‹ Réflexions, sentences et maximes morales de La RochefoucauldChapitre 80 sur 135 · XVI II · texte numérisé non relu

XVI II

Du sang-froid.

Nous prenons quelquefois pour le sang-froid une passion sérieuse et concentrée qui fixe toutes les pensées d'un esprit ardent et le rend insensible aux autres choses.

Le véritable sang-froid vient- d'un sang doux, tempéré et peu fertile en esprits. S'il coule avec trop de lenteur, il peut rendre l'esprit pesant ; mais lorsqu'il est reçu par des organes faciles et bien conformés, la justesse, la réflexion et une singularité aimable souvent l'accompagnent; nul esprit n'est plus désirable.

On parle encore d'un autre sang-froid que donne la force d'esprit, soutenue par l'expérience et de longues réflexions; sans doute c'est là le plus rare.

De la présence d'esprit.

La présence d'esprit se pourrait définir une aptitude à profiter des occasions pour parler ou pour agir. C'est

DE l'esprit humain 199

un avantage qui a manqué souvent aux hommes les plus éclairés, qui demande un esprit facile, un sangfroid modéré, l'usage des afî'aires et, selon les différentes occurrences, divers avantages : de la mémoire et de la sagacité dans la dispute, de la sécurité dans les périls, et dans le monde, cette liberté de cœur qui nous rend attentifs à tout ce qui s'y passe et nous tient en état de profiter de tout, etc^.

De la distraction.

Il y a une distraction assez semblable aux rêves du sommeil qui est lorsque nos pensées flottent et se suivent d'elles-mêmes sans force et sans direction. Le mouvement des esprits se ralentit peu à peu; ils errent à l'aventure sur les traces du cerveau^ et réveillent des idées sans suite et sans vérité; enfin les organes se ferment; nous ne formons plus que des songes et c'est là proprement rêver les yeux ouverts.

Cette sorte de distraction est bien dilîérente de celle où jette la méditation. L'âme obsédée dans la méditation d'un objet qui fixe sa vue et la remplit tout entière, agit beaucoup dans ce repos. C'est un état tout opposé; cependant elle y tombe ensuite, épuisée par ses réflexions.

1. Tout cet article est marqué d'une accolade dans l'édition de Voltaire avec ces mots : bon, très bon. S.

2. Sut len traces du cerven», ftc. Sur les traces imprimées dans le cerveau. S

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De l'esprit du jeu.

C'est une manière de génie^ que l'esprit du jeu, puisqu'il dépend également de l'âme et de l'intelligence. Un homme que la perte trouble ou intimide, que le gain rend trop hasardeux, un homme avare, ne sont pas plus faits pour jouer que ceux qui ne peuvent atteindre à l'esprit de combinaison. Il faut donc un certain degré de lumière et de sentiment, l'art des combinaisons, le goût du jeu et l'amour mesuré du gain.

On s'étonne à tort que des sots possèdent ce faible avantage. L'habitude et l'amour du jeu, qui tournent toute leur application et leur mémoire de ce seul côté, suppléent l'esprit qui leur manque.

1. C'est une manière de génie, etc. Manier,, expression négligée et mal assoiliie. J'aimerais mieux sorte ou espèce. M.

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