‹ Réflexions, sentences, et maximes morales de la Rochefoucauld (volume 2)Chapitre 40 sur 205 · CCXXXIII · texte numérisé non relu

CCXXXIII

Il y a dans les afflictions diverses sortes d'hypocrisie. Dans l'une, sous prétexte de pleurer la perte d'une personne qui nous est chère, nous nous pleurons nousmêmes; nous regrettons la bonne opinion qu'elle avoit de nous; nous pleurons la diminution de notre bien, de notre plaisir, de notre considération. Ainsi les morts ont l'honneur des larmes qui ne coulent que pour les vivants. Je dis que c'est une espèce d'hypocrisie, à cause que dans ces sortes d'afflictions on se trompe soi-même. Il y

i. Var. Le bien qu'on nous a fait veut que nous respections i«$ mal que l'on nous a fait après (1665 — n° 243). — Le bien que nous avoni

reçu veut que nous respections le mal qu'on nousfaiivi656 — 1671 i675— ■

a une autre hypocrisie qui n'est pas si innocente, parce quelle impose à tout le monde : c'est l'affliction de certaines personnes qui aspirent à la gloire d'une belle et immortelle douleur. Après que le temps, qui consume tout, a fait cesser celle qu'elles avoient en effet, elles ne cessent pas d'opiniàtrer leurs pleurs, leurs plaintes et leurs soupirs; elles prennent un personnage lugubre, et travaillent à persuader, par toutes leurs actions, que leur déplaisir ne finira qu'avec leur vie. Cette triste et fatigante vanité se trouve d'ordinaire dans les femmes ambitieuses. Gomme leur sexe leur ferme tous les chemins qui mènent à la gloire, elles s'efforcent de se rendre célèbres par la montre d'une inconsolable affliction. Il y a encore une autre espèce de larmes,qui n'ont que de petites sources qui coulent et se tarissent facilement. On pleure pour avoir la réputation d'être tendre; on pleure pour être plaint; on pleure pour être pleuré; enfin on pleure pour éviter la honte de ne pleurer pas.

GCXXXIV.

C'est plus souvent par orgueil que par défaut de lumières qu'on s'oppose avec tant d'opiniâtreté aux opinions les plus suivies : on trouve les premières places prises dans le bon parti, et on ne veut point des dernières.

Nous nous consolons aisément des disgrâces de nos amis, lorsqu'elles servent à signaler notre tendresse pour eux. ^

CGXXXVI.

Il semble que l' amour-propre soit la dupe de la

bonté, et qu'il s'oublie lui-même lorsque nous travaillons pour l'avantage des autres. Cependant c'est prendre le chemin le plus assuré pour arrivera ses fins; c'est prêter à usure, sous prétexte de donner : c'est enfin s'acquérir tout le monde par un moyen subtil et délicat1.

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Nul ne mérite d'être loué de sa bonté, s'il n'a pas la force d être méchant. Toute autre bonté n'est le plus souvent qu'une paresse ou une impuissance de la volonté.

* CGXXXVIII.

Il n'est pas si dangereux de faire du mal à la plupart des hommes, que de leur faire trop de bien.

GCXXXIX. v

Rien ne flatte plus notre orgueil que la confiance des grands, parce que nous la regardons comme un effet de notre mérite, sans considérer qu'elle ne vient le plus souvent que de vanité ou d'impuissance de garder % le secret 2.

si

1. Var. Qui considérera superficiellement tous les effets de la bonté qui nous lait sortir hors de nous-mêmes, et qui nous immole continuellement à l'avantage de tout le monde, sera tenté de croire que, lorsqu'elle airit, l'amour-propre s'oublie et s'abandonne lui-même, ou se laisse dépouiller et appauvrir sans s'en apercevoir. De sorte qu'il semble que l'amour-propre soit la dupe de la bonté : cependant c'est le plus utile de tous les moyens dont l'amour-propre se sert pour arriver à ses fins ; c'est un chemin dérobé par où il revient à lui-même plus riche et plus abondant, c'est un désintéressement qu'il met à une furieuse usure, c'est enfin un ressort délicat avec lequel il réunit, il dispose et tourne tous les hommes en sa faveur (1665 — n° 250).

2. Var. Rien ne nous plaît tant que la confiance des grands et des perwnnes considérables par leurs emplois, par leur esprit, ou par leur mérite;

CGXL.

On peut dire de l'agrément séparé de la beauté, que c'est une symétrie dont on ne sait point les règles, et un rapport secret des traits ensemble et des traits avec les couleurs et l'air de la personne.

GCXLI.

La coquetterie est le fond de l'humeur des femmes; mais toutes ne la mettent pas en pratique, parce que la coquetterie de quelques-unes est retenue par la crainte ou par la raison l.

CGXLII.

On incommode souvent les autres, quand on croit ne les pouvoir jamais incommoder.

CGXLIII.

Il y a peu de choses impossibles d'elles-mêmes; et

l'application pour les faire réussir nous manque plus

que les moyens.

GGXLIV.

La souveraine habileté consiste à bien connoître le prix des choses.

elle nous fait sentir un plaisir exquis, et élève merveilleusement noire orgueil, parce que nous la regardons comme un effet de notre fidélité ; cependant nous serions remplis de confusion, si nous considérions l'imperfection et la bassesse de sa naissance, car elle vient de la vanité, de l'envie de parler, et de l'impuissance de retenir le secret : de sorte qu'on peut dire que la confiance est comme un relâchement de l'âme causé par le nombre et par le poids des choses dont elle est pleine (1605 — n* 255).

1. Var. La coquetterie est le fond et l'humeur de toutes les femmes*, mais toutes ne la mettent pas en pratique, parce que la coquetterie de quelques-unes est retenue par leur tempérament et par leur raison (1665— u»Z6î)

GGXLV.

C'est une grande habileté que de savoir cacher son habileté K

GGXLVI.

Ce qui paroît générosité n'est souvent qu'une ambition déguisée qui méprise de petits intérêts, pour aller à de plus grands 2.

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