DS SAINT JEAN DE LA CROIX
Selon saint Jean de la G'oix , c'est proprement la foi qui dépouille Timagination de sa lainière, qui rétablit dans la nuit, et c'est l'espérance qui opère cet effet sur la mémoire : preuve manifeste qu'il distinguoit ces deux puissances. Mais comment V espérance met--ellela mémoire dans les ténèbres, quand on tend à l'union divine ? c*est que l'espérance , qui se porte uniquement au tout de Dieu , fait oublier à l'ame ses anciennes connoissances. Il est connu que moins on possède , plus on a d'espérance , et que plus on a d'espérance , moins on s'occupe de ce qu'on possède : une espérance forte , toujours accompagnée d'un désir véhément , fait disparoître le souvenir de ce qu'on a ^ au de ce qu'on a eu. Ainsi , lame dont toute Tespérance est fixée en Dieu , aime à ne plus se souvenir de ce qui l'avolt occupée jusqu'alors. Âb l madame , pourquoi les partisans du mondes souviennent-ils avec tant de complaisance de ce qui a flatté leurs passions ? c'est qu'ils n'ont point d'espérance en Dieu : et pourquoi à la mort regrettent-ils si vivement les biens qui les ont enchantés si long-temps , et qu'ils vont quitter ? c'est qu'ils n'espèrent rien pour la vie future. Les disciples de saint Jean de la Croix sont dans une position bien différente. Ce sont des hommes qui ont tout oublié , hors Dieu et J. C* , parce qu'ils n'ont mis leur espoir qu'en Dieu et en J. C.
Ici notre saint directeur donne une leçon tout évangélique , et qui le distinguera éternellement de tous les faux mystiques. Après nous
avoir dit qu'il faut oublier, dans la voie de Tuiiion , les espèces et la connoissanèe des objets matériels, il ajoute (i) : c< Je ne prétends nulle- » ment parler de Jésus-Christ et de son huma- » nité sacrée.... Il ne faut jamais négliger exprès^ » la représentation de cette adorable humanité , » ni en effacer le souvenir ou Tidée , ni enaffoî- » blir la connoissance ; puisque la vue qu'on en » a , et la considération amoureuse qu on en » fait , exciteront l'amé à toute sorte de bien , » etTaiderontà acquérir la plus éminente union » de Dieu. Il est manifeste qu encore qu'il soit » expédient d'ensevelir dans l'oubli les autres )> choses corporelles et visibles , comme des » obstacles à l'union divine , il n'y faut pas com- » prendre celui qui s*est fait homme pour opé- » rer notre salut , et qui est la vérité , la porte, » le chemin , le guide à tout bien» »
Pour parvenir à l'union intime avec Dieu , il faut donc, selon les principes de saint Jean de la Croix , retirer la mémoire des espèc'es et de la connoissance des choses créées , afin de la présenter à Dieu , libre , dégagée et comme perdue dans un saint oubli de ce qui n'est pas Dieu ou Jésus-Christ. Sans cela on s'expose à être troublé par une multitude de distractions , de faux jugemens , de suggestions du démon ; on court risque d'éprouver le soulèvement des passions, de perdre la paix de l'ame , et de ne pouvoir écouter le Seigneur dans l'oraison. Notre saint étend cette même doctrine aux con-
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noissances sarnaturelles , aux visions , aux rérélations ^ aux paroles intérieures , aux sentimens spirituels , dont les images demeurent d'ordinaire profondément gravées dans la mémoire. Le souvenir réfléchi de ces choses fait que Vhomme se trompe souvent ; qu'il est dans Toccasion prochaîne de concevoir de la présomption et de la vanité ; qu'il donne lieu au démon de le séduire , 4^ Tengager dans mille folies , de le priver au moins de la nudité et de la pauvreté d'esprit , qui est si nécessaire dans la voie de Tunion divine. Enfin nulle de ces choses , quelque belles , quelque surnaturelles qu'elles paroissent , n^est Dieu ; et cela doit suffire à l'homme spirituel pour en dégager sa mémoire.
Non pas , a)oute notre saint , qu'il doive rejetei* la pensée des choses qu'il est obligé d'exécuter pour remplir les fonctions de son état. Mais ce souvenir doit être tel qu'il ne s'y attaché point , qu'il n'y prenne point de plaisir; qu'il ne s'y affectionne point comme à un bien qui lui soit propre. Encore amve-t-il que , quand Tame est parvenue à l'union divine ^ elle oublie absolument tout , hors Dieu et Jésus-Chri3t.
Mais sa mémoire en est d'autant plus parfaite ^ et plus propre à remplir tous les devoirs de l'état ; parce que c'est Dieu même qui lui inspire ce qu'elle doit faire. Le saint auteur explique ceci par des exemples ; et je transcris le premier, pour faire bien comprendre, sa pensée (i). « Une
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4o LETTRES SUR LES ŒUVRES
» personne supplie quelqu'un de ceux qui sont » e'ieve's à cet état , d'offrir à Dieu ses prières » pour elle. II ne reste plus dans la mémoire de » celui qui est prié, aucune espèce ni aucune » connoissance de cette demande ; tellement » qu*il ne se souvient pas d'offrir des vœux pour » cett« personne. Mais s'il est expédient de pré- » senter ses prières à Dieu pour cette personne, » Diea touchera la volonté de son serviteur , et » lui donnera le désir de prier : au contraire , » s'il ne les agrée pas ^ cet homme de bien , » quelque effort qu'il fasse y n'aura ni le pou- » voir, ni la volonté de recommander cette per- » sonne à son créateur. Dieu même lui tour- »^ n^ra le coeur ailleurs ,^ et hii inspirera de prier » pour des gens qu'il ne connoît pas , et dont » Û n'a jamais ouï parler, La raison est que* »- Dieu excite d'une façon particulière les puis- 3^ sauces de ces âmes ( qui sont dans l'union ) à » &ire leurs opérations conformément à la vo- » lonté divine» » Ily a, madame, danscelte ins« tFuction et dans l'exemple qui l'explique , un esprit de foi que )e ne puis assez admirer.. Oh! )e conçois comment les saints ont fait tant de choses si à propos et si parfaitement ; comment ils en ont omi^tant d'autres avec la même prudence et le même mérite : c'est que Dieu , au-quel ils étoient unis par les liens d'une oraison sublime , les éolairoit dans toutes leurs démarches. Le monde les critiqua , les blâma , parce que le monde n*a point l'esprit de Dieu. Mais nous voyons le succès de leurs entreprises^ et