‹ Réflexions, sentences et maximes morales de La RochefoucauldChapitre 99 sur 135 · CXXXVIII · texte numérisé non relu

CXXXVIII

La nature, épuisée par la douleur, assoupit quelquefois le sentiment dans les malades et arrête la volubilité de leur esprit; et ceux qui redoutaient la mort sans péril, la soufîrent sans crainte.

GXXXIX

La maladie éteint dans quelques hommes le courage, dans quelques autres la peur, et jusqu'à l'amour de la vie.

GXL

On ne peut juger de la vie par une plus fausse règle que la mort.

GXLI

Il est injuste d'exiger d'une âme atterrée et vaincue par les secousses d'un mal redoutable, qu'elle conserve la même vigueur qu'elle a fait paraître en d'autres

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temps. Est-on surpris qu'un malade ne puisse plus ni marcher, ni veiller, ni se soutenir? Ne serait-il pas plus étrange s'il était encore le même homme qu'en pleine santé? Si nous avons eu la migraine et que nous ayons mal dormi, on nous excuse d'être incapables ce jour-là d'application, et personne ne nous soupçonne d'avoir toujours été inappliqués. Refuserons-nous à un homme qui se meurt le privilège que nous accordons à celui qui a mal à la tête ; et oserons-nous assurer qu'il n'a jamais eu de courage pendant sa santé, parce qu'il en aura manqué à l'agonie?

Pour exécuter de grandes choses il faut vivre comme si on ne devait jamais mourir.

La pensée de la mort nous trompe ; car elle nous fait oublier de vivre

GXLIV

Je dis quelquefois en moi-même : La vie est trop courte pour mériter que je m'en inquiète. Mais si quelque importun me rend visite et qu'il m'empêche de sortir et de m'habiller, je perds patience et je ne puis supporter de m'ennuyer une demi-heure.

La plus fausse de toutes les philosophies est celle qui, sous prétexte d'affranchir les hommes des embarras des passions, leur conseille l'oisiveté, l'abandon et l'oubli d'eux-mêmes.

GXLVI

Si toute notre prévoyance ne peut rendre notre vie heureuse, combien moins notre nonchalance.

GXLVII

Personne ne dit le matin : Un jour est bientôt passé, attendons la nuit. Au contraire, on rêve la veille à ce qu'on fera le lendemain. On serait bien marri de passer un seul jour à la merci du temps et des fâcheux. On n'oserait laisser au hasard la disposition de quelques heures; et on a raison : car qui peut se promettre de passer une heure sans ennui, s'il ne prend soin de remplir à son gré ce court espace? Mais ce qu'on n'oserait se promettre pour une heure, on se le promet quelquefois pour toute la vie, et l'on dit : Nous sommes bien fous de nous tant inquiéter de l'avenir; c'est-à-dire : Nous sommes bien fous de ne pas commettre au hasard nos destinées et de pourvoir à l'intervalle qui est entre nous et la mort.

Ni le dégoût est une ijiarque de santé, ni l'appétit^ est une maladie, mais tout au contraire. Ainsi penset-on sur le corps. Mais on juge de l'âme sur d'autres principes. On suppose qu'une âme forte est celle qui est exempte de passions; et comme la jeunesse est ardente et plus active que le dernier âge, on la regarde comme un temps de fièvre; et on place la force de l'homme dans sa décadence.

l. Nile dégoût est une marque, etc. D faut dire n'est. Cette phrase est négligée. M

L'esprit est l'œil de l'âme, non sa force. Sa force est dans le cœur, c'est-à-dire dans les passions. La raison la plus éclairée ne donne pas d'agir et de vouloir. Suffit -il d'avoir la vue bonne pour marcher? ne faut-il pas encore avoir des pieds et la volonté avec la puissance de les remuer?

La raison et le sentiment se conseillent et se suppléent tour à tour. Quiconque ne consulte qu'un des deux et renonce à l'autre, se prive inconsidérément d'une partie des secours qui nous ont été accordés pour nous conduire.

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