RÉPONSE
Madame,
Vous m'avez mis tout en dévotion avec vos quatre unités , œil unique , pensée unique , lonié ou amour unique, désir unique^ Je ne
vont sais
9§S LBTTHB
pas si TOUS avez beaucoup réfléchi sur ces quatre choses ; mais je sais bien qu'elles comprennent toute la science de la vie spirituelle.
Uœil unique est le regard unique vers Dieu.
Quand on fnlre dans un palais oà réside un grand roi , si f on s'amuse à regarder toutes les beautés de ce palais , oa o£ voit poÎBt If roi , ou Ton le voit mal , parce qu'on ne fixe point ses regards sur lui. On croit Tavoir vu , parce qu*on en avoit le désir ; mais il n'en est resté aucune trace dans la mémoire , parce qu'on a voulu voir trop de choses avec lui et bor^ de lui. n en est de même dans la vie spirituelle , quand on ne porte point ses regards sur Dieu seul , quand on croit avoir beaucoup fait en se chargeant d'un grand nombre d'exercices , en les variant , en y portant de Taetivité et de l'inquiétude , en se répandant au dehors, sous prétexte de mille bonnes œuvres. Les saints en ont fait plus que nous , mais ils avoient l'œil unique^ Ils vojpient Dieu seul en tout et partout L'Epoux , dans le Cantique (i), dit que Vép^ouse Va blessé d'un seul de ses yeux y pour marquer que ce qui le touche le plus , c'est le r.e^r4 unique vers lui. Ce regard a des avantages infinis ; il nous entretient dans la prései^ce de Dieu , il nous rassure contre les mauvaises pensées y il nous empêche de prendre part aux frivolités du monde , il nous console dans nos peines il «ous wlroduil sans effort dans les vaies
i^y €nit. 4. 9r
sua l'cbil umftUB, etc. aSS
4e r oraison , il est même une oraison contînaelle.
La pensie unique touche de bien plus près U fond de la vie spirituelle. Elle est k contre^ Wd de laVie mondaine , qui n*est en eHe-néme qu'vn tourbiUon de pensées , toutes destructives les unes des autres. On écrit tous les jours que nous sonuoes dans le siècle àt.% jkenseun. Et oetie exr pression comparée avec le spectacle «da monde , me £»t connoître qu en effet nous sonNues environnés de gens jqiû farmentmille systèmes absurdes sur la religion , sur la morale , sur la po* lique , &ur lies passions , sur les droits des souverains et des peuples , sur les sciences et les arts., enfin sur tout ce qui peut être du ressort de l'esprit humain ; mais , parmi ces penseurs , je n'en vois aucun qui ait la pensée uni^iue dont \t Saint-Esprit a parlé ; en nous disant de ne penser çuà le loi du Seigneur{ i) . Dieu n'a qu'une pensée, qui est son Verbe étemel. Jésus-Ghrist ni'a eu qu'une pensée , qui étoit de faire la volonté de son Père (2). L'apôtre saint Pierre n'a recCNCumandé aux fidèles qu'une pensée , qui est ceUe de souffrir pour Jésus-Ghrist , et de moorÎF.au péché (3). Je dirois bien d* où vi^itla moitjlude des pensées qui agitent les hommes , elle vient du seatimeot de leur mfêère ; ils ne peuvent rentrer «en .eux-mêmes ^ parce que tout y est en confusion , et ils cherchent à sedistraire , en p^ensant k mille ^jels fm les amusent. J'ai
(i) Ecdi. 6. 37. — (a) JoAfi. S. ag. — (3) i Peir. ^
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pensé a mes voies , disoit le Prophète (r) , et j'ai tourné mes pas vers vos commandemens ; je suis prétj et je ne me livre point au trouble» Voilà ce qu'opère la pensée unique de Dieu et de sa sainte loi. Ab ! que leshommes entendent bien peu leurs intérêts en se livrant à la tempête des pensées terrestres I Ils vivent dans l'agitation ^ et ils meu^ rent sans avoir pensé au seul objet qui mérite toute l'attention de leur esprit.
Le désir unique est le fruit de la pensée unique. L*homme est fait pour penser , et encore ^lus pour désirer ; la multitude des désirs le tourmente encore plus que la multitude dés pensées* Gelles-ci laissent souvent peu de traces dans l'esprit ; mais les désirs sont dans la substance du cœur , il s'en emparent dès que l'homme a le sentiment de son existence , et ils ne l'abandonnent pas même au moment de la mort, hes désirs ne se portent, ni sur le passé, ni sur le présent , mais sur Tavenir. C'est en nous* le cri de l'immortalité ; et it seroit donc juste de ne désirer que celui qui est immortel par son essence, et qui peut nous donner la bienheureuse immortalité, par sa miséricorde et en vertu de ses promesses. Hors de vous , Seigneur , s'écrioit le Prophète (2) , ijue puis- je désirer dans le Ciel et sur la terre? Voici un sage qui savoit apprécier tous les objets , et qui ne trouvoit qu'en Dieu ce qui pouvoit satisfaire les désirs de son cœur. C'est une grande merveille , que ce cœur , si borné
(i) Ps. 1x8, 59, 60. — (a) Psr 7a. a5.
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dans son être , soit néanmoÎDS capable de désirer rîiïfini , et qu'H ne puisse être content qne par la possession de Tinfini. Les hommes dénatnrenf eette belle puissance ; ils la déshonorent , en la fixant à des biens qui périssent , et qu'ils ne sont pas même sûrs d'acquérir ? Car qui peut disposer du temps et des événemens auxquels ces biens sont nécessairement liés ? £h ! disoit ce courtisan dont parle saint Augustin (i) :
« Qu* espérons-nous du service de l'empereur ? » Sommes-nous sûrs de devenir ses amis ? et » quand nous jouirions de cet avantage , qu'y » a-t-il de plus fragile , de plus dangereux , et » de moins durable ? Au lieu qu'en tournant » nos désirs vers Dieu , nous pouvons , dès ce » moment, lui plaire , et être heureux. » Quand une ame ne désire que Dieu , le présent ne l'afflige plus , et l'avenir, bien loin de la troubler, ne lui présente qu'un point de vue qui la console , qui l'encourage , qui la remplit de joie. La mort se dépouille à ses yeux de tout ce qu'elle a d'effrayant. Que dijs-je, c'est elle qui met le comble au désir du juste. Ah ! disoit si bien saint Augustin (2) , « celui qui, comme l'Apô- » tre , désire la dissolution de son corps pour » être avec JésuS'Christ , ne meurt pas avec ré- » signation , il vit plutôt avec patience , et meurt » avec délices. »
La volonté unique est l'amour unique , et cet amour ajoute au désir ^ parce qu il se repose dès
(1) Coofess. I. S. c. 6. — (a) In Epist. Joan. Tractât. 9. n*> 2.
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à présent dans l'objet aimé. L'amour de Dieu , ft'il est tel qu il doit être , est un amour unique ; car , suivant la remarque de saint Je<Hi de la Croix , « où règne Tamour de Dieu , celui des » créatures ou de soi-mâne n y a aucune en- » trée ; » et ailleurs , « qu'est devant Dieu ce » qui n'est point amour de Dieu ? » Quaod ce sainC contemplatif dit que l'amour-propre n'a aucune entrée dsnsks l'ame ou règne l'amour de Dieu , il faut Feaiendre. L'homme ne peut paa renoncer à Pamour de soi-même ; ee penehant est naturel , invincible et nécessaire. Mais quand l'amour de Dieu est en lui , son amour-f rapre est coBune absorbé et abîmé dans .cet amour : c'est comme un poisson qui nage dans l'étendue des mars ; il n'y occupe que Irès-peu de place ; et il suit W eourans , il obéit aux flots de ce vaste élément. Quand l'homme perd l'amour de Dieu , son amoui^propre s'étend et prend la place de ce divin amour, qurn'habite plus dans l'ame ; et alors tou$ les faux amours , enfans de l'amour-propre, tyrannisent cette ame ;.eUe est le jouet de ces vagues impérieuses , et dans cette tempête le salut de l'homme fait naufrage : il faut donc que l'amour de Dieu règne seiû , et qu'il gouveme en maître Famour-propre. Heureux état où lameest embrasée , enivrée, blessée de la sainte charité ! C'est de là que résulte le bien unique dont vous parlez , Madame , et qui vous rend telle que saint Grégoire pape peignoit les saints dans ce beau passage que je transcris en terminant cette lettre : « Il y a des pérson-
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» nés , qui , élevées par la contemplation , ne » soupirent qu*après leur créateur. Elles ne dé- » sirent rien dans ce mon^e , elles ne se nour-« ^ rissent que du désir de Tétemité. Elles fou- » lent aux pieds tous les objets terrestres , elles » s'élèvent par le vol de l'esprit au-dessus du » temps et des choses temporelles. Elles aiment •» et elles brûlent ; elles se reposent dans L'ar- »> deur qui les consume. Biles brûlent en aimant^ » et quand elles parlent , elles enflamment ceus >> qui les entendent ; leurs paroles sont comme » des traits de feu qui portent sur-le-champ » l'incendie du divin amour (i), » Je demande à NotrèSeigneur que cet effet s'opère dans moi , qui ai eu si souvent le bonheur de vous entendre.
(x) liib. a. in Evaog. Hom. 34. n*^ as.