‹ RéflexionsChapitre 79 sur 109 · SUR LES MÂXI9IES · texte numérisé non relu

SUR LES MÂXI9IES

XX VI. Je ne puis assez m' étonner de Vaçew glement des hommes qui ne vivent que pour la terre , et non pour Dieu et pour V éternité»

Le fondement de tous les biens qu*on recKerche sur la terre est la vie. Et qu'est-ce que la vîe ? Faut-il bien de l'éloquence pour prouver qu'elle est misérable en elle-même ^fragile dans sa durée y et renfermée dans des bornes trèsétroites , fût-elle poussée au plus long terme ? C'est sur cela qu'on bâtit toutes les fortunes , tous les établissement , tous les projets ; la vie finit tôt ou tard , et tout s'évanouit. Que restet-il à un mourant de tout ce qu'il a fait , pro*: Jeté, acquis, conquis? Six pieds de terre, et un cercueil^ui est la maison la plus étroite qu^on ait pu imaginer et construire. Il n'y a que les saints qui aient l)ien raisonné sur la vie, et ils me paroissent admirables en ce qu'ils ont été la plupart très-uliles en ce monde , et néan- ' moins très-détachés de la yîe. Quand ils ont travaillé , bâti , écrit , c'a été pour la gloire de Dieu et pour l'avantage du prochain. Us ne se servoient de la vie que dans cette vue , et ils la quittoient sans regret. Les mondains ont fait souvent les mêmes choses , mais avec passion , avec ambition , avec vanité, et avec attachement pour la vie. Quand il a fallu la quitter , ils ont senti toute l'amertume de cet abandon ; tout a péri pour eux , et rien n'a péri pour les saints. Dieu a donné aux hommes un attachement naturel pour la vie, et cela devoit être , pour deux raisons ; la première , pour supporter lesmaux

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mêmes de la vie ; car la vie est si misérable , que sans l'attachement qu'on a pour elle les maux qu'on y éprouve la rendroient insupportable : la seconde raison a été pour nous apprendre que nous sommes destinés à une vieimmor* telle ; car vouloir toujours être , est en nous le cri de Timmortalité. Que font les hommes ? ils murmurent contre les maux de la vie, et les aigrissent par là au lieu de les adoucir ; ils abusent du désir qu'ils ont d'être toujours , pour s'attacher de plus en plus à cette vie qui leur échappe pourtant malgré eux; Ainsi , ils passent leurs jours dans une duperie continuelle ; et ils regardent ceux qui les en avertissent comme des idiots ou conune des enthousiates.

XXYII. Je suis ennuyé de cette vie misérable. Mais, 6 grand Dieu ^ je suis tout consolé, vous voyant toujours vivant comme vous êtes. O admirable vie de Dieu en soi-même /

Voilà un admirable sentiment, U contient le cri d'une ame dégoûtée de la vie présente , sans doute par le désir de posséder Dieu ; mais ce cri est arrêté ou suspendu par la considération de la vie étemelle de Dieu. Je sens que ma vie est misérable par deux endroits , et par les peines qu'on y endure , et par la mort qui doit en être le terme; or, dans Dieu toute félicité et toute durée , bonheur in&ni en soi-même , dans sa plénitude de délices, et dans sa plénitude d*unité. Si je vous aime, Seigneur, je dois me complaire dans cette plénitude. Je sais que mou

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bien-almé est toujours^ que je le retrouverai toujours j que mal^é les révolutions de ce monde il subsistera toujours. Oh! y a«-t*il eu des amis dont Tun fut console , en mourant, de sa^ voir ^ue Tautre lui survivoit ? je ne le crcûs pas; et s il j en a eu de cette espèce , la consolatian du mourant étoit foible ou peu raisonnable.

Que m'importe au fond que mon ami soit , si |e ne suis pas ? Mais il m'importe infiniment que j'aie un ami avec qui je puisse ton) ours être , et il nV a que Dieu qui ppisse être tel à mon égard. Il est et sera toujours » H vit et vivra touîoiirs ; et quelle vie encore ? Il la possède en lui^mème^ il n-a pas besoin qu'on la lui con-^ serve ; lui seul est son principe t et lui seul est le terme de toutes ses affections. Je vis d'emprunt sur la terre. Que Dieu suspende sa main, je ne suis plus. J'aime y jl est vrai , à dépendre ainsi de sa puissance , mais ; aime bien plus encore f u*il ne dépende d aucune puissance pour vivre. O vie de Dieu ! je m'abîme dans vous , je n ai d'autre consolation que de penser à vous. Augmentez dans moi , Seigneur , la foi de votre vie, afin ^^e je ne m'occupe que d'elle et qœ )e vous bénisse sans cesse sous le beau nom do Dm vmnt.

XXVIIL J'admire la beauté de la justice dU me qui anéantit le corps peu à peu, et comme par degrés ; le premier ce sênt les soi^f noues ^ le second c 'est la mort , et le troisième la powr^ liture.

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Queclis-je , mon Diea , anéanfùsemeni ? c'est quelque chose de plus encore ; car ce qui n'est rien ne souffre point , ne meurt {^oint , ne pour* rit poîntr G: est le pëch j qui est cause des souffrances f de la mort , de 1« pourriture ; aussi le pëcbé esf^il quelque chose de plus méprisable que le néant. Ce qui me console , c'est que Fanéan*tissement de mon corps infecté du péché glorifie la justice divme qui se venge du péché. Je suis en garde contre les pensées subtiles des mystiqnes ; et ceci est encore dan^ moi un reste de vanité ou de peu de foi ; mais celle-ci^ qui me fait voir l'anéantissement graduel de mon corps, est une vérité très-sensible. Que serai-je dans la maladie ? moins qu*un homme. Que serai- je à la mort ? rien parmi les hommes* Que serai* je dans la pourriture ? l'horreur des hommes. O vanité humaine , n'iras^tu pas échouer contre ce triple anéantissement t

XXIX. Je H 'ai qu*une offàîiti^ au mondé ^ € 'est de chercher Dieu.

Jésus-Christ a dit à son père \La ne éternelle est de vous connoiire seul vrai Dieu, et Jésfus^ Christ que vous avez envoyé (i). Je crois que chercher Dieu , c'est chercher k le connoître » puisque la connoissance est le premier terme de la recherche. Mais puis-je parvenir à connoître Dieu sans l'oraison? ce seroit la même chose que chercher un trésor enfoui , sans béclier la terre ; ce seroit la même chose que chercher les.

(t) JotD. 17. ^

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richesses du Nouveau Monde, sans s'embarquer; ce seroit la même chose que chercher les secrets de la nature ou des arts y sans étudier. Dieu se manifeste dans Toraison d'une manière qui ne peut être équivoque ; il fortifie Famé, il Téclaire , îl la détache de ses affections terrestres. mon Dieu , faites-moi entrer dans cette voie , et que je commence àTaimer comme Tunique moyen de satisfaire à ce que vous exigez de moi.

XXX. Un moment de la volonté de Dieu est préférable a toutes les choses du monde.

Cette pensée me paroît profonde. Qu'est-ce que ce moment de la volonté de Dieu ? c'est , je crois^ celui où il touche Tame , et où il l'avertit de ce qu'il désire d'elle. Ce n'est pas assez : l'auteur ajoute que c'est par ce moment jque Dieu s^ écoule dans le fond deVame et s* en rend le maître. J'ai éprouvé cela quelquefois : il se fait alors une sorte d^union entre Dieu et l'ame ; celle-ci s'écoule en Dieu , à mesure que Dieu s'écoule en elle. Les ténèbres disparoissent ^ non pas les ténèbres de la foi , mais les ténèbres des doutes , des tentations y de la tiédeur , de l'ennui , et bien plus encore les ténèbres des désirs et des passions. U n'est pas en mon pour voir de prévenir ou d'accélérer ce moment , mais seulement , avec le secours de la grâce , de le demander , et , quand il se présente , d'eu bien profiter. Si j'étois homme d'oraison , il viendroit souvent , et je serois heureux. Le sou-

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venir seul qui m* en reste répand la )oie dans mon ame, quoique cette joie soit bien inférieure à celle du moment

XXXI. Je dois plus étudier J ésus-Christ cru^ cifié que tous les livres du monde*

L*Âpôtre n^avoit étudié que Jésus crucifié , puisqu'il faisoit profession de ne savoir rien autre chose. Cette étude ne réussit que par l'o* raison et par la lecture des saints Livres. Il faut avoir beaucoup d'esprit et beaucoup de mémoire pour &ire de grands progrès dans l'étude des autres sciences. Dans celle - ci les petits , les humbles , les simples mêmes selon le monde , sont ceux qui ont le plus de succès. Jésus-Christ n'exclut pas de son école les grands génies ; mais y en y entrant , il doivent abandonner tout r orgueil de l'esprit, et toutes les prétentions du savoir. Pour étudier Jésus-Christ, il faut commencer par croire qu'on ne peut rien apprendre sans lui , et qu'avec lui on peut s'élever à un haut degré de connoissances. H faut vouloir entrer dans toutes les routes qu'il montrera , surtout àams celles de la pauvreté , du mépris et des souffrances. Il faut aimer à n'être rien , ou k n'être quelque chose que parmi le petit nombre des personnes crucifiées , c'est-à? dire qu'il faut être encore plus crucifié qu'elles, si Notre-Seigneur l'exige de moi. Celui qui étudie Jésùs-Christ crucifié doit être fort ennemi du monde, parce que le monde est l'ennemi de Jésus-Christ crucifié. Savoir Jésus crucifié , c'est

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savoir tout le contre-pied de ce que sait le monde et de ce qu'il enseigne a ses disciples.

XXXIL Je dois voir toutes choses avec les lu» mères de la foi ^ qui sont les yeux du chrétien.

Celte pensée est d*une vérité qui me touche « et dune profondeurquejenepuis sonder. Voir tout, c*est n* excepter rien , ni les choses temporelles , ni les choses du saluL Qaç ^ dans celles-ci t on se serve de la lumière de la foi , ce n'est pas une merveille , les gens du monde eux-mêmes , quand ils ne^ont pas impies, en conviennent ; maïs que , dans les choses tem^ porelles ,. on se serve toujours des lumières de la foi f c*est ce qui n'est compris que par les gens vraiment spirituels et tout-à-fait adonnés à Toraison. Les détails de ce principe sont infinis 9 puisqu'ils embrassent toutes les circonstances de la vie , et tous les événemens qui peuvent y survenir ; et c'est dans l'oratson qu'il faut se les présenter. L'apôtre saint Pierre a dit que la lumière de la foi étoit admirable (i), et je sens une partie de la force de cette expression. Rien de plus admirable en effet que de se jservir en tout de la lumière de la foi ; rien de plus achnirable qu un homme rempli de cette lumière, et agissant selon cette lumière. Un tel homme n est jamais embarrassé dans sa con-^ duite , et jamais incertain dans &ts décisions* Il voit en tout le bon plaisir de Dieu , qui lui montre la voie , et il la suit sans hésiter et sans

trouble. Pour être éclairé de cette divine lu- (i) X Fetr. s. 9.

os M. DE BBBlflÉRBS. a55

mlère, il faut être fort appliqué à Toralsou, et entrer dans une grande solitude intérieure. O foi ! je reconnois que vous êtes l'œil de mon ame ; éclairez-moi , dirigez-moi : que je marche sans cesse sous votre conduite , et que je ne mr'é* gare point a la suite des fausses lueurs de mes passions !

XXXIII. Je n'ai pas à répandre mon sang pour la foi y mais j'ai à répandre ma foi sur toutes mes actions.

Ceci est d*un grand sens, et me remplit d'une grande confusion. Je dois répandre ma foi sur toutes mes actiops , c'est-à-dire , faire en esprit de foi tout ce que je ùis. Le juste ne vit pas de la foi autrement» S'il prie , c'est en esprit de foi ; s* il converse, c'est en esprit de foi; s'il lit ou écrit , c'est en esprit de foi ; s'il donne à son corps la nourriture qui lui est nécessaire, c'est en esprit de foi* Tous les événemens delà vie , bons ou mauvais , la maladie et la santé , le mépris et l'honneur , la pauvreté et l'opu* leuce , tout' trouve en lui Tesprit de la foi , et taut est dirigé par son esprit et par son cœur , au terme de la foi. Quelle différence y a-t-il entre un homme tiède et un homme fervent ? c'est que dans le premier , la foi n'opère presque rien , et que , dans le second ^ elle opère tout ; oui , tout sans exception* Je puis me juger selon cette règle , et quel sujet de confusion pour moi !

XXXIV. Je ne dois pas m* étonner de ce çu'il y a si peu de personnes qui arrivent à la perfec^

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tion» Cela doit être ainsi , parce au *il y en a trèspeu qui aiment a être crucifiés.

Voilà en efTet ce qui diminue si prodigieusement le nombre des saints. L'étude de la croix est Tunique voie qui mène à la sainteté , et cette étude ne doit pas être en théorie , elle doit être tout eu pratique : aimer les souffrances , la pauvreté, l'humiliation, et être bien aise de souffrir , de manquer de beaucoup de choses, d*être méprisé , voilà l'exercice de la science suréminente de la croix. Ceci ne s'acquiert que par une grande grâce de Dieu , et par une longue habitude de l'oraison. Celui qui aime Jésus- Christ u'a pas de peine à entrer dans cette voie. Il est impossible d'aimer Jésus-Christ sans aimer ce qu'il a pratiqué , ce qu'il a honoré par Ie3 exercices de sa vie toute divine. Mais le véritable amour de Jésus-Christ est extrêmement rare , parce que les hommes sont tous charnels , et qu'ils n'ont point Tidée de Jésus-Christ , ni de sa mission , ni de son royaume , ni de ses promesses , ni de ses récompenses.

Je ne pensois pas , dans les peines que f ai souffertes , à un remède très-efficace et trèsfacile que la religion me présente. J'ai éprouvé, de la part des hommes, des contradictions, des vexations ; de la part des ennemis du salut , des tentations et des orages intérieurs ; de la part de Dieu même , des soustractions de lumières et des abandons. J ai attribué toutes ces croix , tantôt aux hommes , tantôt à l'enfer , tantôt à moi-même ; mais je devois porter plus

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loin mes vues , et ne considérer que Dieu dans tout ce qui m'airivoit d'affligeant. Je devois m'humilier profondément comme ayant donné lieu par mes péchés à ces épreuves, comme ayant mérité par mes péchés des épreuves encore plus grandes ; mais la sainte volonté de Dieu devoit me consoler , et je devois chérir toutes ces croix parce que Dieu me les imposoit. Une excellente oraison est celle qui applique ce remède tout divin , et je dois m*y exercer sans cesse. Tant que mon cœur fermentera au souvenir de ces croix passées , présentes ou futures , je puis compter que je ne suis pas guéri , et je dois redoubler d*attention pour réitérer ce remède. £n persévérant ainsi , et en usant bien de la grâce qui me sollicite à entrer dans cette voie , je parviendrai à calmer mon esprit et mon cœur , et à chérir enfin les croix comme le baume le plus précieux , et le plus capable de me conserver la vraie santé de l'ame*

XXXV. Je n ai jamais conçu quelle faveur c'est que d'aimer , et de souffrir.

Vouloir aimer Dieu sans souffrir , c'est illusion pure , c'est ignorer Tesprit du christianisme , c'est contredire Jésus-Christ et tous les saints ; c'est dire à Dieu : Seigneur , je veux bien vous aimer , mais non accomplir la volonté que vous avez de me conduire au salut par les souffrances. Souffrir sans aimer Dieu , c'est le partage des réprouvés, c'est aussi celui des partisans du monde : ils souffrent beau-

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coup au service de ce mauvais maître , et ils iToot pas la consolation d'aimer Dieu. Mai»

unir Tamour aux soufTrances , c'est k partage des saints. Ces hommes de Dieu ont plus d'es^ prit mille fois , de sagesse et de prudence que tous les sages du monde. Us voient la terre cou-^ verte d'épines , et la croix plantée partout , même pour ceux qui ne l'aiment pas. Sur cela ils font leur plan y qui est de rendre les souffrances utiles y aimables , glorieuses et vénérables. Us opèrent cette sorte de prodige en se touroant vers Dieu» en l'aimant de tout leur cœur, en voyant sa sainte volonté dans toutes les croix, et les souffrances leur paroissent alors dignes de tout leur amour. Ils regardent Tavantage de souffrir comme une faveur insigne , et leur vie se passe dans cet heureux état de souffrances et d'amour.

XXXYI. Pour être heureux t il ne faut jamais être sans souffrir.

Ceci me paroît si fort que j'en cherche la preuve. Il est évident , d'une part , qu'en souffrant on est malheureux ; caria doctrine stoïque qui dit que le sage ne souf&e point quand on le frappe» quand on le tourmente » quand on le )>râle , est une illusion et une fausseté. C'est également une fausseté que le sentiment de la souffrance n'afflige pas Tame. Mais voici le secret de la doctrine évangélique. En souffrant , on satisfait pour ^s péchés; en souffrant^ on accomplit la volouté de Dieu ; en souffrant , on

DS H. DB BERIIIÂBBS. sSg

est conforme à Jésus-Christ ; en sonffraBt avec amour, on s*unit intimement à Dieu ; en souffrant , on se prépare un état de bonheur dans le Ciel ; en souffrant, on diminue en soi le règne de la. concupiscence. Voilà des avantages inestimables ; je les mets dans la balance vis*à-vi9 du malheur inséparable des souffrances , et je vois qu'ils l'emportent de beaucoup sur ce malheur , qu'ainsi il reste une somme de bien et un excès de bonheur qui doit me rendre les souffrances non-seulement précieuses , mais aima-* blés et désirables. Par conséquent, pour être plus heureux que malheureux , c'est-à-dire , pour être positivement heureux , puisque le résultat de la comparaison est le bonheur , il faut souffrir. Par conséquent , celui qui ne veut pas souffrir est ennemi de son bonheur ; parconsé* quent encore , la fuite des souffrances est une marque qu'on ne connoît ni rEvangile , ni le bonheur attaché à TEvangile. Quelle cToctrine , mon Dieu I qu'elle est vraie et sublime ! Vous Tavez cachée aux sages du siècle , et vous Pavez révélée aux petits , aux humbles , aux imitateurs de Jésus-Christ et de sts saints disciples.

XXXVII. Je fais iori h la présence de Dieu en moi , quand je m'ennuie ou que je me plains de r absence de mes ami^.

Dieu m'est toujours présent, et c'est le premier, le plus grand , le plus bienfaisant de tous mes amis ; ainsi , quand je désire de vivre avec ceux qui ont de Tanûtié pour moi , et que je

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regrette d'en être séparé , il semble que Dieu ne me suffise pas , il semble que sa présence ne me tienne pas lieii de tout. Quoi ! celui qui fera ma béatitude dans Téternité , ne rempliroit pas mes désirs dans le temps ; et je ferois dépendre mon bonheur des hommes , tandis que )e puis être heureux , et que je ne puis même être heureux qu'avec Dieu ? Tous les regrets qui sont en moi^ soit de la patrie , soit des amis , soit de la liberté y soit de la réputation , soit de quelque autre bien créé quel qu'il puisse être , ne viennent donc que de mon peu de foi, et du défaut d'o^ raison. Je sens cette vérité , et je ne prends point de mesures pour répondre aux grâces de mon .

Dieu qui m'appelle à la vie de foi et d'oraison«

XXXVIII. Je sens bien la vérité de cette pensée : Que le don d* oraison est rare^ et qu*il se rencontre peu de gens d'oraison même dans les cloîtres et parmi les dévots !

Si cela étoit vrai au siècle dernier , lorsqu'il y avoit tant de personnes qui écrivoient sur 1*0raison , que dois-'je penser du siècle présent ? Cependant d'où vient cette rareté de l'oraison? c'est que peu de gens ont de la foi , peu se recueillent, peu entrent dans Toraison avec la détermination entière d'accepter ce qui en est la suite , savoir , les souffrances , la pauvreté , le mépris. Il y a dans moi un mystère inconcevable. J'estime r oraison au-dessus de tout, j'aime cordialement les personnes d'oraison , et cependant je fuis l'oraison , je Tumets sous le moin-

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dre prétexte , je m'y ennuie quand je la fais. JésuS'Christ me dit tous les jours que je dois m'appliquera l'oraison , que ce sera ma vîe« ma consolation , ma force ; et je suis infidèle k sa yoix. Seigneur, fortifiez mes désirs, éclairez mon esprit , faites-moi entrer dans la sainte praticjue de T (oraison.

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XXXIX- Je ne sais comment peuveni/aire ceux qui n'entrent jamais en solitude.

Yoilà ce que dit un homme touché de Dieu et de son amour. Le mondain , de son coté , dit : Je ne sais comment peuvent faire ceux qui entrent en solitude. L'homme de Dieu voit clairement que les ennemis de la solitude sont malheureux^ et le mondain croit voir que Içs solitaires ne jouissent d'aucun bonheur dans^ ce monde. Qui sera le juge de ce différend ? celai qui a connu la vie des mondains, et qui s'est ensuite dévoué à la solitude. Cet homme a éprouvé la misère du monde » et a goûté les douceurs d une vie retirée en Dieu. Au contraire , celui qui auroit d'abord été solitaire , puis mondain , sentiroit qu'il a passé de la paix au trouble , et du bonheur à la misère. Il n'y a pas un seul mondain vraiment heureux , et il y a des solitaires qui jouissent d*un vrai bonheur : les plus malheureux , je Tavoue , sont des solitaires forcés, ceux qui sont malgré eux en solitude ; mais ce n'est point la fautie de l'état , c est la sottise de l'homme : au contraire , la faute et la sottise sont dans Tétat du mondain , et il n'est pas pos?

%6l SITB LES MAXIMES

sible de trouver le bonheur dans cette vie de désordre et de tumulte. Quand la religion ne seroit pas vraie , cette fable auroit cependant l'avantage de faire des heureux , si on la croyoit comme une vérité, et si l'on se conformoit à tout ce qu'elle enseigne. Il nj auroit d'ailleurs aucun danger , aucun inconvénient f:m pour cette vie, ni pour l'autre, à passer ses jours dans cette illusion , et Ton auroit toujours l'avantage de n'être point malheureux en cette vie. Oh ! que cet argument , dont je sens toute la force , est bien une preuve de la vérité de notre religion ! Il est impossible qu'un système, si je puis user de ce terme , qui donne le bonheur , soit un système faux. La fausseté n'a jamais produit la vérité , et ce qui n'est rien ne pent enfanter ce qni est tout ; car le bonheur est le tout de l'homme. J'en conclus qu'il faut se donner totalement à cette religion , et par conséquent à la solitude, chacun dans son état^ parce qne la religion de Jésus-Christ ne procure le bonheur qu'à ceux qui mettent une barrière entr'enx et le monde.

XL. Je ne puis douter de la vârité de cette pensée : Qui dit amour de Dieu fdit solitude.

Le mondain ne sait que trop qu'il veut être seul avec les objets de son amour ; aVec son ar* gent , quand il est avare ; avec ses livres , quand il est homme d'étude ; avec l'objet de sa passion , quand il est libertin ; avec son protecteur , quand il en attend des grâces ; avec sa famille , quand il l'aio^e ; avec sou architecte , quand il bâtit ;

DB M. DS BSBRlftEBS. a63

avec son jardinier , quand il plante ; avec ses livres de compte, quand il est conimerçant«L'honinie ne fait aucune affaire sans le préliminaire de la solitude. Je croirois moi avancer TafFaire de mon salut , sans converser avec Dien dans la solitude ? cela est impossible. Pour acquérir de l 'amour de Dieu, il faut de la solitude : pour y faire des progrès , iljimt de la solitude : pour le consommer et le perfectionner, il faut encore de la solitude. Mais la difficulté ts\ de faire aimer à l'homme la solitude avec Dieu. Seul avec lui-même , il s'ennuie , parce qn*il n'y a rien en lui-même que de la misère , et que la misère est incapable d'intéresser le cœur ; elle n'est capable que de le troubler et de l'attrister. Seul avec Dieu, il ne devroit pas s'ennujer : mais tantôt il n'a pas assez de foi pour considérer Dieu présent dans tout son intérieur; tantôt il ne se re* présente Dieu que comme un maiti^ irrité contre lui , et toujours prêta le condamner ; 'tantôt il se borne à de pures spéculations sur la nature , les perfections , les mystères de Dieu ; presque jamais il ne se tourne vers Dieu avec amour, avec un vrai désir de le connoîlre , de I^éeouter , de faire ses volontés , de jouir de ses com* munications. La solitude lui est donc à charge ; et il cherche à s'en distraire par des occupations qui ne font qu'embarrasser son ame 9 et combler sa misère.

XLI. Je ne puis être sans aimer : moins f m€rai les créatures , plus j'aimerai Dieu ; et

ai' au

.a 64 SUR LES MAXIMES

€ontraire plus f aimerai les créatures^ moins j'ai-* merai Dieu.

Ce principe est aussi clair en morale ^ et dans la vie spirituelle , que les axiomes le sont dans les sciences. L'ame est tout amour ; il n'éÉt question , pour juger d'elle , que de savoir qod est Tobjet qu elle aime. Si c'est Targent , elle est toute dans T argent; si c'est le plaisir, çlle est toute dans le plaisir; si c'est Thonneur et Ib. prééminence sur les autres, elle est toute dans I^ambition ; si c'est la science humaine , elle est toute dans les livres ; et ainsi de tous les autres

. objets créés. Je ne vois point l'amour de Dieu en tout cela ; et comment y seroit-il ? la place est prise , et Dieu ne peut y habiter. Mais quand l'ame est tout occupée de l'amour de Dieu , je n'y vois que lui , et point du tout les créatures : coDunent y entreroient-elles ? la place est encore prise, et d'autant mieux prise, d'autant plus remplie , que c'est l'Etre infini , l'auteur de tous

4es biens qui s'en est emparé. Je ne dois donc

-pas vouloir que mon ame n'aime point ; cela est impossible : mais je dois vouloir qu'elle aime le seul objet qui est digne d'elle. O Dieu ! que me manque-t-il donc pour m'appliquer ce principe ? Je ne le sais pas dans ce moment ; car )*en suis tout pénétré , j'en sen^ toute la vérité. Ah! Seigneur , un trait de votre lumière , une étin^ celle de votre amour achèvera de m'arracher à lamour de tout ce qui n'est pas vous. Ayez pitié de cette pauvre ame , de ce penchant d'amour

^ qui est son essence , et qu'elle tient de vous :

tournez-

DB M. DB BBBmÈBBS. l65

tournez-le vers voas , afin qu'il ne soît que pour vous , comme il n'est que de vous.

XLII. J'ai dësirë des emplois honorables , et je ne savois pas que Vemploi d^ aimer Dieu est le plus honorable de tous*

Si l'on juge de la dignité de Temploi par son objet , quel plus grand objet que Dieu ? Si l'on en juge par les avantages , l'emploi d'aimer Dieu donne tout en cette vie et dans l'autre. Si Ton en juge par la facilité , qu'y a-t-il de plus aisé que de tourner mon ame prévenue de la grâce vers Dieu , qui est toujours présent , et qui ne chetcbe qu'à s*unir à moi ? Si j'en juge par le contentement intérieur, l'emploi d aimer Dieu n est-il pas la source de la paix? Voilà donc le plus bel emploi qui puisse m'occuper. O Dieu de mon ame , puis-je me faire d'autres occupations que celle de vous aimer?

XLHL Je suis persuadé que celui qui aime Dieu purement , n estime que la science du crucifix , et quil renonce à toutp autre sagesse qu'à la sage folie de la croix.

Seigneur, vous me donnez cette pensée après la célébration de vos saints mystères ; et j'en suis tout pénétré. Il n'y a pas de mot , dans cet oracle de votre sainte vérité , qui ne me transporte de joie dans ce moment , et qui ne me couvre en même temps de confusion, parce que j'ai ignoré trop long-temps ce principe : t^ous aimer du pur amour et vous aimer seul , et renoncer à

QEuvr. spir. V. M

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