LIVRE DEUXIÈME
Des passions.
Toutes les passions roulent sur le plaisir et la douleur, comme dit ^I. Locke^ : c'en est l'essence et le fonds.
Nous éprouvons en naissant ces deux états : le plaisir, parce qu'il est naturellement attaché à être; la douleur, parce qu'elle tient à être imparfaitement^.
Si notre existence était parfaite nous ne connaîtrions que le plaisir. Étant imparfaite, nous devons connaître le plaisir et la douleur : or, c'est de l'expérience de ces deux contraires que nous tirons l'idée du bien et du mal.
Mais comme le plaisir et la douleur ne viennent pas à tous les hommes par les mêmes choses, ils attachent à divers objets l'idée du bien et du mal, chacun selon son expérience, ses passions, ses opinions, etc.
1. Locke (Jean), mort en 1704, auteur de VEssai sur l'entendement humain, ouvrage excellent, traduit en français p-ir Coste, en 1729. F.
•J. Nous éprouvons, etc. Je ne sais si on peut dire éprouver un état. On éprouve une impression qui passe. Être imparfaitement n'explique pas ce que c'est qu'^^re douloureusement. M. — Le plaisir n'est pas naturellement attaché à être, car on existe souvent sans plaisir ni douleur. Être imparfaitement donnerait plutôt l'idée du désir que de la douleur. S.
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II n'y a cependiinl que deux organes de nos biens et de nos maux : les sens et la réflexion.
Les impressions qui viennent par les sens sont immédiates et ne peuvent se définir; on n'en connaît pas les ressorts : elles sont l'elTet du rapport qui est entre les choses et nous: mais ce rapport secret ne nous est pas connu.
Les passions qui viennent par l'organe de la réflexion sont moins ignorées. Elles ont leur principe dans l'amour de l'être ou de la perfection de l'être, ou dans le sentiment de son imperfection et de son dépérissement.
Nous lirons de l'expérience de notre être une idée de grandeur, de plaisir, de puissance que nous voudrions toujours augmenter : nous prenons dans rimperfeclion de notre être une idée de petitesse, de sujétion, de misère, que nous tâclions d'étouffer : voilà toutes nos passions.
Il y a des hommes en qui le sentiment de l'être est plus fort que celui de leur imperfection ; de là l'enjouement, la douceur, la modération des désirs.
Il y en a d'autres en qui le sentiment de leur imperfection est plus vif que celui de l'être; de là l'inquiétude, la mélancolie, etc.
De ces deux sentiments unis, c'est-à-dire celui de nos forces et celui de notre misère, naissent les plus grandes passions, parce que le sentiment de nos misères nous pousse à sortir de nous-mêmes et que le sentiment de nos ressources nous y encourage et nous porte par l'espérance^. Mais ceux qui ne sentent que leur misère sans leur force ne se passionnent jamais
1, A'oiM porte par l'espérance, etc. II me semble qu'il faudi-ait nous y porte (ù sortir de nous-mêmes). Autrement porte serait employé ici J'une manière qui it'est lias loinmnne. M.
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aulanl, car ils ii'osenl rieii espérer; ni ceux qui ne sentent que leur force sans leur impuissance, car ils ont trop peu à désirer : ainsi il faut un mélange de courage et de faiblesse, de tristesse et de présomption. Or, cela dépend de la chaleur du sang et des esprits; et la réflexion qui modère les velléités des gens froids encourage l'ardeur des autres en leur fournissant des ressources qui nourrissent leurs illusions : d'où vient que les passions des hommes d'un esprit profond sont plus opiniâtres et plus invincibles, car ils ne sont pas obligés de s'en distraire comme le reste des hommes, par épuisement de pensée; mais leurs réflexions, au contraire, sont un entretien éternel à leurs désirs qui les échauiîc; et cela explique encore pourquoi ceux qui pensent peu ou qui ne sauraient penser longtemps de suite sur la même chose, n'ont que l'inconstance en partage.
De la gaieté, de la joie, de la mélancolie.
Le premier degré du sentiment agréable de notre existence est la gaieté; la joie est un sentiment plus pénétrant. Les hommes enjoués n'étant pas d'ordinaire si ardents que le reste des hommes, ils ne sont peut-être pas capables des plus vives joies; mais les grandes joies durent peu et laissent notre âme épuisée.
La gaieté, plus proportionnée à notre faiblesse que la joie, nous rend confiants et hardis, donne un être et un intérêt aux choses les moins importantes, fait que nous nous plaisons par instinct en nous-mêmes.
dans nos possessions, nos entours, notre esprit, notre suffisance, malgré d'assez grandes misères.
Cette intime satisfaction nous conduit quelquefois à nous estimer nous-mêmes par de très frivoles endroits ; il me semble que les personnes enjouées sont ordinairement un peu plus vaines que les autres.
D'autre part, les mélancoliques sont ardents, timides, inquiets et ne se sauvent, la plupart, de la vanité, que par l'ambition et l'orgueil.
De l'amour-propre et de l'amour de nous-mêmes.
L'amour est une complaisance dans l'objet aimé. Aimer une chose, c'est se complaire dans sa possession, sa grâce, son accroissement; craindre sa privation, ses déchéances, etc.
Plusieurs philosophes rapportent généralement à l'amour-propre toute sorte d'attachements. Ils prétendent qu'on s'approprie tout ce que l'on aime, qu'on n'y cherche que son plaisir et sa propre satisfaction, qu'on se met soi-même avant tout; jusque-là qu'ils nient que celui qui donne sa vie pour un autre le préfère à soi. Ils passent le but en ce point : car si l'objet de notre amour nous est plus cher sans l'être que l'être sans l'objet de notre amour, il paraît que c'est notre amour qui est notre passion dominante et non notre individu propre puisque tout nous échappe avec la vie, le bien que nous nous étions approprié par notre amour, comme notre être véritable. Ils répondent que la passion nous fait confondre dans ce sacri-
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fice notre vie et celle de l'objet aimé; que nous croyons n'abandonner qu'une partie de nous-mêmes pour conserver l'autre : au moins ils ne peuvent nier que celle que nous conservons nous paraît plus considérable que celle que nous abandonnons. Or, dès que nous nous regardons comme la moindre partie dans le tout, c'est une préférence manifeste de l'objet aimé. On peut dire la même chose d'un homme qui, volontairement et de sang-froid, meurt pour la gloire : la vie imaginaire qu'il achète au prix de son être réel est une préférence bien incontestable de la gloire et qui justifie la distinction que quelques écrivains ont mise avec sagesse entre l'amour-propre et l'amour de nousmêmes. Ceux-ci conviennent bien que l'amour de nousmêmes entre dans toutes nos passions; mais ils distinguent cet amour de l'autre. Avec l'amour de nousmêmes, disent-ils, on peut chercher hors de soi son bonheur; on peut s'aimer hors de soi davantage que son existence propre^; on n'est point à soi-même son unique objet. L'amour-propre, au contraire, subordonne tout à ses commodités et à son bien-être^; il est à lui-même son seul objet et sa seule fin : de sorte qu'au lieu que les passions qui viennent de l'amour de
1. On peut s'aimer hors de soi davantage que son. existence propre. Cela n'est pas correct. Davantage est un adverbe de comparaison, mais qui s'emploie absolument, sans être suivi de la conjonction que. Lorsque cette conjonction est nécessaire, il faut substituer plvs à davantage. D y a dans l'ouvrage de Vauvenargues plusieurs autres incorrections que nous n'avons pas cru devoir relever; nous remarquons celle-ci, parce que d'assez bons écrivains ont commis la même faute. S.
2. L'amour-propre, au contraire, subordonne tout à ses commodités et à son bienêtre. Cette manière de distinguer Vamour de notis-mémes de Vamour-propre paraît plus subtile que juste; et ce que Vauvenargues applique ici à l'amour-propre serait plutôt le caractère de ce qu'on entend par le mot égoïsme. Ce qu'on exprime communément par le mot â'amour-propre, c'est Vanwur des choses qui nous sont propres, la complaisance pour nos qualités ou nos avantages personnels, plutôt que l'attention au bien-être de notre personne. S.
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nous-mêmes nous donnent aux choses; l'amourpropre veut que les choses se donnent à nous et se fait le centre de tout.
Rien ne caractérise donc l'amour-propre comme la complaisance qu'on a dans soi-même et les choses qu'on s'approprie.
L'orgueil est un effet de cette complaisance. Comme on n'estime généralement les choses qu'autant qu'elles plaisent et que nous nous plaisons si souvent à nousmêmes devant toutes choses, de là ces comparaisons toujours injustes qu'on fait de soi-même à autrui et qui fondent tout notre orgueil.
Mais les prétendus avantages pour lesquels nous nous estimons étant grandement variés, nous les désignons par les noms que nous leur avons rendus propres. L'orgueil qui vient d'une confiance aveugle dans nos forces, nous l'avons nommé présomption; celui qui s'attache à de petites choses, vanité; celui qui est courageux, fierté.
Tout ce qu'on ressent de plaisir en s'appropriant quelque chose : richesse, agrément, héritage, etc. et ce qu'on éprouve de peine par la perte des mêmes biens ou la crainte de quelque mal : la peur, le dépit, la colère, tout cela vient de l'amour-propre.
L'amour-propre se mêle à presque tous nos sentiments ou du moins l'amour de nous-mêmes; mais pour prévenir l'embarras que feraient naître les disputes qu'on a sur ces termes, j'use d'expressions synonymes, qui me semblent moins équivoques. Ainsi, je rapporte tous nos sentiments à celui de nos perfections et de notre imperfection : ces deux grands principes nous portent de concert à aimer, estimer, conserver, agrandir et défendre du mal notre frêle existence. C'est la source de tous nos plaisirs et déplaisirs
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et la cause féconde dos passions qui viennent par l'organe de la réflexion.
Tâchons d'approfondir les principales; nous suivrons plus aisément la trace des petites, qui ne sont que des dépendances et des branches de celles-ci.
De l'ambition.
L'instinct qui nous porte à nous agrandir n'est aucune part si sensible que dans l'ambitioni; mais il ne faut pas confondre tous les ambitieux. Les uns attachent la grandeur solide à l'autorité des emplois; les autres aux grandes richesses; les autres au faste des titres, etc.; plusieurs vont à leur but sans nui choix des moyens; quelques-uns par de grandes choses et d'autres par les plus petites : ainsi telle ambition est vice; telle, vertu; telle, vigueur d'esprit; telle, égarement et bassesse, etc.
Toutes les passions prennent le tour de notre caractère. Nous avons vu ailleurs que l'âme influait beaucoup sur l'esprit; l'esprit influe aussi sur l'âme. C'est de l'âme que viennent tous les sentiments; mais c'est par les organes de l'esprit que passent les objets qui les excitent. Selon les couleurs qu'il leur donne, selon qu'il les pénètre, qu'il les em])el]it, qu'il les déguise, l'âme les rebute ou s'y attache. Quand donc même on ignorerait que tous les hommes ne sont pas égaux par le cœur, il suffit de savoir qu'ils envisagent les choses
1. L'instinct qui nous porte à nous agrandir n'est auauie part si sensible, que dans l'ambition. Ancnvr part pour nnlU part, expression né^i^p. B.
selon leurs lumières, peut-être encore plus inégales, pour comprendre la différence qui distingue les passions mêmes qu'on désigne du même nom. Si différemment partagés par l'esprit et les sentiments, ils s'attachent au même objet sans aller au même intérêt^; et cela n'est pas seulement vrai des ambitieux, mais aussi de toute passion.
De l'amour du monde.
Que de choses sont comprises dans l'amour du monde ! le libertinage, le désir de plaire, l'envie de primer, etc. : l'amour du sensible et du grand ne sont nulle part si mêlés^.
Le génie et l'activité portent les hommes à la vertu et à la gloire : les petits talents, la paresse, le goût des plaisirs, la gaieté et la vanité les fixent aux petites choses; mais en tout c'est le même instinct; et l'amour du monde renferme de vives semences de presque toutes les passions.
1. Ils s'attaclietu au même objet sans aller au même intérêt. O'est-à-dire sans voir de même l'objet où ils s'attachent, et sans y être portés par le même intérêt. Deui hommes yeulent la même place, l'un pour l'argent et l'autre pour le crédit. Deux amants recherchent la même femme, l'un pour sa figure, et l'autre pour son esprit, etc. S.
2. L'amour du sensible et du grand ne sont nulle pari si mêlés. C'est-à-dire, je crois, selon la manière de Toir de Vauvenargues, les penchants physiques et les sentiments moraux. D'autant que, dans la première édition, il ajoutait : je parle d'un çraïui, mesuré à l'esprit e au cœur qu'il touche. Dans tous les cas, cela n'est pas clair. S.
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\ Sur l'amour de la gloire.
La gloire nous donne sur les cœurs une autorité naturelle qui nous touche sans doute autant que nulle de nos sensations et nous étourdit plus sur nos misères qu'une vaine dissipation : elle est donc réelle en tous sens.
Ceux qui parlent de son néant inévitable soutiendraient peut-être avec peine le mépris ouvert d'un seul homme. Le vide des grandes passions est rempli par le grand nombre des petites : les contempteurs de la gloire se piquent de bien danser ou de quelque misère encore plus basse. Ils sont si aveugles qu'ils ne sentent pas que c'est la gloire qu'ils cherchent si curieusement et si vains qu'ils osent la mettre dans les choses les plus frivoles. La gloire, disent-ils, n'est ni vertu ni mérite; ils raisonnent bien en cela : elle n'est que leur récompense, mais elle nous excite donc au travail et à la vertu et nous rend souvent estimables afin de nous faire estimer.
Tout est très abject dans les hommes, la vertu, la gloire, la vie : mais les plus petits ont des proportions reconnues. Le chêne est un grand arbre près du cerisier; ainsi les hommes à l'égard les uns des autres. Quelles sont les vertus et les inclinations de ceux qui méprisent la gloire? L'ont-ils méritée?
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De l'amour des sciences et des lettres.
La passion de la gloire et la passion des sciences se ressemblent dans leur principe, car elles viennent l'une et l'autre du sentiment de notre vide et de notre imperfection. Mais l'une voudrait se former comme un nouvel être hors de nous et l'autre s'attache à étendre et à cultiver notre fonds. Ainsi la passion de la gloire veut nous agrandir au dehors et celle des sciences au dedans.
On ne peut avoir l'âme grande ou l'esprit un peu pénétrant sans quelque passion pour les lettres. Les arts sont consacrés à peindre les traits de la belle nature ; les sciences, à la véri té. Les arts et les sciences embrassent tout ce qu'il y a dans la pensée de noble et d'utile; de sorte qu'il ne reste à ceux qui les rejettent que ce qui est indigne d'être peint ou enseigné, etc.
La plupart des hommes honorent les lettres comme la religion et la vertui; c'est-à-dire comme une chose qu'ils ne peuvent ni connaître, ni pratiquer, ni aimer.
Personne, néanmoins, n'ignore que les bons livres sont l'essence des meilleurs esprits, le précis de leurs connaissances et le fruit de leurs longues veilles. L'étude d'une vie entière s'y peut recueillir dans quelques heures : c'est un grand secours.
1. La plupart des hommes ItoiioreiU les lettres comme la religion et la vertu. Il fiiut comme ils honorent. On avait copié cette pensée dans VEncycUypédie, sans en citer l'auteur. Les journalistes de Trévoux, qui avaient fort loué l'ouvrage de Vauvenaigues lorsqti'il piimt firent un crime de cette citutiou aux enoyclopédistcs. M.
DE j.'esprit hlmaix 211
Deux inconvénients sont à craindre dans cette passion : le mauvais choix et l'excès. Quant au mauvais choix, il est probable que ceux qui s'attachent à des connaissances peu utiles ne seraient pas propres aux autres; mais l'excès se peut corriger.
Si nous étions sages, nous nous bornerions à un petit nombre de connaissances afin de les mieux posséder. Nous tâcherions de nous les rendre familières et de les réduire en pratique : la plus longue et la plus laborieuse théorie n'éclaire qu'imparfaitement. Un homme qui n'aurait jamais dansé posséderait inutilement les règles de la danse; il en est sans doute de même des métiers d'esprit^.
.Je dirai bien plus : rarement l'étude est utile lorsqu'elle n'est pas accompagnée du commerce du monde. Il ne faut pas séparer ces deux choses : l'une nous apprend à penser, l'autre à agir; l'une à parler, l'autre à écrire; l'une à disposer nos actions, l'autre à les rendre faciles.
L'usage du monde nous donne encore de penser naturellement, et l'habitude des sciences, de penser profondément.
Par une suite naturelle de ces vérités, ceux qui sont privés de l'un et l'autre avantage par leur condition, fournissent une preuve incontestable de l'indigence naturelle de l'esprit humain. Un vigneron, un couvreur, resserrés dans un petit cercle d'idées très communes, connaissent à peine les plus grossiers usages de la raison et n'exercent leur jugement, supposé qu'ils en aient reçu de la nature, que sur des objets très palpables. Je sais bien que l'éducation ne peut sup-
1. // en est sans doute de même det métiers d'etp-it. Il faadraiti ce me semble, des métiers de l'esprit. M.
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pléer le génie ; je n'ignore pas que les dons de la nature valent mieux que les dons de l'art^ : cependant, l'art est nécessaire pour faire fleurir les talents. Un beau naturel négligé ne porte jamais de fruits mûrs.
Peut-on regarder comme un bien un génie à peu près stérile? Que servent à un grand seigneur les domaines qu'il laisse en friche? Est-il riche de ces champs incultes?
De l'avarice.
Ceux qui n'aiment l'argent que pour la dépense ne sont pas véritablement avares. L'avarice est une extrême défiance des événements, qui cherche à s'assurer contre les instabilités de la fortune par une excessive prévoyance et manifeste cet instinct avide qui nous sollicite d'accroître, d'étayer, d'affermir notre être. Basse et déplorable manie, qui n'exige ni connaissance, ni vigueur d'esprit, ni jeunesse et qui prend par cette raison, dans la défaillance des sens, la place des autres passions.
De ia passion du jeu.
Quoique j'aie dit que l'avarice naît d'une défiance ridicule des événements de la fortune et qu'il semble
1. Jt n' ignore pas qiie les dons de la notaire raient mieux que les dons de Vart. J e ne sais si l'on pent dire les dons de l'art comme les dons de la nature. La nature donne, dote, doue; l'art ne fait rien de tout cela : il vend et ne donne pas, et l'on achète ses bienr. avec l'étude et le travail. M.
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que l'amour du jeu vienne au contraire d'une ridicule confiance aux mêmes événements, je ne laisse pas de croire qu'il y a des joueurs avares et qui ne sont confiants qu'au jeu : encore ont-ils, comme on dit, un jeu timide et serré.
Des commencements souvent heureux remplissent l'esprit des joueurs de l'idée d'un gain très rapide qui paraît toujours sous leurs mains : cela détermine.
Par combien de motifs d'ailleurs n'est-on pas porté à jouer? par cupidité, par amour du faste, par goût des plaisirs, etc. Il suffit donc d'aimer quelqu'une de ces choses pour aimer le jeu; c'est une ressource pour les acquérir, hasardeuse à la vérité, mais propre à toute sorte d'hommes, pauvres, riches, faibles, malades, jeunes et vieux, ignorants et savants, sots et habiles, etc. : aussi n'y a-t-il point de passion plus commune que celle-ci.
De la passion des exercices.
Il y a dans la passion des exercices un plaisir pour les sens et un plaisir pour l'âme. Les sens sont flattés d'agir, de galoper un chevaP, d'entendre un bruit de chasse dans une forêt; l'âme jouit de la justesse de ses sens, de la force et de l'adresse de son corps, etc. Aux yeux d'un philosophe qui médite dans son cabinet, cette gloire est bien puérile; mais, dans l'ébranlement de l'exercice, on ne scrute pas tant les choses. En
1. Les serts sont flattés d'agir, de galoper ttn cheval. Négligé. Les sens ne galopent pas un cheval. M.
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approfondissant les hommes, on rencontre des vérités humiliantes, mais incontestables.
Vous voyez l'âme d'un pêcheur qui se détache en quelque sorte de son corps pour suivre un poisson sous les eaux et le pousser au piège que sa main lui tend. Qui croirait qu'elle s'applaudit de la défaite du faible animal et triomphe au fond du filet? Toutefois, rien n'est si sensible.
Un grand, à la chasse, aime mieux tuer un sanglier qu'une hirondelle : par quelle raison? Tous la voient.
De l'amour paternel.
L'amour paternel ne diffère pas de l' amour-propre. Un enfant ne subsiste que par ses parents, dépend d'eux, vient d'eux, leur doit tout; ils n'ont rien qui leur soit si propre.
Aussi un père ne sépare point l'idée d'un fils de la sienne, à moins que le fils n'affaiblisse cette idée de propriété par quelque contradiction; mais, plus un père s'irrite de cette contradiction, plus il s'afflige, plus il prouve ce que je dis.
De l'amour fihal et fraternel.
Comme les enfants n'ont nul droit sur la volonté de leurs pères, la leur étant au contraire toujours com-
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battue, cela leur fait sentir qu'ils sont dos êtres à part et ne peut pas leur inspirer de l'amour-propre, parce que la propriété ne saurait être du côté de la dépendance : cela est visible. C'est par cette raison que la tendresse des enfants n'est pas aussi vive que celle des pères; mais les lois ont pourvu à cet inconvénient. Elles sont un garant au père contre l'ingratitude des enfants, comme la nature est aux enfants un otage assuré contre l'abus des lois. Il était juste d'assurer à la vieillesse les secours qu'elle avait prêtés à la faiblesse de l'enfance.
La reconnaissance prévient, dans les enfants bien nés, ce que le devoir leur impose. Il est dans la saine nature d'aimer ceux qui nous aiment et nous protègent; et l'habitude d'une juste dépendance en fait perdre le sentiment : mais il suffit d'être homme pour être bon père et si l'on n'est homme de bien, il est rare qu'on soit bon fils.
Du reste, qu'on mette à la place de ce que je dis la sympathie ou le sang et qu'on me fasse entendre pourquoi le sang ne parle pas autant dans les enfants que dans les pères ; pourquoi la sympathie périt quand la soumission diminue; pourquoi des frères souvent se haïssent sur des fondements si légers, etc.
Mais quel est donc le nœud de l'amitié des frères? I^ne fortune, un nom commun, même naissance et même éducation, quelquefois même caractère; enfin l'habitude de se regarder comme appartenant les uns aux autres et comme n'ayant qu'un seul être. Voilà ce qui fait que l'on s'aime, voilà l'amour-propre; mais trouvez le moyen de séparer des frères d'intérêt, l'amitié lui survit à peine; l'amour-propre qui en était le fonds se porte vers d'autres objets.
De l'amour qu'on a pour les bêtes.
Il peut entrer quelque chose qui flatte les sens dans le goût qu'on nourrit pour certains animaux, quand ils nous appartiennent. J'ai toujours pensé qu'il s'y mêle de l'amour-propre : rien n'est si ridicule à dire et je suis fâché qu'il soit vrai^; mais nous sommes si vides que, s'il offre à nous la moindre ombre de propriété, nous nous y attachons aussitôt. Nous prêtons à un perroquet des pensées et des sentiments ; nous nous figurons qu'il nous aime, qu'il nous craint, qu'il sent nos faveurs, etc. Ainsi nous aimons l'avantage que nous nous accordons sur lui. Quel empire ! mais c'est là l'homme.
De l'amitié.
C'est l'insuffisance de notre être qui fait naître l'amitié et c'est l'insuffisance de l'amitié même qui la fait périr.
Est-on seul, on sent sa misère, on sent qu'on a besoin d'appui; on cherche un fauteur de ses goûts, un compagnon de ses plaisirs et de ses peines ; on veut un
1. Rien n'est si ridicule à dire, et je suis fâché qu'il soit vrai. C'est la seconde fols qu'on relève cette façon de parler, qu'il .toit vrai pour que cela soit vrai; c'est une fa;ite. S.
DE l'esprit humain 217
homme dont on puisse posséder le cœur et la pensée. Alors l'amitié paraît être ce qu'il y a de plus doux au monde. A-t-on ce qu'on a souhaité, on change bientôt de pensée.
Lorsqu'on voit de loin quelque bien, il fixe d'abord nos désirs; et lorsqu'on y parvient, on en sent le néant. Notre âme, dont il arrêtait la vue dans l'éloignement, ne saurait s'y reposer quand elle voit au delà : ainsi l'amitié, qui de loin bornait toutes nos prétentions, cesse de les borner de près ; elle ne remplit pas le vide qu'elle avait promis de remphr; elle nous laisse des besoins qui nous distraient et nous portent vers d'autres biens.
Alors on se néglige, on devient difficile, on exige bientôt comme un tribut les complaisances qu'on avait d'abord reçues comme un don. C'est le caractère des hommes de s'approprier peu à peu jusqu'aux grâces dont ils jouissent; une longue possession les accoutume naturellement à regarder les choses qu'ils possèdent comme à eux; ainsi l'habitude les persuade qu'ils ont un droit naturel sur la volonté de leurs amis^ Ils voudraient s'en former un titre pour les gouverner; lorsque ces prétentions sont récipropres, comme on voit souvent^, l'amour-propre s'irrite et crie des deux côtés, produit de l'aigreur, des froideurs et d'amères explications, etc.
On se trouve aussi quelquefois mutuellement des défauts qu'on s'était cachés ou l'on tombe dans des passions qui dégoûtent de l'amitié, comme les maladies violentes dégoûtent des plus doux plaisirs.
1. L'habitîuie les persuade qu'ils ont un droit noUurel sur la volonté de leurs amis. Il faut, je crois, leur persitade. S.
2. Lorsque ces prétentions sont réciproques, comme on voit souvent l'amour-propre s'irrite. Il faudrait comme on le voit souvent. S.
Ainsi les liummes les plus extrêmes ne sont pas les plus capables d'une constante amitié. On ne la trouve nulle part si vive et si solide que dans les esprits timides et sérieux, dont l'âme modérée connaît la vertu, car elle soulage leur cœur oppressé sous le mystère et sous le poids du secret, détend leur esprit, l'élargit, les rend plus confiants et plus vifs, se mêle à leurs amusements, à leurs affaires et à leurs plaisirs mystérieux : c'est l'âme de toute leur vie.
Les jeunes gens sont aussi très sensibles et très confiants ; mais la vivacité de leurs passions les distrait et les rend volages. La sensibilité et la confiance sont usées dans les vieillards, mais le besoin les rapproche, et la raison est leur lien : les uns aiment plus tendrement, les autres plus solidement.
Le devoir de l'amitié s'étend plus loin qu'on ne croit : nous suivons notre ami dans ses disgrâces, mais, dans ses faiblesses, nous l'abandonnons : c'est être plus faible que lui.
Quiconque se cache, obligé d'avouer les défauts des siens, fait voir sa bassesse^ Êtes-vous exempt de ces vices, déclarez-vous donc hautement; prenez sous votre protection la faiblesse des malheureux; vous ne risquez rien en cela : mais il n'y a que les grandes âmes qui osent se montrer ainsi. Les faibles se désavouent les uns les autres, se sacrifient lâchement aux jugements souvent injustes du public; ils n'ont pas de quoi résister, etc.
1. Qziiconqiie se cache, obligé d'avouer les défauts des siens, fait, voir sa bassesse. Toute cette pensée est mal exprimée et obscure. Quiconqzie se cache d'avoir dtx amis dont il est obligé d'avouer les défauts, fait voir sa bassesse. Je crois que c'est ainsi qu'ilf aut l'eipliijupr. M.
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De l'amour.
Il entre ordinairement beaucoup de sympatliie dans l'amour, c'est-à-dire, une inclination dont les sens forment le nœud; mais, quoiqu'ils en forment le nœud, ils n'en sont pas toujours l'intérêt principal; il n'est pas impossible qu'il y ait un amour exempt de grossièreté.
Les mêmes passions sont bien différentes dans les hommes. Le même objet peut leur plaire par des endroits opposés. Je suppose que plusieurs hommes s'attachent à la même femme : les uns l'aiment pour son esprit, les autres pour sa vertu, les autres pour ses défauts, etc.; et il se peut faire encore que tous l'aiment pour des choses qu'elle n'a pas, comme lorsque l'on aime une femme légère que l'on croit solide. N'importe; on s'attache à l'idée qu'on se plaît à s'en figurer, ce n'est même que cette idée que l'on aime, ce n'est pas la femme légère : ainsi l'objet des passions n'est pas ce qui les dégrade ou ce qui les ennoblit, mais la manière dont on envisage cet objet. Or, j'ai dit qu'il était possible que l'on cherchât dans l'amour quelque chose de plus que l'intérêt de nos sens. Voici ce qui me le fait croire. Je vois tous les jours dans le monde qu'un homme environné de femmes auxquelles il n'a jamais parlé, comme à la messe, au sermon, ne se décide pas toujours pour celle qui est la plus jolie et qui même lui paraît telle. Quelle est la raison de cela? C'est que chaque beauté
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exprime un caractère tout particulier; et celui qui entre le plus dans le nôtre, nous le préférons. C'est donc le caractère qui nous détermine quelquefois; c'est donc l'âme que nous cherchons : on ne peut me nier cela. Donc, tout ce qui s'offre à nos sens ne nous plaît alors que comme une image de ce qui se cache à leur vue ; donc nous n'aimons alors les qualités sensibles que comme les organes de notre plaisir et avec subordination aux qualités insensibles dont elles sont l'expression; donc, il est au moins vrai que l'âme est ce qui nous touche le plus. Or, ce n'est pas aux sens que l'âme est agréable, mais à l'esprit; ainsi l'intérêt de l'esprit devient l'intérêt principal et si celui des sens lui était opposé, nous le lui sacrifierions. On n'a donc qu'à nous persuader qu'il lui est vraiment opposé, qu'il est une tache pour l'âme; voilà l'amour pur.
Amour cependant véritable, qu'on ne saurait confondre avec l'amitié : car, dans l'amitié, c'est l'esprit qui est l'organe du sentiment; ici ce sont les sens. Et comme les idées qui viennent par les sens sont infiniment plus puissantes que les vues de la réflexion, ce qu'elles inspirent est passion. L'amitié ne va pas si loin; et malgré tout cela, je ne décide pas, je le laisse à ceux qui ont blanchi sur ces importantes questions.
De la physionomie.
La physionomie est l'expression du caractère et celle du tempérament. Une sotte physionomie est celle qui n'exprime que la complexion, comme un
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tempérament robuste, etc.; mais il ne faut jamais juger sur la physionomie, car il y a tant de traits mâles sur le visage et dans le maintien des hommes, que cela peut souvent confondre; sans parler des accidents qui défigurent les traits naturels et qui empêchent que l'âme ne s'y manifeste, comme la petite vérole, la maigreur, etc.
On pourrait conjecturer plutôt sur le caractère des hommes par l'agrément qu'ils attachent à de certaines figures qui répondent à leurs passions; mais encore s'y tromperait-on^,
De la pitié.
La pitié n'est qu'un sentiment mêlé de tristesse et d'amour^; je ne pense pas qu'elle ait besoin d'être excitée par un retour sur nous-mêmes, comme on le croit. Pourquoi la misère ne pourrait-elle sur notre cœur ce que fait la vue d'une plaie sur nos sens? N'y-at-il pas des choses qui affectent immédiatement l'esprit? L'impression des nouveautés ne prévient-elle pas toujours nos réflexions? Notre âme est-elle incapable d'un sentiment désintéressé?
1. On pourrait conjecturer plutôt sur le caractère des hommes, par Vagrément qu'ils attachent à de certaines figures qui répondent à leurs passions. Cette phrase est obscure et négligée; il faudrait, ce me semble, conjecturer du caractère. M.
2. La pitié n'est qu'un sentiment mêlé de tristesse et d'amour. Vauvenaigues entend ici par amour toute disposition qui nous porte vers un objet, comme il entend par haine toute disposition qui nous en éloigne. Autrement il serait impossible d'expliquer le chapitre suivant, où il dit qu't'Z y a peu de passions où il n'entre de l'amour ou de la haine, que le mépris est un sentiment mêlé de haine et d'orgueil. S.
222 VAUVEISARèt'ES
De la haine.
La haine est une déplaisance dans l'objet liaï^ C'est une tristesse qui nous donne, pour la cause qui l'excite, une secrète aversion : on appelle cette tristesse jalousie lorsqu'elle est un elïet du sentiment de nos désavantages comparés au bien de quelqu'un. Quand il se joint à cette jalousie de la haine une volonté de vengeance dissimulée par faiblesse, c'est envie.
Il y a peu de passions où il n'entre de l'amour ou de la haine. La colère n'est qu'une aversion subite et violente, enflammée d'un désir aveugle de vengeance; l'indignation, un sentiment de colère et de mépris; le mépris, un sentiment mêlé de haine et d'orgueil; l'antipathie, une haine violente et qui ne raisonne pas.
Il entre aussi de l'aversion dans le dégoût; il n'est pas une simple privation comme l'indifTérence ; et la mélancolie, qui n'est communément qu'un dégoût universel sans espérance, tient encore beaucoup de la haine.
A l'égard des passions qui viennent de l'amour, j'en ai déjà parlé ailleurs; je me contente donc de répéter ici que tous les sentiments que le désir allume sont mêlés d'amour ou de haine.
1. La Itaiiie eut une di-tAaiaauce dans l'objet haï. C'c-it plutôt l'effet de cette déplaisauce. Il faudrait, ce semble, la haine naît du déplaisir que nous cause, etc. M.
Je crois, comme je l'ai dit plus haut, que Vauvenargues prend plutôt ici la Itaine pour ce sentiment môme de déplaisance qui nous éloigne d'un objet. Cette expression n'est pas usitée en ce sens; cependant, je crois bien que c'est celui qu'il liii donne. S.
DK L LSPRIT HUMAIN 223
De l'estime, du respect, et du mépris.
L'estime est un aveu intérieur du mérite de quelque chose; le respect est le sentiment de la supériorité d'autrui.
Il n'y a pas d'amour sans estime, j'en ai dit la raison. L'amour étant une complaisance dans l'objet aimé et les hommes ne pouvant se défendre de trouver un prix aux choses qui leur plaisent, peu s'en faut qu'ils ne règlent leur estime sur le degré d'agrément que les objets ont pour eux. Et s'il est vrai que chacun s'estime personnellement plus que tout autre, c'est, ainsi que je l'ai déjà dit, parce qu'il n'y a rien qui nous plaise ordinairement tant que nous-mêmes.
Ainsi, non seulement on s'estime avant tout, mais on estime encore toutes les choses que l'on aime, comme la chasse, la musique, les chevaux, etc.; et ceux qui méprisent leurs propres passions ne le font que par réflexion et par un effort de raison, car l'instinct les porte au contraire.
Par une suite naturelle du même principe, la haine rabaisse ceux qui en sont l'objet avec le même soin que l'amour les relève. Il est impossible aux hommes de se persuader que ce qui les blesse n'ait pas quelque grand défaut; c'est un jugement confus que l'esprit porte en lui-même, comme il en use au contraire en aimanta
1. C"««( un jugeinenl confits que l'esprit porte en lui-même, comme il en use au contraire en aimant. Au contraire., pour d'une manière contraire; expression négligée. S.
Et si la réflexion contrarie cet instinct, car il y a des qualités qu'on est convenu d'estimer et d'autres de mépriser, alors cette contradiction ne fait qu'irriter la passion; et plutôt que de céder aux traits de la vérité, elle en détourne les yeux. Ainsi, elle dépouille son objet de ses qualités naturelles pour lui en donner de conformes à son intérêt dominant. Ensuite, elle se livre témérairement et sans scrupule à ses préventions insensées.
Il n'y a presque point d'homme dont le jugement soit supérieur à ses passions. Il faut donc bien prendre garde, lorsqu'on veut se faire estimer, à ne pas se faire haïr, mais tâcher au contraire de se présenter par des endroits agréables parce que les hommes penchent à juger du prix des choses par le plaisir qu'elles leur font.
Il y en a, à la vérité, qu'on peut surprendre par une conduite opposée, en paraissant au dehors plus pénétré de soi-même qu'on n'est au dedans^; cette confiance extérieure les persuade et les maîtrise.
Mais il est un moyen plus noble de gagner l'estime des hommes : c'est de leur faire souhaiter la nôtre par un vrai mérite et ensuite d'être modeste et de s'accommoder à eux. Quand on a véritablement les qualités qui emportent l'estime du monde, il n'y a plus qu'à les rendre populaires pour leur concilier l'amour, et lorsque l'amour les adopte, il en fait élever le prix. Mais pour les petites finesses qu'on emploie en vue de surprendre ou de conserver les suffrages, attendre les autres, se faire valoir, réveiller par des
1. Il y en a, à la vérité, qu'on peut surprendre par une conduite opposée, en paraissant au dehors plus pénétré de soi-même qu'on n'est au dedans. Comme on dit d'un homme qn'il est plein de lui; expression elliptique. Qu'on n'est au dedans; il faudrait qu'on ne l'est. S.
froideurs étudiées ou des amitiés ménagées le goût inconstant du public, c'est la ressource des hommes superficiels qui craignent d'être approfondis; il faut leur laisser ces misères, dont ils ont besoin avec leur mérite spécieux.
Mais c'est trop s'arrêter aux choses; tâchons d'abréger ces principes par de courtes définitions.
Le désir est une espèce de mésaise que le goût du bien met en nousS et l'inquiétude un désir sans objet.
L'ennui vient du sentiment de notre vide; la paresse naît d'impuissance^; la langueur est un témoignage de notre faiblesse, et la tristesse, de notre misère.
L'espérance est le sentiment d'un bien prochain, et la reconnaissance, celui d'un bienfait.
Le regret consiste dans le sentiment de quelque perte; le repentir, dans celui d'une faute; le remords, dans celui d'un crime et la crainte du châtiments
1. Le désir est une espèce de mésaise que le goût du bien met en tious. Par le goût du bien, il faut entendre l'amour du bien-être. S.
2. L'ennui vient du sentiment de 7wtre vide; la paresse iiatt d'impuissance. Qu'est-ce que notre vide? La parasse suppose, au contraire, le pouvoir d'agir conibiné avec rinaction. M.
L'auteur entend ici par notre vide ce qu'il entend ailleurs par l'insufisance de notre Hre, c'est-à-dire l'impossibilité où nous sommes de trouver en nous-mêmes de quoi sufiBre à notre bonheur. Par impuissance, il entend, je crois impuissance de l'âme, l'impossibilité où elle est de sortir de sa langueur. S.
3. Le regret consiste dans le sentiment de quelque perte; le repentir dans celui d'une faute; le remords, dans celui d'un crime et la crainte du châtiment. Ce n'est pas, à ce qu'il semble, la différence de la faute et du crime, qui constitue celle du repentir et du remords. On peut expier ses crimes par le repentir, et sentir le remords à' une faute. Si le repentir est moins cruel, c'est qu'il suppose le retour, et une résolution de ne plus retomber qui console toujours. Le remords peut exister avec la résolution de se rendre encore coupable. Heureux, si je puis, dit Mathan dans Athalie
A l'oi-ce d'attentats perdre tous mes remords. C'est ainsi que les scélérats les perdent. H n'y a point pour eux de repentir.
Dieu fit du repentir la vertu des mortels. Heureusement, le remords peut naître sans la crainte du châtiment; mais ce n'est guère que pour les premiers crimes. S.
226 VAUVENAP.GUES
La timidité peut être la crainte du iiJâme, la honte en est la conviction.
La raillerie naît d'un mépris content.
La surprise est un ébranlement soudain à la vue d'une nouveauté.
L'étonnement est une surprise longue et accablante; l'admiration, une surprise pleine de respect.
La plupart de ces sentiments ne sont pas trop composés et n'affectent pas aussi durablement nos âmes que les grandes passions, l'amour, l'ambition, l'avarice, etc. Le peu que je viens de dire à cette occasion répandra une sorte de lumière sur ceux dont je me réserve de parler ailleurs.
De l'amour des objets sensibles.
Il serait impertinent de dire que l'amour des choses sensibles, comme l'harmonie, les saveurs, etc., n'est qu'un effet de l'amour-propre, du désir de nous agrandir, etc., etc. Cependant, tout cela s'y mêle quelquefois. Il y a des musiciens, des peintres, qui n'aiment chacun dans leur art que l'expression des grandeurs et qui ne cultivent leurs talents que pour la gloire : ainsi d'une infinité d'autres.
Les hommes que les sens dominent ne sont pas ordinairement si sujets aux passions sérieuses, l'ambition, l'amour de la gloire, etc. Les objets sensibles les amusent et les amollissent; et s'ils ont les autres passions, ils ne les ont pas aussi vives.
On peut dire la même chose des hommes enjoués;
DF. l'esprit humatx 227
parce que, ayant une manière d'exister assez heureuse, ils n'en cherchent pas une autre avec ardeur. Trop de choses les distraient ou les préoccupent.
On pourrait entrer là-dessus, et sur tous les sujets que j'ai traités, dans des détails intéressants. Mais mon dessein n'est pas de sortir des principes, quelque sécheresse qui les accompagne : ils sont l'objet unique de tout mon discours; et je n'ai ni la volonté ni le pouvoir de donner plus d'apphcation à cet ouvrage*.
Des passions en général.
Les passions s'opposent aux passions et peuvent servir de contre-poids; mais la passion dominante ne peut se conduire que par son propre intérêt, vrai ou imaginaire, parce qu'elle règne despotiquement sur la volonté, sans laquelle rien ne se peut.
Je regarde humainement les choses, et j'ajoute dans cet esprit : Toute nourriture n'est pas propre à tous les corps, tous objets ne sont pas suffisants pour toucher certaines âmes. Ceux qui croient les hommes souverains arbitres de leurs sentiments ne connaissent pas la nature; qu'on obtienne qu'un sourd s'amuse des sons enchanteurs de Murer; qu'on demande à une joueuse qui fait une grosse partie qu'elle ait la complaisance et la sagesse de s'y ennuj^er: nulle art ne le peut.
1. Je n'ai ni la voloiUc ni le pouioir de (hnner plus d'apfjlicalioii à cet ouvrage. Donner plus d'application, mauvaise expression pour dire développer davantage des principes par des applications; ce qui précède prouve que oVst là le sens. 3.
Les sages se trompent encore en offrant la paix aux passions; les passions lui sont ennemies^. Ils vantent la modération à ceux qui sont nés pour l'action et pour une vie agitée ; qu'importe à un homme malade la délicatesse d'un festin qui le dégoûte?
Nous ne connaissons pas les défauts de notre âme ; mais quand nous pourrions les connaître, nous voudrions rarement les vaincre.
Nos passions ne sont pas distinctes de nous-mêmes; il y en a qui sont tout le fondement et toute la substance de notre âme. Le plus faible de tous les êtres voudrait-il périr pour se voir remplacé par le plus sage?
Qu'on me donne un esprit plus juste, plus aimable, plus pénétrant, j'accepte avec joie tous ces dons, mais si l'on m'ôte encore l'âme qui doit en jouir, ces présents ne sont plus pour moi.
Cela ne dispense personne de combattre ses habitudes et ne doit inspirer aux hommes ni abattement ni tristesse. Dieu peut tout; la vertu sincère n'abandonne pas ses amants; les vices même d'un homme bien né peuvent se tourner à sa gloire.
1. Les passions lui sont ennemies. C'est un latinisme : gens inimica mihi. On dit ennemi de quelqu'un, et non ennemi à quelqu'un. S.