savant dans les voies de Dieu,
3l LKTTBES SUR LES (HUTBKS
nicme les plus exiraordinaires. Mais d'ailleurs il est aisé de voir qu'il a voulu obvier à toutes les illusions de l'esprit humain , el à toutes les suggestions de l'espril Je ténèbres. Ainsi , madame , vous trouverez qu'il ne permet pas qu'on s'occupe des objets qui pourroienl se présenter sornaturellement aux sens extérieurs des personnes spirituelles. Telles seroient les apparitions des anges bons ou mauvais, tes paroles, les goûts, les odeurs , en un mot tout ce qui affecteroit les sens d'une manière surnaturelle. Riea de plus insidieux que ces opérations ; elles
nourrissent l'amoi
ur- propre
elles diminuent
l'activité de la foi , elles ouvrent la porte aux artilices du démon. Quand Dieu même seroit l'auteur de ces représentations, on ne lui feroit nuciuie injure en les refusant , puisqu'on agiroit avec prudence, el qu'on emploiroit un moyen légitime de parer à tout danger de surprise et d'illusion. D'ailleurs si Dieu opéroit ces choses extraordinaires, il sauroitbien produire sur-le-champ , et sans l'acquiescement de notre volonté, les bons efi'ets qu'il se seroit proposés. C'est ainsi qu'il en a usé à l'égard de ses prophètes et de ses saints dans l'une et l'autre alliance.
Il y a, madame , dans ces avis, une sagesse que je ne puis rendre en abrégeant la doctrine du saint homme ; et je dis la m^me chose des instructions qu'il donne surles visions purement imaginaires, sur les révélations et les paroles intérieures , sur la manifestatioa des secrets et
DB SAmT JfllAN DE LA CROIX. 33
des mystères , etc. Je crois qu'où doit faire une attention particulière à ce qu'il dit des paroles qu il est assez ordinaire aux personnes d'oraison d'entendre dans leur intérieur. Il peut y en avoir de séduisantes , et qui viendroient de l'esprit de ténèbres ; mais telles ne seront jamais celles qui opèrent dans Tame ce qu'elles signifient : comme si y par exemple , lïotre-Seigneur disoit au fond du cœur, Aimez^moij^ et qu'au même instant , Tame se sentît pénétrée du Térilable amour de Dieu ;. ou bien s'il loi disoit. Ne craignez points et qu'elle fut siuf-le-champ remplie de courage , d assurance et de paik.
Saint Jean de la Croix appelle ces "pzxcXtssubs^ ianUelles , parce qu'elles produisent dan6 l'ame la substance , la force et la vertu qu'elles signi-. fient II en fait , avec raison , beaucoup de cas , parce qu'elles ne sont point sujettes à l'illusion , et que leur effet , plein de richesses surnaturelles^ demeure imprimé dans l'intérieur. Au reste, toute cette instruction ,. qui occupe une grande partie du second livre de la Montée du Carmel^ est aussi utile aux directeurs qu'aux âmes qui sont sous leur conduite ; et c'est pour l'avoir ignorée ou négligée , que les uns et les autres sont tombée souvent dans des extrémités également vicieuses.
Je trouve y madame , dans ce livre , uu articfe considérable , sur lequel vous ne me pardonneriez pas de passer légèrement : c'est celui où notre saint auteur donne des leçons pour s'élever de L'oraison de discours , ou de la médita-
BS
tlon , à Toraison de pure foî , ou à la contemplation. Tous ceux qui commencent à marcher dans la voie spirituelle, doivent user du discours ou de la méditation, employer même le secours de rimagination pour se représenter les divers objets ou mystères que la foi nous enseigne.
Ceux-mêmes qui ont fait des progrès dans la route de l'union avec Dieu , sont souvent obligés de passer de la méditation à la contemplation , et de la contemplation à la méditation» Quelquefois ils sont plongés dans une iamoureuse attention à Dieu, et quelquefois ils ont. besoin de retourner au discours pour rentrer dans cette connoissance générale de Dieu. Je X\^ connaissance générale; car c'est là, dans les principes de saint Jean de là Croix , le propre de la contemplation , ou de Tunion par la foî avec l'être divin. Dans l'oraison de discours, on s'occupe de sujets particuliers ; on laisse agir rimagination et Tentendement sur le détail des vérités évangéliques ; on les considère l'une après l'autre ; on en tire des conséquences ; on tâche, sous la direction de la grâce , d'en profiler pour croître dans Thumilité , dans la patience, et surtout dans l'amour de Dieu. Mais quand Dieu élève l'ame à la contemplation, Tentendement se détache de toute considération particulière , et la volonté n'est occupée qu'à s'imir par des affections pleines d'amour au souverain bien ; elle oublie tout le reste pour se plonger diins ce tout immense : c'est ce que notre saint explique très au long dans tout son
DB SÂIltT JSAN DE LA. CROIX. 35
ouvrage , et surtout quand il en vient k décrire la nuit où doit entrer la volonté* Mais comme ce passage de T oraison de discours à V oraison de pure contemplation , est d'une grande conséquence, il assigne trois marques auxquelles on pourra reconnoîlre en quel temps on doit quitter les opérations de Vimaglnation et les raisonnemens de l'esprit» La première est, quand on ne trouve plus de goût ni d aliment dans la méditation; la seconde, quand on ne sent aucun désir de penser à des sujets particuliers; la troisième, qui est la plus certaine et la plus nécessaire, quand Tame se plaît à demeurer seule dans son fond, et à faire une attention amou* reuse à Dieu, accompagnée d'une grande paix intérieure. Oh ! madame , qu'il y a de science spirituelle et de sagesse dans la manière dont notre saint contemplatif traite toute cette matière ! 3e vous invite surtout à lire le quatorzième chapitre du second livre de la Montée du Carmel (i) , où il apporte les raisons qui pro.uvent la nécessité d'avoir ces trois signes pour faire de plus gi^andâ progrès dans les voies de Dieu* Je suis^ etc.
(i) Page78etsuiv.
36 LETTRES sua LES (BUTRES
VP LETTRE. '
Il y a , madame , dans les œuvres de saint Jean de la Croix , un principe très-lumineux sur les trois vertus théologales, la foi, Tespérance, la charité : c'est qu'elles doivent perfectionner les trois puissances de Tame. Nous avons vu ce qu'opère la foi sur Tesprit ; il s'agit présentement des effets de l'espérance sur la mémoire. Il paroît assez que notre saint auteur , raison* nant sur cette matière , distingue la mémoire de l'imagination. L'une et l'autre de ces facultés s'exercent a la vérité sur des représentations et sur des images ; il y a même toujours de l'imagination dans la mémoire, mais il n'y a pas toujours de la mémoire dans l'imagination : car celle-ci peut représenter, et représente même souvent à Famé des objets présens ; au lieu que • celle-là ne lui présente que les choses passées, avec l'assurance ou le témoignage que ces choses ont été autrefois présentes à l'ame ; et c'est encore par là que la mémoire diffère de l'imagination. J'ajoute que la mémoire s'exerce quelquefois sur les choses futures , mais que ce n'est jamais qu'en vertu de promesses, d'espérances, de prédictions ou de conjectures antérieures et relatives à ces objets. Ainsi, quand notre mémoire nous représente la gloire dont nous jouirons dans le Ciel , ce n'est qu'en s'appuyant sur ce qui a été révélé dans les saints Livres.