VIII
Les passions sont les seuls orateurs qui persuadent toujours. Elles sont comme un art de la nature dont les règles sont infaillibles, et l'homme le plus simple, qui a de la passion, persuade mieux que le plus éloquent qui n'en a point^.
Les passions ont une injustice et un propre intérêt, qui fait qu'il est dangereux de les suivre, et qu'on s'en doit défier, lors même qu'elles paroissent les plus raisonnables.
Il y a dans le cœur humain une génération perpétuelle de passions; en sorte que la ruine de l'une est presque toujours l'établissement d'une autre.
Les passions en engendrent souvent qui leur sont contraires : l'avarice produit quelquefois la prodigalité et la prodigalité l'avarice; on est souvent ferme par foiblesse, et audacieux par timidité^.
1. Var. La Rochefoucauld avait d'iibonl présentô d'une n aiiière affirmative
le motif Je cette guerre; voici comment il s"exprimoit : « Ainsi, la guerre
d'Auguste et d'Antoine, qu'on rapporte à l'ambition qu'ils avoient de se rendre maîtres du monde, étoit \in effet de jalousie ». (1C65 — • n" 7.> Depuis, l'auteur eiriiloya la forme dubitative.
2. Var. On lit dans la première édition : t et l'homme le plus «impie que la
passion fait parler, periir.de mieux que celui qui n'a que la seule éloquence •. (lee.l — n» 8.)
3. Var. Le mot prodigalité a remplacé dans les quatre dernières éditions celui de lHi^mlit^, que la Ko-r'hcfoucauld avait mis dans la première.
Quelque soin que l'on prenne de couvrir ses passions par des apparences de piété et d'honneur, elles paroissent toujours au travers de ces voiles^.
Notre amour-propre souffre plus impatiemment la condamnation de nos goûts que de nos opinions.
Les hommes ne sont pas seulement sujets à perdre le souvenir des bienfaits et des injures; ils haïssent même ceux qui les ont obligés et cessent de haïr ceux qui leur ont fait des outrages. L'application à récompenser le bien et à se venger du mal leur paroît une servitude à laquelle ils ont peine de se soumettre.
La clémence des princes n'est souvent qu'une politique pour gagner l'affection des peuples.
Cette clémence, dont on fait une vertu, se pratique, tantôt par vanité, quelquefois par paresse, souvent par crainte et presque toujours par toutes les trois ensemble^.
1. Var. Quelque industrie que l'on ait à cacher ses passions sous le voile de la piété et de l'honneur, il y en a toujours quelque endroit qui se montre (1665 — n" 12).
2. Var. La clémence, dont nous faisons une vertu, se pratique tantôt pour la gloire, quelquefois par paresse, souvent par crainte et presque toujours par tous les trois ensemble (1665 — n" 16).
La modération des personnes heureuses vient du calme que la bonne fortune donne à leur humeur*.