DES ESPRITS BIEI^HEUREUX
Je regrette beaucoup que Texcellent homme , qui a écrit ce que vous avez eu la bouté de m' envoyer , ait difFéré d'écrire ce que Dieu lui avoit communiqué de Tétat des âmes saintes et bien^ heureuses. Les deux premières pages de son écrit sont d'une clarté parfaite , et s'il avoit écrit le reste sur-le-champ , il y auroit bien plus de lumières dans tout ce petit ouvrage. Il a écrit de souvenance , comme il le dit , et l'impression première qu'il avoit eue étoit passée. Je suis cepeur dant très-satisfait de son écrit y et je désire fort pouvoir vous rendre les idées qu'il me donne. Je voudrois de tout mon cœur que l'auteur pût nous dire si l'éternité des bienheureux est successive. Je sais que celle de Dieu ne Test pas ; aussi est-ce une éternité absolue sans commencement ni fin , au lieu que celle des bienheureux a un commencement , savoir , le premier montent qui suit la mort. L'éternité non successive de Dieu fait que toutes les différences des temps lui sont présentes , et qu'il n'y a toutefois en lui ni passé ni futur , mais tout présent , tout actuel , tout vu intimement dans cette essence infinie ,
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source infiniment infinie de toutes les perfections. Les bienheureux ne peuvent avoir cet avantage , parce que leur capacité est finie ; mais j'avoue que Dieu peut leur révéler plusieurs choses passées et futures , et les leur révéler en sorte qu ils les voient par une seule opération de leur ame^ et comme un tableau. Mais s'il y a succession de pensées et d'actions dans ces âmes saintes ^ comme je le crois , comment n'y a-t-il point de temps? Hélas ! depuis bien des années je recher^ che la nature du temps , et après bien des ré-flexions 9 il meparoît que le temps primitif con^ siste dans la succession des pensées , et que Ti^ dée primordiale du temps est dans l'idée des nombres i , 2 , 3 , 4^ et ainsi de suite ; en sorte que s'il n'y avoit point de créatures intelligentes qui eussent lidée des nombres , on n'auroit aucune connoissance du temps. Dieu le connoîtroit dans son essence représentativede toutce qui est possi* ble; maishors de Dieu iln'y auroit point de temps» S'il y a donc succession de pensées dans les
bienheureux « il y a i , 2 , 3 , 4 , ^^^* I^ première pensée fait place à la seconde y la seconde à la troisième , la troisième à la quatrième , et ainsi de suite. N'est-ce donc pas là le temps? Que ces pensées se succèdent sans se détruire , et qu'elles s accumulent 9 en quelque sorte, dans l'entendement , cela n'empêchera pas la succession ; car enfin il en viendra toujpurs de nouvelles , et ces nouvelles seront autres que les anciennes ; et voilà conséquemment de l'antérieur et du pos-^ teneur 9 par conséquent du temps.
igS " SUR L'OCCUPATION
J'aperçois cependant quelque chose de ce qui a été communiqué , par un très-grand bienfait de Dieu , à 1 auteur de cet ëcrit. Il faut que Tessenc« divine qui se communique , par une manière de vision, aux bienheureux , soit le tableau où ils voient tout ce qu'ils peuvent voir ; que cette divine essence , éminemment représentative de tout y même des successions et du temps , donne à ces âmes saintes la connoissance des successions et du temps , sans toutefois les as-^ sujettir aux variétés et vicissitudes des successions et du temps. Ces bienheureuses âmes verront par exemple des successions d*actes d*amour , de reconnôissance , delouanfçe^ et s y intéresseront, s'y affectionnerout , en quelque sorte , comme Dieu s'y intéresse et s'y affectionne^ sans éprouver en lui-même aucune succession, aucune variété de pensées. Mais de cette ma^ nière , il n'y auroit dans l'ame bienheureuse aucune succession de pensées, il n'y auroit que la connoissance de Ce qui représente en Dieu les successions , sans toutefois que Dieu éprouve aucune succession. Que ce mot , Nous verrons Dieu tel qu^il esiy comprend de choses supérieures à notre intelligence tandis que nous errons sur la terré !
Je suis charmé de ce que dit Tauteur , que « Famé étant remplie de la vision intuitive de » Dieu , y est entièrement appliquée et absor- » bée , en sorte qu'elle ne peut être distraite par >» l'applicafion d'aucune chose particulière ; et » encore qu elle jouisse du bien de toutes les
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» choses susdites» (amour et perfection âesbien^ heureux , excellence des anges , beauté de Vhumanité sainte de Jésus-Christ) , « elle a néan- » moins cette jouissance côrmne un efTet de cette » vision , elle a tout en elle sans confusion ni '> séparation. » Je ne conçois pas cela , mon DieUf mais je sais que cela doit être ainsi. La vision divine est le spectacle de l'océan des perfections et des biens : sur la terre on aperçoit de loin cet admirable spectacle , et Ton en est quelquefois si pénétré qu'on ne pense plus à autre chose; dans le Ciel l'ame est tout entière dans cet objet , elle le voit et y voit tout ce quelle est capable de voir. C'est aussi par là que' s'explique l'accroissement de perfections dans les bienheureux ; ce n'est pas un accrois-sèment de perfections morales, de sainteté , par exemple , de pureté , de charité , c'est un accroissement de conuoissances, de jouissance , de bonheur ; non pas qu'au premier moment l'arae bienheureuse ne soit au comble de ce qu'elle peut désirer, non pas qu'elle ne seit parfaitement heureuse ; mais elle développe de plus en plus les rapports qui sont dans l'essence divine, et dans ce développement elle trouve toujours de nouveaux goûts , de nouveaux motifs d'admirer, de louer, de bénir l'auteur de tous ces biens. Ces nouveaux goûts n'augmentent pas son bonheur essentiel, pwsqu'il consiste uniquement dans la vision de la divine essence ; mais ils font que Tame se complaît de plus en plus dans la connoissance de la grandeur et de la
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gloire de son Dieu. Oh ! que je saisis ces vérités imparfaitement , et que je les ei^plique grossièrement ! Je conclus toujours du peu que j'aperçois, qu'il n'y a que vous, ô mon Dieu, qui puissiez me rendre heureux, et que je m'abuse quand je cherche le bonheur ailleurs que dans vous.
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