LIVRE TROISIÈME
Du bien et du mal moral.
Ce qui n'est bien ou mal qu'à un particulier, et qui peut être le contraire à l'égard du reste des hommes ne peut être regardé en général comme un mal ou comme un bien^.
Aiin qu'une chose soit regardée comme un bien par toute la société, il faut qu'elle tende à l'avantage de toute la société; et afin qu'on la regarde comme un mal, il faut qu'elle tende à sa ruine : voilà le grand caractère du bien et du mal moral.
Les hommes, étant imparfaits, n'ont pu se suffire à eux-mêmes : de là la nécessité de former des sociétés. Qui dit une société dit un corps qui subsiste par l'union de divers membres et confond l'intérêt particulier dans l'intérêt général ; c'est là le fondement de toute la morale.
Mais parce que le bien commun exige de grands sacrifices et qu'il ne peut se répandre également sur tous les hommes, la rehgion, qui répare le vice des
1. f'e qni -n'est bien ou mal qu'à un pxrlia'lier H qui peut être le contraire à l'égard du reste des Itommes, ne peut tire regardé en général comme un mal ou comme un bien. Oui, mais si toute la société avait la fièvre ou la goutte, ou était manchotte ou folle I V. — Qu'à un. particuiier, au lieu de pour un partietAier. S.
choses humaines, assure des indemnités dignes d'envie à ceux qui nous semblent lésés.
Et, toutefois, ces motifs respectables n'étant pas assez puissants pour donner un frein à la cupidité des hommes, il a fallu encore qu'ils convinssent de certaines règles pour le bien public, fondé, à la honte du genre humain, sur la crainte odieuse des supplices; et c'est l'origine des lois.
Nous naissons, nous croissons à l'ombre de ces conventions solennelles; nous leur devons la sûreté de notre vie et la tranquillité qui l'accompagne. Les lois sont aussi le seul titre de nos possessions : dès l'aurore de notre vie, nous en recueillons les doux fruits et nous nous engageons toujours à elles par des liens plus forts. Quiconque prétend se soustraire à cette autorité dont il tient tout, ne peut trouver injuste qu'elle lui ravisse tout, jusqu'à la vie. Où serait la raison qu'un particulier ose^ en sacrifier tant d'autres à soi seul et que la société ne pût, par sa ruine, racheter le repos public^?
C'est un vain prétexte de dire qu'on ne se doit pas à des lois qui favorisent l'inégalité des fortunes. Peuvent-elles égaler les lu)mmes^ l'industrie, l'esprit, les talents? Peuvent-elles empêcher les dépositaires de l'autorité d'eu user selon leur faiblesse?
Dans cette impuissance absolue d'empêcher l'inéga-
1. Où serait la raison qu'un particulier ose en sacrifier tant d'autres à soi seul, et que la société ne pût, par sa ruine, racheter le repos piiblicf Jl fandraii qu'un particulier osât. Par sa ruine est équivoque et veut dire la ruine de ce particulier. M.
ï. On aperçoit aisûment la fausseté de cette conclusion. H n'y a certainement point de raison qu'un particulier sacrifie les autres à lui seul ; il n'y en a pas davantage à ce que la s <x;iété rachète son r apos par la ruine de l'un de ses membres. Eilc n'a jamais dioit de punir, mais de corriger. Toute peine qui n'a pas pour objet le bonheur de l'individu mt-me contre lequel elle est dirig*^e, est une injustice. F.
a. Égaler les iiomme.i, il faudrait égaliser. B.
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lité des conditions, elles fixent les droits de chacune, elles les protègent.
On suppose d'ailleurs, avec quelque raison, que le cœur des hommes se forme sur leur condition. Le laboureur a souvent dans le travail de ses mains la paix et la satiété qui fuient l'orgueil des grands^. Ceux-ci n'ont pas moins de désirs que les hommes les plus abjects^; ils ont donc autant de besoins; voilà dans l'inégalité une sorte d'égalité.
Ainsi on suppose aujourd'hui toutes les conditions égales ou nécessairement inégales. Dans l'une et l'autre supposition, l'équité consiste à maintenir invariablement leurs droits réciproques, et c'est là tout l'objet des lois.
Heureux qui les sait respecter comme elles méritent de l'être ! Plus heureux qui porte en son cœur celles d'un heureux naturel ! Il est bien facile de voir que je veux parler des vertus 2; leur noblesse et leur excellence sont l'objet de tout ce discours; mais j'ai cru qu'il fallait d'abord établir une règle sûre pour les bien distinguer du vice. Je l'ai rencontrée sans effort dans le bien et le mal moral; je l'aurais cherchée vainement dans une moins grande origine. Dire simplement que la vertu est vertu parce qu'elle est bonne en son fonds et le vice tout au contraire, ce n'est pas les faire
1 . Le laboureur a scruient dans le travail de ses inaiiu la paix, etc. On pourrait dire tout cela bien mieux. V. — Satiété n'est pas là dans son sens ordinalre,<!elon lequel il signifie un pen de dégoût résultant de l'abondance; au lien qu'ici il signifle la satisfaction résultant de la jouissance du nécessaii'e. Cette acception n'est plus d'usage. M. — Voyez le Disœurs sur Vinégalité des richesses. B.
2. Ceux-ci n'ont pas moins de désirs que les hommes les plus abjects. Il faudrait de l'état le plus ahject. M.
3. // est bien facile de voir que je veux parler des vertus. Diitinguoa'5 vertus et qualité.-) heureuses : bienfaisance seule ist vertu; tempérance, sagesse, bonnes qualités '( tant mieux pour toi. V.
connaître. La force et la beauté sont aussi de grands biens; la vieillesse et la maladie, des maux réels : cependant on n'a jamais dit que ce fût là vice ou vertu. Le mot de vertu emporte l'idée de quelque chose d'estimable à l'égard de toute la terre : le vice au contraire. Or, il n'y a que le bien et que le mal moral qui portent ces grands caractères. La préférence de l'intérêt général au personnel est la seule définition qui soit digne de la vertu et qui doive en fixer l'idée. Au contraire, le sacrifice mercenaire du bonheur public à l'intérêt propre est le sceau éternel du vice.
Ces divers caractères ainsi établis et suffisamment discernés, nous pouvons distinguer encore les vertus naturelles des acquises. J'appelle vertus naturelles les vertus de tempérament; les autres sont les fruits pénibles de la réflexion. Nous mettons ordinairement ces dernières à plus haut prix, parce qu'elle nous coûtent davantage; nous les estimons plus à nous, parce qu'elles sont les effets de notre fragile raison. Je dis : la raison elle-même n'est-elle pas un don de la nature, comme l'heureux tempérament? L'heureux tempérament exclut-il la raison? n'en est-il pas plutôt la base? et si l'on peut nous égarer, l'autre est-elle plus infaillible?
Je me hâte, afin d'en venir à une question plus sérieuse. On demande si la plupart des vices ne concourent pas au bien public, comme les pures vertus. Qui feroit fleurir le commerce sans la vanité, l'avarice, etc.?
En un sens cela est très vrai ; mais il faut m'accorder aussi que le bien produit par le vice est toujours mêlé de grands maux. Ce sont les lois qui arrêtent le progrès de ses désordres; et c'est la raison, la vertu, qui le
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subjuguent, qui le contiennent dans certaines bornes, et le rendent utile au monde.
A la vérité, la vertu ne satisfait pas sans réserve toutes nos passions; mais si nous n'avions aucun vice, nous n'aurions pas ces passions à satisfaire et nous ferions par devoir ce qu'on fait par ambition, par orgueil, par avarice, etc. Il est donc ridicule de ne pas sentir que c'est le vice qui nous empêche d'être heureux par la vertu. Si elle est si suffisante à faire le bonheur des hommes, c'est parce que les hommes sont vicieux; et les vices, s'ils vont au bien, c'est qu'ils sont mêlés de vertus, de patience, de tempérance, de courage, etc. Un peuple qui n'auroit en partage que des vices, courroit à sa perte infaillible.
Quand le vice peut procurer quelque grand avantage au monde, pour surprendre l'admiration, il agit comme la vertu, parce qu'elle est le vrai moyen, le moyen naturel du bien ; mais celui que le vice opère n'est ni son objet ni son but. Ce n'est pas à un si beau terme que tendent ses déguisements. Ainsi le caractère distinctif de la vertu subsiste; ainsi rien ne peut l'effacer.
Que prétendent donc quelques hommes qui confondent toutes ces choses, ou qui nient leur réalité? Qui peut les empêcher de voir qu'il y a des qualités qui tendent naturellement au bien du monde et d'autres à sa destruction? Ces premiers sentiments, élevés, courageux, bienfaisants à tout l'univers, et par conséquent estimables à l'égard de toute la terre, voilà ce l'on nomme vertu. Et ces odieuses passions, tournées à la ruine des hommes, et par conséquent criminelles envers le genre humain, c'est ce que j'appelle des vices. Qu'entendent-ils, eux, par ces noms? Cette différence éclatante du faible et du fort, du faux et du vrai, du
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Juste et de l'injuste, etc., leur écliappe-t-elle? Mais le jour n'est pas plus sensible. Pensent-ils que l'irréligion dont ils se piquent puisse anéantir la vertu? Mais tout leur fait voir le contraire. Qu'imaginent-ils donc qui leur trouble l'esprit? qui leur cache qu'ils ont eux-mêmes, parmi leurs faiblesses, des sentiments de vertu?
Est-il un homme assez insensé pour douter que la santé soit préférable aux maladies^? Non, il n'y en a pas dans le monde. Trouve-t-on quelqu'un qui confonde la sagesse avec la folie? Non, personne assurément. On ne voit personne non plus qui ne préfère la vérité à l'erreur, personne qui ne sente bien que le courage est différent de la crainte, et l'envie de la bonté. On ne voit pas moins clairement que l'humanité vaut mieux que l'inhumanité, qu'elle est plus aimable, plus utile, et par conséquent plus estimable ;
et cependant ô faiblesse de l'esprit humain ! il n'y
a point de contradiction dont les hommes ne soient capables dès qu'ils veulent approfondir.
N'est-ce pas le comble de l'extravagance, qu'un puisse réduire en question si le courage vaut mieux que la peur? On convient qu'il nous donne sur les hommes et sur nous-mêmes un empire naturel. On ne nie pas non plus que la puissance enferme une idée de grandeur et qu'elle soit utile^. On sait encore que la peur est un témoignage de faiblesse; et on convient que la faiblesse est très nuisible, qu'elle jette les hommes dans la dépendance et qu'elle prouve ainsi leur petitesse. Comment peut-il donc se trouver des esprits assez déréglés pour mettre de l'égalité dans des choses si inégales?