SUR LA SENSIBILITÉ
La maxime quî porte que Dieu rend notre sensibilité^ irès'délieate , afin de nous faire souffrir davantage^ n'est pas assez expliquée. Je crois qu elle seroit fausse, si on la prenoit dans toute son étendue et pour tous les temps.
A considérer l'état physique de chaque personne , état qui varie presque autant que les visages , cette maxime se trouve vraie ; car il y a des personnes d'une constitution si délicate , d^une organisation si susceptible d^impressions, qu'elles souffrent beaucoup , tandis que d'autres , également exposées aux agitations du dehors ou du dedans , souffrent peu. Quand les cent Suisses entrent dans la chapelle de Versailles , et battent leur caisse , il y a des personnes qui sont affectées de ce bruit au point de ne pouvoir le souffrir ; elles s'enfuient , et si elles ne prenoîent ce parti , il pourroit arriver qu'elles tombassent en défaillance ; d'autres au contraire n'en sont pas émues , et quelques-unes y prennent plaisir. Cette sensibilité peut s'être accrue par l'éducation , par les alimens , par toute la manière d'être si différente dans'les diverses personnes. Les forgerons sont accoutumés de bonne heure à leur tintamarre , une dame
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de la cour ne le soutiendroit pas un quarbd'beu' re. S'il arrive donc des accldens auxquels on ne puisse remédier , et quon soit né très - sensible à cet égard , voilà une croix que Dieu a ménagée pour jfairt souffrir davantage ^ et il faut )a recevoir oe sa main , la porter sans se plaindre , la chérir même comme une épreuve qui contribue au sacrifice de la nature. Il est vraisemblable qu^avec de la patience on la rendra plus iégère^ mais on en sentira toujours le poids, quelque vertu qu'on puisse avoir, parce que les organes seront toujours affectés , irrités et tourmentés.
Je crois «ncore que la maxime susdite est vraie ou dans la jeunesse , parce que les passions sont vives , ou au commencement d'une conversion sérieuse et totale , parce que Thabîtude avoit fortifié les passions. Dans ces deux cas , il en coûte pour faire des sacrifices ; on est sensible sur tout, et cette sensibilité , quoique fondée en partie sur la nature , est cependant dans l'ordre de la Providence qui veut qu'on sente le poids de la croix , et qu on souffre pour réduire le vieil homme à Tesclavage. C'est une victoire qui doit coûter des combats; si l'on ne trouvoit dans hi route du salut que des consolations et des facilités , on niériteroit moins, et Ton se reiâcheroit infailliblement. Mais \à maxime commenceroit à n'être plus si vraie , dans les cas d'une sensibilité qui ne se ralentiroit pas par T oraison , par les retours fréquens sur soi-même , par l'union avec Jésus- Christ
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dans son sacrement, parle dégoût queramoiir de Dieu doit inspirer à l'égard du monde et de tous les objets sensibles. 11 ne seroit pas à présumer pour lors que Dieu voulut nous laisser cette sensibilité pour nous faire souffrir davantage ; mais il seroit très-fort à soupçonner que la nature est encore peu réduite , que le vieil homme est tout vivant , et qu*on n'est guare avancé dans les voies de Di^u. Ceci entre dans la troisième considération.
Car il faut considérer la maxime par rapport aux voies spirituelles ; et dans ce cas , je crois que 9 pour être vrai , il faut la modifier. Je crois, par exemple , que l*apôtre saint Paul , qui éloit un homme tout crucifié , qui ne vivoit plus qu'en Jésus-Christ et pour Jésus-Christ , lut éprouvé par les sensibilités que Dieu lui laissa en certaines circonstances ; sensibilités qui le firent s'écrier : Qui me délivrera de ce corps de mori{i) ? Dans ce cas, où se sont trouvés d'autres saints, il est à croire que Dieu ordonnoit ces combats , ou les permettoit afin de les faire souffrir davaniage. Mais saint Paul et ces autres samts étoient , dans le cours ordinaire de leurs actions , si maîtres d'eux-mêmes que leur sensibilité cédoit sans beaucoup d*e(Torts aux humiliations, aux dépouillemens, aux persécutions, aux outrages, à toutes les tempêtes du monde et de Tenfer. Je veux dire que Thabitude du bien étoit si dominante dans eux , la grâce si active , l'amour de
(i) Rom. 7. 24.