SM
fatale : c'est la sûreté qui fait votre danger, c'est le danger qui fait votre sûreté. Tout est fictif, tout est faux dans le système auquel vous vous êtes rattachés ; il nie le caractère exclusivement individuel de la religion; il affirme, ce que vous ne pouvez pas croire y l'existence d'un peuple chrétien, d'un Etat chrétien, d'un monde chrétien ; il atteint dans le vif la substance de votre foi ; il contredit l'Evangile ; il donne un démenti à Jésus-Christ. Est-il possible que vous ayez été si longtemps à reconnaître d'aussi évidentes vérités, et que le vrai dessein de votre grand ennemi ne se révèle pas encore à vous dans la manière dont les puissances du monde le com-r prennent et l'exécutent ?. . . Oh ! comme les ennemis de la religion doivent rire intérieurement et entre eux de voir les hommes de foi, dupes d'un respect hypocrite, accepter pour la religion un rang qui la compromet et des hommages qui l'enchaînent ! ^ > Les partisans du système ont beaucoup admiré ce morceau et l'ont cité comme un chef-d'œuvre de raison et d'éloquence.* Quant à nous, il nous a fait éprouver une pénible impression. Cette manière de terroriser les esprits sur une question parfaitement indifférente à la foi et au salut, nous a paru triste et fatale. On y a vu de la verve et de l'éloquence ; pour nous, il nous a été impossible d'y apercevoir
1 Enai, p. 306, 307.
s Semeur du 5 octobre 1S42.
autre ehose qu'une ardeur trop peu contenue. En lisant cette tirade, que nous n'avons pu nous empêcfoer de comparer à la manière habituelle de Fauteur, nous nous sommes convaincu de nouveau de la vérité d'un fait bien affligeant , c'est que l'homme est enclin à croire plus facilement et plus fermement à ses propres conceptions qu'à la vérité révélée et InÊdllible. ^
Dans l'ouvrage que nous avons sous les yeux, l'auteur a fait disparaître presque toute trace du concours ouvert par la Société de la morale chrétienne. Nous l'en félicitons. Il a probablement compris que son écrit avait peu à gagner à paraître sous un autre nom que le sien. N'y-t-il pas lieu, en effet, d'être surpris qu'une Société qui fait abstraction du dogme chrétien, ce qui équivaut à peu près, si ce n*est tout-à-fait , à le nier ^ , ait osé se charger de la mission d'engager la génération actuelle à manifester
^ Un critique habile a relevé le caractère particulier de la prédication de M. Vinet, dont nous avons parlé : « Laissant, dit-il, » à d'autres natures et à d'autres ministères le soin de la prédica- » tion directe et franchement agressive de la Parole de Dieu , M . Vinet » a cru devoir donner une part plus libre à la conscience. Il s'est ba- )» bituellement contenté dVxposer devant elle les pièces du procès, » tachant qu'elle parle souvent d'autant mieux qu'elle est moins 9 directement sollicitée. ,Cette méthode délicate, et qui peut être » justifiée au besoin par le plus souverain des exemples... M. Vinet » l'a pratiquée avec un succès remarquable. » Revue suiste, tom. IV| p. 406.
* M. Vinet en convient lui-même en plusieurs endroits, surtout p. 292.
ses convictions religieuses ? Il est vf ai, et il faut lui en tenir compte , elle ne s'est pas enhardie jusqu'à provoquer la composition d'un mémoire sur la nécessité de se former des convictions religieuses. Elle a senti que, si elle l'eût osé, l'on aurait été en droit de lui dire : c Malade , qui te fais médecin , guéris-toi toi-même. * Et pourtant, n'était-ce pas là le sujet à mettre au concours? N'était-ce pas là la question actuelle, vitale, urgente, que personne n'eût mieux traitée que M. Vinet, et qui eût produit un ouvrage d'un intérêt immense à une époque où tout manque , parce que les convictions religieuses manquent elles-mêmes? On ne l'a pas fait. Pourquoi ? Je vous laisse à le deviner. Ce que chacun a compris, c'est qu'au fait la discussion que l'on désirait de soulever avait moins pour objet la manifestation des convictions religieuses que la question de la séparation de l'Église et de l'État. Ce que Ton n'a pu méconnaître ensuite , c'est que la Société de la morale chrétienne était pour peu dans tout ceci, et qu'elle n'avait guère fait autre chose, en cette circonstance, que prêter son officieux concours. Car, en France , personne ou presque personne ne s'occupe sérieusement de la question soulevée ; la Société de la morale chrétienne, moins que personne probablement : église , foi , dogmes , convictions religieuses , sont choses dont elle n'a pas un trèsgrand souci , conune on sait. Mais, à distance , les
choses sont appréciées tout autrement. Le concours ouvert a présenté l'image d'une révolution dans la marche des esprits , il a été l'indice d'un enfantement à un ordre de choses nouveau, il a passé pour une manifestation de la Providence, et Ton s'est dit : Ce que la Société de la morale chrétienne veut , toute la France le veut , toute l'Europe le désire; c'est ici la cause du christianisme , c'est celle de l'humanité. Et vous voyez aujourd'hui ce qui est résulté de tout ce bruit. Agitée pendant quelque temps , la question est à peu près rentrée dans le calme de l'indiflférence d'où on l'avait momentanément tirée, et ceux-là seuls qui sont plus particulièrement intéressés à son triomphe , s'efforcent seuls de lui donner une actualité qu'elle est bien loin d'avoir , et dont l'absence est l'un de ses moindres défauts.
Signaler l'inopportunité de la question soulevée par le livre de M. Vinet, protester contre l'exagération des principes qu'il renferme , et manifester notre étonnement sur sa genèse ou sur la voie qu'il a suivie pour arriver à l'être : tel est le rôle que nous avons rempli jusqu'à ce moment, et auquel nous nous sommes borné. Il faut aller plus loin, nous le sentons, et examiner si , abstraction faite des considérations préalables auxquelles nous venons de nous livrer , les arguments que l'auteur avance et développe pour soutenir sa thèse , ont une valeur réelle.
Nous n'avons pas à nous occuper ici de la première partie de l'Essai ; car cette première partie , ainsi que nous l'avons déjà insinué, est selon nous un hors-d'œuvre , qui ne sert point d'introdu^ction naturelle au sujet principal , et sur laquelle d'ailleurs nous sommes parfaitement d'accord avec M. Vinet, puisque nous voulons comme lui non-seulement la manifestation , mais encore , mais avant tout , mais essentiellement, la formation des convictions religieuses. Voilà donc d'abord deux cents pages environ à retrancher de l'ouvrage qui nous occupe. Après cela, on trouve à la fin de l'Essai cent pages de notes, qui, ne faisant proprement pas corps avec le traité qu'elles sont destinées à éclaircir, abrègent d'autant notre tâche. Restent donc, sur la question proprement dite de la nécessité de la séparation de l'Église et de l'État , deux cent cinquante pages environ , dont il faudrait encore retrancher celles où l'auteur fait d'inutiles efforts pour mettre dans son livre l'unité qui n'est pas dans son sujet, et pour lier, ausi bien que faire se pouvait, la seconde partie à la première.
Voici , à ce qu'il nous a paru , les raisons les plus fortes que l'auteur propose à l'appui de son système. Nous ne saurions promettre que dans l'ouvrage elles se trouvent classées dans l'ordre que nous allons indiquer, ni qu'elles y soient présentées toujours avec une précision qui exclue toute
confusion. Mais, avec un certain degré (inattention, il n'est pas impossible pourtant de les en déduire , par voie d'analyse. *
Premier argument. L'institution des Eglises dites nationales ou établies nuit à la manifestation de la conviction religieuse.
Second argument. L'individu n'a plus de religion dès qu'il reconnaît à l'Etat ou à la société le droit ou la faculté d'en avoir une.
Troisième argument. L'Etat fait plus de mal à la religion en la protégeant qu'en la persécutant.
Quatrième argument. Le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel , différant absolument par leur nature, ne peuvent et ne doivent jamais s'unir.
<r Le crime des Eglises d'Etat, nous dit-on d'abord, n'est pas tant d'empêcher les convictions de se manifester, que de les empêcher de se former. » Dans ces quelques mots se trouve renfermé le premier et grand griefcontre les Églises nationales. Vous ne saisissez peut-être pas très-bien, lecteur, le lien qui existe entre ces deux choses; vous avez de la peine sans doute à comprendre comment, du fait de l'existence d'une religion reconnue par l'Etat, il résulte pour l'individu l'impossibilité de se former une conviction
^ L*auteur des quatre articles qui ont paru dans le Sem«ur avait pris à tâche d'analyser YEssai sur la manifestation des convictions religieuses. Nous espérions là du moins trouver le plan de l'ouvrage dans un résumé précis et substantiel ; mais il parait qu'il n'a pas mieux réussi que nous à le découvrir.
personnelle. Nous allons chercher à vous l'expliquer à la manière de l'auteur, qui nous a paru singulièrement faible sur ce permier point, et qui devait l'être, car il avait besoin de cet argument pour lier le sujet de la séparation de l'Eglise et de l'Etat à celui de la manifestation de la conviction religieuse. Sa marche lui avait été tracée ; bon gré malgré, il lui a fallu la suivre ; or voici à peu près comment il a raisonné.
La conviction religieuse, comme toute conviction, plus que toute autre conviction, est quelque chose de subjectif, d'individuel. Elle se forme lentement, progressivement, par suite d'un choix libre, volontaire, non-seulement sans aucune contrainte, mais encore sans aucune sollicitation venant du dehors. La tradition, la coutume, l'autorité n'y doivent avoir aucune part. L'on n'arrive pas chrétien au monde; on le devient par la réflexion, l'expérience et la régénération. Donc l'établissement d'une église, dont on naît membre, comme l'on naît citoyen de la patrie, paralyse le sentiment religieux, interdit toute recherche sérieuse, endort la conscience, entraîne nécessairement au formalisme, et partant de là à l'hypocrisie.
L'on n'aura pas eu de peine à remarquer que l'objection de notre auteur contre les Eglises établies non-seulement retombe de tout son poids sur l'existence de toute l'Eglise indépendante ou dissi^
dente quelle qu'elle soit, mais encore qu'elle cofidamne l'influence de la famille et celle de l'enseignement religieux. Car si la conviction morale est quelque chose de tellement individuel, qu'un établissement religieux ne puisse que l'entamer et lui nuire en portant atteinte à sa liberté et à sa spontanéité, je ne vois pas d'autre moyen d'échapper à cette contagion funeste, que d'éloigner les enfants de toute influence chrétienne, et de les priver de l'enseignement des pasteurs. Pour la même raison il faudra bien se garder de les mettre en contact avec l'Eglise avant qu'ils se soient fait à eux-mêmes leur foi, ou qu'ils aient commencé à se former une conviction religieuse; autrement l'on risquerait de précipiter ou d'entraver la marche de leur développement spirituel. Mais, de bonne foi, est-ce ainsi que vous procédez , et dans la pratique suivez-vous à la rigueur votre théorie? Vous n'y songez pas même. Père chrétien , vous avez à cœur le salut de vos enfants ; tôt après leur naissance , vous les faites baptiser et vous les introduisez par cet acte solennel dans la communion de l'Eglise visible. Dès qu'ils sont parvenus à l'âge de raison , vous les conduisez vous-même au temple, vous leur faites donner l'instruction qui doit les préparer à participer à la Sainte-Cène ; vous les regardez comme membres effectifs de l'Eglise, avant même qu'ils y aient été formellement et solennellement admis; et le jour
OÙ ils célèbrent avec vous pour la première fois les saints mystères , est un jour de pieuses et saintes joies pour vous et pour votre famille. L'Eglise, où tout cela se passe, sera, je le yeux, une Eglise séparée de l'Etat, une Eglise tqtalement indépendante ; mais enfin ce sera toujours une Eglise , une Eglise organisée, ayant sa confession de foi, ses règles, ses pratiques et sa discipline. Ne voyez-vous donc pas que l'inconvénient que vous reprochez aux Eglises d'Etat se retrouve également dans celles qui ne lui sont point unies, et que les dangers que vous aviez fuis dans l'Eglise nationale vous poursuivent , et peut-être plus terribles dans cette Eglise indépendante où vos enfants auront la tentation de se croire d'autant plus facilement chrétiens, qu'ils se flatteront de faire partie d'une Eglise plus pure, plus sainte, plus conforme à l'institution apostolique ? L'inconséquence est flagrante, vous ne sauriez le nier, et le seul moyen d'y échapper, sachezle bien, est de vous déclarer baptiste. Etes-yous baptiste ou anabaptiste ? dites-le-nous franchement. Si vous l'êtes, vous pouvez, avec quelque apparence de raison, soutenir votre argument. Mais, si vous ne l'êtes pas, si, comme nous tous, vous êtes et deineurez paedobaptiste , reconnaissez que le piège que vous tendez à vos enfants dans votre Eglise indépendante , est le même que celui qu'ils auraient rencontré dans les Eglises unie:; à l'Etat. Quoi que
VOUS fassiez, ceux-ci trouveront des écueils partout, dans votre propre maison, dans le sanctuaire de la famille, dans le culte domestique, dans vos habitudes de piété , dans la fréquentation de vos relations chrétiennes. Voulez -vous savoir pourquoi? Parce que le formalisme est dans le cœur, plus encore que dans les institutions. C'est dans le cœur, par conséquent , qu'il faut le combattre , avant de l'attaquer dans des établissements qui, pour l'ordinaire, en sont bien innocents. Le culte le plus spirituel , la piété la plus vivante , les moyens de salut les plus efficaces , la Parole de Dieu elle-même^ peuvent tourner en piège à l'âme dont les besoins religieux sont encore assoupis. Vous ne remédierez pas à ce mal par l'application de votre système. Malgré vos sages précautions et en dépit de vos théories spiritualistes , le formalisme pénétrera dans vos congrégations indépendantes, et il s'y enracinera d'autant plus profondément, qu'il en aura moins la conscience et qu'il pourra plus facilement s'y nourrir. Il faut un certain degré d'ignorance et de simplicité pour se croire sauvé, parce qu'on a reçu le baptême ; mais la tentation de se croire en état de grâce, parce que, sur une profession de foi faite et un examen subi, l'on a été jugé apte à être admis à la communion de l'Eglise, est plus subtile, plus séduisante, et, par conséquent, plus dangereuse. Dans les Eglises unies à l'Etat , l'on ne rencontre que la
première de ces deux séductions ; dans les Eglises séparées de l'Etat , on trouve la seconde. Dans les Eglises unies à l'Etat , personne , à notre connaissance , ni le gouvernement , ni les pasteurs , ni le troupeau , ne donnent à qui que ce soit un brevet de christianisme ni un certificat de conversion, et celui qui s'y trompe, sur ses immortels intérêts, s'y trompe à bon escient. Mais, dans les Eglises séparées de l'Etat, vous êtes jugé, apprécié, classé, enregistré, et les meilleurs esprits se laissent prendre à cette amorce séduisante. Visitez l'Angleterre, voyagez aux Etats-Unis, et vous ne tarderez pas à vous convaincre que la sécurité qui y naît pour plusieurs de la qualité de membre de l'Eglise, est pour le moins aussi funeste que chez nous celle qu'inspire la seule administration du baptême; et que cette phrase, que l'on entend répéter à tout instant dans ces deux pays ilama member of the church^^ et que l'on regarde assez généralement comme unp réponse qui résoud toutes les objections, est un oreiller de sécurité bien autrement délicat et perfide que ne l'est chez nous la vanterie ridicule et assez rare : J'ai été baptisé.
Il est assez singulier que la raison qui porte M. Vinet à repousser l'établissement des Eglises nationales, est précisément celle qui nous y rattache. Nous trouvons tout à fait naturel, raisonnable, con-
i Je suis membre de telle ou telle Eglise.
forme à Tesprit d'amour de la religion du Sauveur du monde, qu'à son entrée dans la vie l'homme pécheur et pourtant immortel trouve ouverte devant lui une institution charitable, telle qu'est celle de l'Eglise, qui l'accueille dès ses premiers pas dans le monde, qui le prenne sous sa protection , se charge de son éducation morale, vienne en aide à sa faiblesse, lui offre un appui et se propose de l'élever pour Dieu et pour le ciel. Quand il n'y aurait que cette seule considération en faveur de l'établissement des Eglises dites nationales, cet établissement nous apparaîtrait à cause de cela même marqué d'un sceau providentiel et divin. C'est une école qui admet tous les candidats au royaume céleste: c'est une pépinière où l'on élève de jeunes plantes pour le paradis céleste. Tous les élèves de cette école ne réussissent pas sans doute; toutes ces plantes n'arrivent pas à maturité. Mais des soins sont donnés à tous, et parmi ces multitudes que rassemble le filet de l'Evangile, Dieu sait choisir ceux qui lui appartiennent. M. Vinet a posé lui-même, dès le début de son livre, un principe qui aurait dû le conduire à cette conclusion; et nous sommes encore à rechercher comment il s'est fait qu'avec un principe si lucide et si fécond il ait pu se déterminer à livrer la guerre au système des Eglises nationales qui y est si conforme. Voici ses propres paroles; nous nous faisons un plaisir de les citer; car
il nous serait difficile d'exprimer mieux notre propre pensée, c Nous serions téméraires, dit-il, et nous déserterions en quelque sorte notre cause , si de ce que le droit armé du sentiment du devoir, est habile à se défendre lui-même , nous allions conclure que nous n'avons rien à demander aux institutions , et qu'elles ne peuvent rien ni pour ni contre le droit. Ce serait mal connaître la nature humaine et mal imiter la sagesse divine , qui n^ abandonne jamais le devoir à lui'-méme^ et lui ménage des appuis extérieurs. » *■ Assurément , il est impossible de mieux dire ; mais ce principe sape par sa base le premier argument dont l'auteur de Y Essai s'est servi, et porte un coup funeste à tout le système.
Nous avons manifesté tout-à-l'heure notre étonnement de ce que M. Vinet s'est prononcé contre l'établissement des églises nationales , par des considérations qui étaient de nature à l'en rapprocher. Nous n'avons pas éprouvé une moindre surprise en découvrant que l'argument dont il s'est armé pour essayer de battre en brèche les églises unies à l'État, est en tout point celui que les rationalistes allemands ont avancé, dans ces dernières années, pour nier jusqu'à la possibilité d'une révélation. Ils ont dit : Une Révélation divine est un fait positif qui intervient , comme une exception , dans l'ordre
1 Emi, p. 190.
— aides faits providentiels. Elle interrompt par conséquent la marche naturelle du libre développement des lois de la pensée établies par le Créateur. L'une de ces lois est que l'homme doit acquérir lui-même, au prix d'infatigables recherches , la certitude des vérités qu'il lui importe de connaître. Car l'homme ne sait bien que ce qu'il a trouvé lui-même ; il ne croit réellement que ce dont il est intimement convaincu. Donc, une Révélation qui vient lui apprendre ce (Jue par sa destination même , et le libre exercice de ses facultés , il aurait dû découvrir , est moralement impossible , parce qu'elle contrarie tout à la fois les desseins de la Providence et les vrais intérêts de l'homme. Cette objection aurait quelque valeur , si l'humanité se trouvait présentement dans son état normal. Mais aucun de nous ne songe à le nier, l'humanité est déchue, et pour la relever de sa chute , il lui faut un bras divin , comme pour lui signaler de nouveau le chemin du ciel , il lui faut une lumière céleste ; de là , la nécessité d'un appui extérieur. Cet appui, nous le trouvons dans la Révélation d'abord, dans l'établissement de l'Église ensuite ; dans la révélation , qui donne à l'homme la vérité qu'il n'a pas trouvée, qu'il ne pouvait pas trouver; dans l'établissement de l'Église, qui lui facilite l'accès à cette vérité et qui lui en ménage la possession. Si donc notre auteur veut être conséquent avec lui-même , il est obligé de diriger contre
la Révélation le raisonnement qu'il a fkit valoir contre rétablissement des églises unies à TÉtat, car d'après son principe , la Révélation , aussi bien que ces églises , met obstacle au libre développement de l'esprit et à la lente création de la conviction religieuse. Résumons-nous : ou votre principe est trop large , ou vos conséquences sont trop étroites ; et s'il est vrai que l'établissement d'une église empêche nécessairement la formation de la conviction religieuse , il faut nier tout à la fois la révélation , la société , l'enseignement chrétien , l'école et jusqu'à la famille , car tout cela , d'après les principes de l'auteur, nuit nécessairement à la spontanéité, à l'individualité de toute conviction en général, et de la conviction religieuse en particulier.
Mais c'en est assez sur le premier et principal argument ; passons au second.
La protecfion d'un culte, nous dit-on ensuite, est nécessairement un acte religieux, et l'État qui protège une religion a lui-même une religion. Mais l'individu, ajoute-t-on, n'a plus de religion dès qu'il reconnaît à l'État ou à la société le droit ou la faculté d'en avoir une. Car, de deux choses l'une: ou l'État a une religion, et alors vous n'en avez point; ou vous avez une religion, et dans ce cas l'État n'en peut point avoir. Donc , l'union de l'Église et de l'État est une chimère, un non-sens et la plus funeste de toutes les fictions^
Raisonner ainsi , c'est abuser un peu , qu'on nous permette de le dire , de la forme du syllogisme ; car il est permis de douter et de la vérité des prémisses posées, et de la justesse de la conclusion que l'on en tire. On dirait presque que l'auteur a voulu se jouer, et si nous ne craignions pas d'avoir l'air de nous égayer, en lui répondant à peu près sur le même ton, nous lui dirions que nous nions sa majeure, sa mineure et sa conclusion.
En effet, est-il vrai d'abord que l'État ne puisse protéger un culte qu'à la condition de faire un acte religieux, et par conséquent une profession religieuse? Nous sommes loin de le penser. L'État a pour mission le gouvernement de la société ; la société se compose d'individus ; ces individus ont des besoins religieux et des besoins sociaux; par les premiers , ils se détachent de la terre et s'élancent vers le ciel; par les seconds, ils jettent racine dans le monde et s'y établissent. Tels ils apparaissent aux yeux de l'État, et tels aussi l'État les traite. Pour le plaisir d'abstraire et de faire de la métaphysique , il ne scinde pas , il ne saurait scinder l'homme en deux parts ; considérer ici l'être religieux , là l'être social ; pourvoir aux besoins du second et ne s'occuper en aucune façon du premier. Cette manière de partager l'être humain en deux moitiés , sous une apparence de haute raison et de logique inflexible , nous paraît petite , étroite , mes-
quine. Il faut voir et prendre Thoinme tel qu'il est réellement , tel que Dieu Ta fait, et non pas tel que les systèmes de Técole Tanalysent et le décomposent. L'État gouverne , doit gouverner tout l'homme et non une fraction ou une abstraction de l'homme. Il n'est ni athée ni chrétien. Il n'est pas athée, car il reconnaît dans l'homme des instincts profondément religieux , et il pourvoit , selon sa capacité, à ce qu'il y soit satisfait ; il n'est pas chrétien, dans ce sens qu'il ne fait aucune profession de foi et ne se mêle pas de théologie. L'acte qu'il accomplit , en salariant , en protégeant le culte , est un acte de bon sens, de justice, de raison, et rien de plus; il le fait parce qu'il doit le faire, parce qu'il ne peut pas ne pas le faire. A moins de le convertir en philosophe et de lui donner le goût des abstractions de l'école, souffrez qu'il reste dans le positif et qu'il prenne la société telle qu'elle est, et non telle qu'elle n'est pas. Abusant des mots et des idées, ne vous flattez donc pas de nous faire accroire que protéger un culte , c'est se déclarer pour lui et professer de le suivre ; car rien n'est moins admissible , rien n'est moins vrai. Comme membre du gouvernement, je puis voter pour le salaire d'un culte auquel , comme individu, je ne participe pas, sans que l'on ait le droit pour cela de m'accuser d'être en contradiction avec moi-même. En ma qualité d'homme d'état , je constate des besoins religieux et je m'occupe d'y
pôttrVoîk» ilUtvàtit ttiës moyens ; coffime individu , je me renferme dânîs le for intérieur de ma conscience, et je demeure libre. En France, il n'y a pas de relîgîou d'Etat; l'Etat ne fait aucune profession de foi. L'Eglise y est unie à l'Etat, par le salaire des cultes ; mais elle n'y est pas Eglise d'Etat , cair l'Etat ne l'a point épousée : cette distinction est importante et il feiut savoir la faire. L'état civil pour les naissances, tes mariages et les décès , en rendant impossible la tyrannie spirituelle de la part du gouvernement, laisse pleine et entière liberté de conscience aux individus. Là religion est à la disposition de ceux qui en veulent et non de ceux qui n'en veulent pas ; elle est offerte à tous , mais elle n'est imposée à personne. Demandez ou ne demandez pas le baptême pour vos ertfants, faites bénir ou ne faites pas bénir à l'Eglise votre union conjugale, vous êtes libre, l'Etat ne vous èïi demande pas compte, et vous ne cessez pas pour èela de jouir de l'exercice de tous les droits du citoyen. Vôîlà daiis l'union des deux sociétés, civile et Religieuse, la séparation presque aussi complète que t)0ssible , sauf les améliorations que comporte cet état de choses et que le temps et l'expérience amèneront peu à peu. Ne soyons pas injustes : rappelonsnous dans quel état le Concordat a trouvé l'Eglise réformée de France. Elle s'en allait s'annihilant dans la séparation; c'est depuis l'union qu'elle a commencé à Revivre et quô noiis la voyons se relever chaque an-
née davantage. Ne lacalonmions donc pa^, mais cher^ cbong à lui être utiles» cela vaudra beaucoup mieu^K*
S'il n'est pas vrai qu'en salariant le culte, le gouvernement fasse un acte religieux, il est également faux que le citoyen abdique sa conscience et par conséquent sa religion, dès qu'il reconnaît à l'Etat le droit ou la ÊLCulté d'en avoir une. L'I^at, comme être collectif, n'a pas, ne saurait avoir de religion ; par conséquent il ne croit pas, il n'aime pas, il n'adore pas ; aussi bien n'a-t-i] pas la prétention de paraître ce qu'il n'est pas en réalité. Son œuvre, qui est de pure prévoyance, de simple administration, ne nuit en rien à l'œuvre spirituelle , individuelle , intime , qui s'opère dans les croyants. Il ne les tient pas sous tutelle; mais il veille paternellement sur l'institution religieuse, sous l'influence de laquelle ils forment leurs convictions comme individus ; il ne s'assujettit ni les croyances , ni le sentiment religieux , mais il facilite la naissance des uns et le libre développement de l'autre ; et quand il serait prouvé , comme il ne l'est pas, que l'Etat a, peut avoir une conscience et une religion, jamais cette conscience et cette religion collective ne prévaudraient, ne pourraient prévaloir sur la conscience et la religion individuelles, toujours plus puissantes que lui.
De deu^ prémisses faussas, il est difficile de déduire une conclusion juste. Aussi, pour tout argument, nous borjçierons-nous ici à demander à M. Vi-
net si Tordre de choses où il est né, sous lequel il a été élevé, dans lequel il a vécu, a véritablement empêché ou entravé son éducation religieuse et morale, et si, quoique fils d'une Eglise unie à l'Etat , il n'est pas demeuré libre , parfaitement libre, de croire ou de douter, d'admettre le christianisme ou de le rejeter, de devenir chrétien ou incrédule? Nous nous permettrons encore de lui poser cette question : Croyezvous que dans les parties de l'Europe où l'Eglise est le plus étroitement unie à l'Etat, comme l'Angleterre, la Prusse et la Suisse, les convictions individuelles ne soient pas aussi libres, aussi spontanées, aussi puissantes, aussi fécondes dans leur principe, aussi énergiques dans leurs manifestations, qu'au sein des Eglises indépendantes des Etats-Unis , dans ce pays modèle où , sous l'influence de la séparation, le sentiment religieux devrait être plus universel et plus vivant que partout ailleurs ? Ce que nous voyons de bien positif en Amérique, c'est un nombre considérable de sectes souvent très-bizarres, qui y pullulent et foisonnent, sans frein , sans contrôle ; quant à la conviction religieuse, il reste encore à prouver qu'elle y soit plus puissante que dans d'autres parties de la chrétienté. Les faits valent pour le moins les théories ; or, ceux-ci méritent , ce nous semble , d'être attentivement considérés en regard du spécieux syllogisme que nous venons de combattre.
M. Vinet a très-bien compris qu'au point où la se-
ciété est arrivée, la persécution des croyances n'est plus guère possible de la part de TEtat ; aussi a-t-il retourné la question et cherché à prouver que TEtat qui, aujourd'hui, protège la religion, lui fait plus de mal que l'Etat qui, anciennement, faisait monter ses confesseurs sur les échafauds et sur les bûchers. Selon lui, l'hostilité du gouvernement contre l'Eglise est l'état normal; la protection de l'Eglise par le gouvernement , l'état anormal. Le premier est l'état de santé, le second l'état de maladie; le premier l'état de vie, le second l'état de mort. Mieux vaut la guerre que la paix entre deux pouvoirs ou deux sociétés qui ne peuvent que s'exclure, se repousser, se haïr, se combattre. Sans le mariage effectué par Constantin entre l'Eglise et l'Etat, nous aurions eu, depuis les premiers âges du christianisme, une lutte incessante, acharnée peut-être entre les deux conjoints, et cet ordre de choses eût incomparablement mieux profité à l'Eglise que l'ordre actuel , qui , au lieu de la fortifier et de la vivifier, l'a affaiblie, sécularisée, faussée, pervertie : en l'enlaçant dans ses étreintes hypocrites et perfides, l'Etat a étouffé et perdu l'Eglise. Nouvel argument, nouvelle exagération. Nous disons exagération, car l'on aura remarqué qu'au fond de ce troisième grief, comme dans les deux précédents, il y a une idée vraie, dont l'auteur abuse et qu'il fausse en la poussant jusqu'à ses dernières conséquences. Ainsi, il est incontestable que Jésus-Christ a prédit à ses
vrais disciples la guerre et nom la paix.; il les a exhortés à s'armer de foi et de courage contre les persécutions d'un monde incrédule et moqueur ; il n'a pas voulu qu'ils cherchassent un appui , là où ils ne devaient rencontrer qu'hostilité. Voilà un principe que nous admettons et que nous croyons tout aussi sincèrement que M. Vinet. Mais cet état de lutte nous est-il représenté dans l'Ecriture, comme devant dp^ rer toujours, se reproduire partout, invariable et au même degré ? Si comme individus les fidèles auront toujours à souffrir pour leur foi, est-il également vrai que l'Eglise, comme corps, comme société, doit s'attendre à voir perpétuellement le pouvoir temporel, armé du glaive, la décimer et la faire nager dans le sang? La persécution religieuse de la part de l'Etat, qui retrempe les âmes fortes , qui communique une nouvelle ardeur aux chrétiens sincères et véritablement pieux, ne renverse-t-elle pas aussi les âmes faibles, n'irrite-t-elle pas les fidèles mal affermis, n'envenime-t-elle pas les convictions qui avaient besoin de s'épurer, ne crée-t-elle pas le fanatisme, n'engendre-t-elle pas les haines politiques et ^religieuses ? L'Eglise qui , sous Constantin , accepta la protection de l'Etat , était-elle sortie aussi pure, aussi sainte , aussi belle qu'on veut bien le dire , de ces trois siècles de persécutions , qui auraient dû lui servir de baptême de régénération? L'Eglise protestante de France elie-mèjae a-t-elle beaucQjm> à se lo|ier des
longues persécutions qu'elle â endurées de la part du gouvernement ; et sans parler ici de la dispersion de ses enfants aux quatre vents des cieux, de la démolition de ses temples, de Texil de ses pasteurs, de l'avortement de toutes ses institutions, y a-t-elle gagné beaucoup sous le rapport du réveil de la piété , de la pureté du sentiment religieux, de l'élévation du caractère chrétien, de la sainteté de la vie, de Taccroissement de la charité? Ces armes charnelles qui vinrent sitôt remplacer les armes spirituelles, les seules que Ton avouât à l'origine de la lutte, ne disent-elles pas assez que FEglise persécutée par la société se trouve placée dans la plus cruelle des tentations, celle de combattre avec les armes de la chair et de repousser la force par la force? Non, non, la persécution émanant du pouvoir temporel n'est pas indispensable à l'édification de la piété et à la sanctification de la vie des fidèles. Pour perfectionner sa charité et exercer sa patience , le véritable croyant trouvera toujours parmi ses concitoyens, dans le cercle de ses
relations, peut-être même au sein de sa famille, assez d'opposition , de raillerie , de haines, sans qu'il soit nécessaire d'ajouter à cette guerre inévitable, salutaire , de tous les jours et de tous les instants, la guerre dangereuse , redoutable de la société armée et puissante. Les fidèles comme fidèles ne vivent, ne peuvent vivre que de luttes ; leur perfectionnement né s'obtient qu'à ce prix. Mais l'Eglise comme société
a besoin de repos ; elle en a besoin pour fonder et consolider ses institutions , pour préparer ses conducteurs, pour former ses pasteurs, pour diriger ses écoles, pour entreprendre et soutenir ses missions , pour s'étendre , s'agrandir et se multiplier. Laissez donc l'Etat protéger l'Eglise et n'enviez pas à celleci le calme et la prospérité extérieure qu'elle lui doit. Pour être tenue en haleine , elle aura toujours assez de l'inimitié du monde , inimitié profonde , intarissable, perpétuelle , que l'Etat ne conjurera jamais , qu'il ne doit pas détruire et qui subsistera jusqu'à la fin des siècles comme accomplissement de la promesse et comme moyen providentiel d'éducation et de discipline pour l'Eglise. La protection des lois ne nuira pas à la religion, aussi longtemps que le cœur de l'homme demeurera ce qu'il est ; il ne faut donc pas, sous ombre de la servir, accroître ses embarras et ses dangers. Le péril ne lui manque pas, ne lui a jamais manqué , ne lui manquera jamais ; mais ce péril c'est celui auquel Dieu l'expose lui-même, parce qu'il sait qu'il lui est bon , et non celui que l'Eglise cherche et affronte, et qui lui a toujours été fatal.
L'on nous dit enfin que le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel, étant différents de leur nature et par conséquent incompatibles , ne peuvent et ne doivent jamais s'unir ensemble. Il y a quinze siècles pourtant qu'ils ont fait alliance et qu'ils marchent de compagnie. Ils ont eu tort , dites-vous ; soit. Ce fait
ajoutez-YOus , ne prouve rien en faveur de Tordre providentiel ; nous voulons bien encore en convenir ; mais ce que vous nous accorderez du moins , c'est que l'union était possible puisqu'elle a eu lieu ; si elle a eu lieu, c'est apparemment qu'il y a dans l'Etat et dans l'Eglise quelque chose qui la sollicité et qui l'effectue ; car, si la société civile et la société religieuse ne se touchaient par aucun point, leur rapprochement deviendrait une impossibilité. Et, en effet, nous trouvons que, dans leur idée vraie, l'Etat et l'Eglise ne sont pas hostiles l'un à l'autre, et que, quoique distincts entre eux , ils ne se repoussent et ne s'excluent pas nécessairement. L'Eglise n'est pas un esprit pur, et l'Etat n'est pas un corps matériel et matérialiste; l'Eglise n'est pas une société de saints qui n'a plus aucun rapport avec ce monde , et l'Etat n'est pas un pouvoir essentiellement athée, ne gouvernant que la chair. L'Eglise , sur la terre , se compose de vrais et de faul croyants, de fidèles et d'infidèles , dont Dieu lui-même, dont Dieu lui seul, fera la séparation au dernier jour ; l'Etat, à son tour, dans les principes qui le dirigent , admet des considérations élevées , des sentiments désintéressés et généreux. L'Eglise , sur la terre, a des institutions, des propriétés, des œuvres qui lui appartiennent; l'Etat, de son côté, n'agit pas seulement par la force niatérielle, mais il est obligé souvent de faire appel aux instincts les plus nobles de la nature humaine ,
— iode stimuler et de récompenser la rertu. Voilà doBc entre TEtat et FEgliseun point de contact. Ce point de contact, c'est, de la part de TEglise, un élément qui n'est pas purement spirituel, et, de la part de l'Etat, un élément qui n'est pas purement charnel ; c'est par là qu^ils se touchent, qu'ils s'associent ainsi que l'âme et le corps, qui, quoiqu'opposés de leur nature , se rencontrent pourtant et s'unissent dans un milieu à nous inconnu, mais pourtant très-réel. Dans la théorie pure, au point de vue logique et abstrait, il semble, il peut sembler que l'Etat, comme pouvoir temporel , est un corps sans esprit , et que l'Eglise est un esprit sans corps ; mais dans l'histoire , mais dans la réalité nous voyons toujours les deux sociétés se chercher, s'attirer, s'allier à un degré ou à un autre, et ne parvenir jamais à une séparation absolue. * Prétendre que le gouvernement doit être athée, que la société, comme société, est irréligieuse ou incrédule est une fiction, une triste fiction, qui jÊait mal , à laquelle personne n'avait cru jusqu'ici , que personne n'avait même soupçonnée, et contre laquelle se soulèvent tous les sentiments qui font la dignité de l'homme et du chrétien. Il appartenait à
* Aux Etats-Unis même , où Ton prétend que la séparation est complète, il existe un lien réel entre l'Etat et 1 Eglise : celien,c*est la loi concernant la sanctification du jour du Dimanche ; c^est Texemption du service militaire pour les pasteurs; c'est la prière et la prêdieatkMi évangéliqueà l'ouverture <{e la session du congrès.
notre siècle , essentiellement critique et novateur, d'inventer et de proclamer une pareille théorie. Nous retrouvons ici , sous une autre forme , cette manie d'abstraction que nous signalions tout à l'heure. Nous nous élevions , il n'y a qu'un instant , contre l'opinion qui admet que l'Etat, ne tenant aucun compte ni de la religion ni de l'instinct religieux , doit se borner k gouverner l'homme social ; ici nous protestons contre l'utopie qui fait de l'homme d'Etat deux êtres, le magistrat et le chrétien. Un pareil dualisme est-îl effectivement possible? Y a-t-il dans l'année, des mois, dans le mois , des semaines , dans la semaine, des jours, dans le jour, des heures où l'être humain, unité vivante plus qu'aucune autre, puisse ainsi se partager, se dédoubler, s'abstraire et considérer une moitié de lui-même, indépendamment de l'autre. A ce compte-là, quand vous irez trouver le citoyen revêtu d'une charge civile, celui-ci, avant de vous entendre , sera forcé de vous demander à qui vous avez affaire , à l'homme d'Etat ou au chrétien, comme maître Jacques , dans V Avare , demande à Harpagon si c'est à son cocher ou à son cuisinier qu'il veut parler, et, suivant les ordres qu'il a à recevoir, met ou ôte sa casaque de cocher, endosse ou quitte sa veste de cuisinier. Que l'on nous passe ce rapprochement qui fait rire, mais qui au fait n'est pas sans vérité.
Nous en avons fini avec les arguments proprement
dits de notre auteur , mais non pas avec toutes les considérations que présente son ouvrage ; et , avant de terminer , nous aimerions à lui soumettre quelques réflexions sur certains points particuliers. Il convient quelque part * qu'au quatrième siècle, avant que d'être Eglise d'Etat, l'Eglise était devenue presque nationale, par la raison qu'elle enveloppait, pressait, pénétrait toutes choses. Est-ce donc un crime qu'elle a commis là? N'est-il pas dans sa nature, n'est-il pas de son devoir de se répandre, d'envahir, de s'assimiler tout ce qui l'entoure , tout ce qui n'est pas elle , pour le faire devenir ce qu'elle est elle-même ? Vos églises indépendantes ne sont pas plus que les autres exemptes de cette loi, et, si elles remplissent fidèlement la mission que vous leur assignez, elles devront un jour convertir le monde, faire distiller l'esprit chrétien dans toutes les veines du corps social , régénérer toutes les institutions , influer puissamment sur l'Etat , faire invasion dans l'Etat. Vous voulez donc séparer aujourd'hui ce qui se rejoindra plus tard par la force même des choses, et faire ainsi subir à l'Eglise de continuelles scissions, de perpétuelles rénovations. Il ne vaut certes pas la peine de recommencer un ordre de choses qui doit sitôt finir, et de retourner à l'état ancien , qui tôt ou tard se résoudra dans l'état nouveau. Admettons pour
1 Essai, p. 513.
ua moment que tous puissiez obtenir Tobjet de vos Yœux, la séparation absolue et immédiate, combien de temps croyez-vous que TEglise persévérera dans cette nouvelle voie ? Vous Fignorez, nous l'ignorons aussi ; mais ce que nous pouvons prévoir, c'est qu'un jour la séparation, quelque entière qu'on l'ait opérée, viendra s'absorber dans l'union. Le passé nous est à cet égard un garant de l'avenir. Dans tous les cas , nous prenons acte de la confession que vous nous avez faite au sujet de la nationalité des églises aux troisième et quatrième siècles ; cette confession est très-significative et de la plus haute importance , car elle prouve que vous ne vous dissimulez point qu'il y a dans l'Eglise une tendance prononcée, impérieuse, à communiquer sa vie au corps social et à s'en rapprocher pei;i à peu. Des faits récents , fournis par l'histoire des missions modernes , donnent un nouveau poids à cette considération ; nous les soumettons avec confiance au jugement impartial de l'auteur ; ils sont de nature , ce nous semble , à faire naître quelques doutes dans son esprit sur la possibilité de l'application du système de l'absolue indépendance des églises.
Dans le cours des vingt dernières années , les naturels des îles Sandwich, et ceux desîles de la Société et des groupes les plus voisins, ont été convertis à \z foi chrétienne, par le ministère de pieux missionnaires américains et anglais. La nation des Griquois,
atr feiid àé I^Afrîqtié', a subi également tiiief ptriàsante f évolution morale, sous Finfluence des travaux des ageaitâ de la Société des missions de Londres. Or, tous ces missionnaire* américains et anglais apparliennenty dans leui' patrie, à des églises séparées de TEtat, dont tous les membres ont une répugnance profonde pour toute alliance de l'Eglise avec le pouvoir ; ils sont , par principe , dissenters dans Tacception la plus stricte dû mot. Le croirait-on pourtant ? A peine le christianisme , prêché par leurs soins , a-t-il eu opéré parmi ces populations païennes les réveils étendus et remarquables dont les journaux missionnaires nous ont raconté Torigine et les progrès, que l'on a vu tous ces missionnaires sans exception et sanà hésitation consentir dans la pratique à l'union qu'ils repoussent en théorie. Les chefs du pays sont devenus princes de l'Eglise ; des codes de lois, moitié civiles , moitié religieuses , ont été dressés ; les missionnaires sont devenus conseillers des chefs; le pouvoircivil et le pouvoir religieux se sont aussitôt amalgamés et confondus. Cela est si vrai, que l'une des principales accusations que nos navigateurs incrédules, qui traversent fréquemment l'Océanie, lancent contre les missionnaires et leurs évangéliques travaux, est que ceux-ci sont devenus, dans ces parages, de petits rois, de vrais despotes. Est-il besoin de faire remarquer que nous ne prenons ces accusations que pour ce qu'elles valent» et que» si nous les rappelons
ici, c'est uniquement pour confirmer la Tétîté du' Mi que nous avons avancé , qu'à Torigine d'une fnission chrétienne, et d'une mission chrétienne entreprise par des dissidents, l'on a vu se reproduire déjà l'alliance, la fusion qui, au quatrième siècle de l'Eglise, eut lieu entre le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel. * Ne nous objectez pas ici que l'exemple que nous venons de citer est une exception , une pure anomalie qui, dans aucun cas, ne saurait être invcH quée comme preuve ; car je ferai observer que là marche suivie dans les missions dont il vient d'être parlé ne l'a pas été par quelques missionnaires seulement, mais par tous, sans que jamais les Directeurs des Sociétés auxquelles ils appartiennent aient protesté contre la tendance imprimée à leurs travaux. Qu'en conclure, sinon qu'ils ont reconnu la nécessité d'agir de cette manière et non pas d'une autre, et qu'ils se sont convaincus que la force des choses était plus impérieuse , plus puissante que celle des systèmes. En Angleterre , en Amérique , on n'oserait guère se permettre de telles licences , ni descendre à des accommodements de cette nature : ce serait renier ses propres convictions; mais, à plusieurs milliers de lieues de la patrie, parmi les Africains ou
^ Nous avons combattu nous -même des reproches injustes adressés aux missionnaires. Voir Vn Moi sut leê misiiwu protestantes, en réponse à un article de M. Louis de Carné, inséré dans la Rewu des DeuX'Mondes. (Paris. Delay, libraire.)
— sales Océaniens, une pareille inconséquence est sans conséquence. Ce sont là des expériences qu'il vaut la peine d'enregistrer , et dont il serait sage de tirer quelque enseignement. Dans ce monde, les plus belles choses ne sont pas toujours possibles. Rien de plus séduisant, j'en conviens , que la théorie de l'absolue indépendance du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel ; mais le moment de sa réalisation ne parait pas encore venu. Jusqu'à ce que cette époque arrive, je crains bien que beaucoup de personnes ne la regardent que comme une agréable fiction , bien digne de trouver une place dans le pays enchanteur fantastiquement rêvé par Thomas Morus. *
Les instincts religieux de M. Vinet sont profondément anti-dissidents ; mais comme il a pressenti qu'en dépit de lui-même, son système, à force de logique, aboutissait en ligne directe au séparatisme, il a pris soin de décliner à l'avance les conséquences qu'on pourrait en tirer à cet égard . Il se déclare muliitudi'ms(e, mot inventé par lui , pour signifier que, dans le nouvel état de choses qu'il a imaginé, les Eglises cessant d'être salariées par le gouvernement, continueront cependant d'être des Eglises-peuple, et ne devront pas nécessairement et uniquement devenir des Eglises-société. Il veut que les fidèles subviennent
^ Sous le titre d'Utopie, Ton sait que Thomas Morus a écrit ao livre où il s'est amusé à tracer le plan d'une société et d'un gouvernement d'bommes parfaits.
eux-mêmes, subviemient seuls à l'entretien de leur culte ; mais en même temps il lui répugne que ces nouvelles Eglises ne se composent que de membres dont la foi , la vie et les mœurs auront été l'objet d'une enquête. Il demande pour l'Eglise l'entière indépendance de l'Etat ; et pourtant il ne reconnaît à personne le droit de juger la conscience et les convictions religieuses d'autrui. C'est ici une nouvelle inconséquence que l'on a peine à comprendre de la part d'un esprit aussi distingué que le sien. Il s'est fait illusion complète sur les résultats les plus prochains de la mise en pratique de sa doctrine. Car l'Etat ne salariant plus les cultes, qui est-ce, je vous le demande, qui les salariera? Sera-ce les indifférents, les mondains, les incrédules? Incontestablement pas. Les hommes pieux, ceux qui attachent du prix à la religion et pour qui l'Evangile du Fils de Dieu est une réalité consolante et régénératrice, s'inscriront seuls sur le registre des contributeurs pour l'érection des temples et le salaire des pasteurs ; et encore faut-il leur supposer un haut degré de piété et un esprit de singulier dévouement, pour admettre qu'ils sauront faire les sacrifices considérables que réclamera le nouvel ordre de choses. Tous les autres resteront en dehors de l'Eglise, et vous n'en obtiendrez rien, rien absolument pour l'entretien de votre culte. Mais ces chrétiens zélés, qui se seront associés pour ouvrir un lieu d'édification et de prédication , pouvez-
— Si —
TDilâ bïimè qliUls coBseiitiront à recevoir à lem coatmunîon le premi» venu qui leur offrira de l'argent, îsans exiger de lui une seule garantie morale ? On se contentera peut-être d'abord de lui demander une profession de foi ; puis, quand l'expérience aura montre qu'une simple profession de foi est une barrière insuffisante pour préserver l'Eglise de Tenvahissement du monde , on deviendra plus exigeant et l'on ^sollicitera des témoignages de bonne vie et mœurs, Yoife même des preuves évidentes de conversion et de régénération. Les choses ne se passent pas autrement en Angleterre et en Amérique, dans les:£glises où le système de l'^s^ai est mis en pratique. Il importe que M. Vinet le sache, car il parait l'ignorer : dans ices deux pays , toutes les Eglises indépendantes de l'Etat sont , sans presque aucune exceptiez , dissidentés. ^ €e sont des Eglises de choix, et ston des
1 Nous Ignorions ce fait, lorsçu'en 1832 nous yuhWimesV À ârêsse ffr^WMlle aux chrétiens dimdents. Si nous l'eussions connu alors, cette circonstance nous aurait probablement engagé à modifier ^eux phrases de cet opuscule» qui se lisent aui pages 10 et 11 , et ^quelques aiitres peut-^tre auxquelles nous ne donnerions plus aujourd'hui uue forme aussi absolue. Du reste, les principes exposés dans l'écrit auquel nous faisons allusion sont encore les nôtres aujourd'hui, et nous avons été frappé, en le relisant après un intervalle de douze années, de trouver que presque toutes les considérations que nous avançâmes alors contre la séparation s'appliquent <aujourd%ui à l'ouvrage de M. Vinet. Comaie l'on pourrait trouver cependant que quelques-unes des concessions que nous avons faites aux dissidents s'accordent peu avec les convictions que nous expri- -ttidfi^iMijouiti>hui, nottd doniieroDsioiideiix mais d'e£|ilicaÉk>D, dans
Sglises; (de multitude* Von n'y est ad^^is qu'après avroîf fait une profession 4e |fbi et subi un examen préalable. Leurs membres se composent presque uniquement d^ personnes appartenant aux classas moyennes de la société, c'eslràndir^e^ de riches uégpciantsiou d'industriels opulents, qui, JXkoy^nj^iantuoe contribtttiouaanuelledequelques^uinées, (jibl^eaçme^t
l'avantage 4e posséder à l'Eglise, powr eux et leurs
j&jQ^les, UA banc trèsncooibrtabfe^t soigneusement fermé. Les pauvres s'arrangent comme ils peu^eut , je veux dire qu'où en voit peu ou point 4aUiS ces sortes 4e oongrégatioQS religieuses quelque peu aristo-
Ichut de mieux faire connaître notre pensée. Nous pourrions d'abord confesse^ que nos vues se sont modifiées depuis lors, que nosopinions çpt UB peu ebangé. £t i^ue»! -est l^beureui eé|iie.(|ui, d'up «euj.él^n de la pensée, saisisse et comprenne instantanément toute la vérité? Âui premiers rangs des plus (Courageux athlètes de 'la séparation , De i^ioioaft^.Beusf^HS des haiimes«tiHM n<<Hit pas toujours quJii position qu'ils occupent aujourd'hui? Mais non ; il n'y a pas çu changement, il n'y a pas même eu modiflcationâ sensibles dans nos vues. t«efatt est qu'à l'époque oà nous écrivîmes les deuj^iou tcQÎs pbraaes que l'oD pourrait nous reprocher aujourd'hui, nous avio^^ peu ou point réfléchi sûr la question de la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Nous en entendions qoelqiiefois parler, et d'une manière assez affirmative ; ^t ^eut-étre .avons-nous eu la .faiblesse de npgs laj^^er aller à répéter ce que d'autres disaient. Mais nous demandons qu'on nous juge son sur une ou deux lignes de Fécrit cité ci-dessus, mais id'après soa ensorohle. Or, son «ensemble n'«^-i] ^as, noqs le demandons , une protestation fornielle ^t énergique contre la dissidence? î<ïous ne pensions dotic pas alors être dis^dent. Aor- 4rtiii9iit, omsiiumiiK éeiyl; n«|r^ pf)Of«e cosjlipin«yUpB.
crates, du moins par la richesse. Quant à la communion, on n'y est reçu que sur la présentation d'une carte ou jeton (token ou ticket) délivré parles diacres ou par les anciens aux membres de TEglise. M. Vinet ne s'est probablement pas enquis de tous ces faits. Aussi avons-nous quelque raison de supposer que son livre ne sera pas très-bien compris des dissidents anglais et des presbytériens américains. Ils s'étonneront, et à bon droit, que, tout en admettant leur principe, l'on nie les conséquences qu'ils en déduisent. Car la dissidence est aussi certainement renfermée dans le système de la séparation de l'Eglise et de l'Etat, que l'homme fait est en germe dans l'enfant qui le produira plus tard. Ces deux choses se lient étroitement, et malgré ses protestations énergiques, M. Vinet ne saurait faire que la première n'engendre la seconde ; cela ne dépend pas de lui, c'est une œuvre au-dessus de son pouvoir.
Or, c'est ici un nouveau point de vue, sous lequel on peut rendre sensibles, et faire palper en quelque sorte au doigt, les inconvénients du système. Il érige le culte dans l'intérêt de ceux qui en ont le moins besoin, et il tend à en priver ceux à qui il serait le plus nécessaire ; il procure l'édification aux âmes pieuses et il la retire à celles qui ne le sont pas. Aussi partout où la séparation devient dominante , à un faible degré , vous êtes obligé de fonder des Sociétés de missions à l'intérieur. Une fois que vous avez exclu le
monde de l'Eglise, vous ne pouvez plus lui parler qu'à la porte de l'Eglise ; une fois que vous l'avez renvoyé au désert, vous êtes bien forcé de lui courir après pour l'atteindre et lui prêcher. Ainsi vous scindez en deux fractions une œuvre que le christianisme est assez puissant pour accomplir au moyen d'une seule et même institution : l'édification des chrétiens et l'instruction des mondains, la sanctification des fidèles et le réveil des infidèles. De cette manière, vous avez l'Eglise et la mission : l'Eglise d'abord , la mission ensuite ; l'Eglise premièrement et essentiellement, la mission plus tard, quand elle pourra se faire sans trop d'inconvénients. Disons ici toute notre pensée : le système volontaire, dans son application à notre époque et à la génération actuelle , nous a toujours paru téméraire et égoïste ; égoïste , puisqu'il s'occupe avant tout du salut des contribuables, qui ne songent pas à se reprocher cette charité peu désintéressée ; téméraire , puisqu'il risque de disperser cette multitude d'âmes que des besoins religieux encore assoupis ne porteront peutêtre jamais à demander l'admission dans l'Eglise et qui s'y fussent réveillées pourtant si , obéissant à la voix de l'amour chrétien , plutôt qu'à la rigueur de la conséquence logique, on ne les eh eût pas retranchées. Nous permeltra-t-on ici une comparaison, elle a quelque chose de trivial , nous en convenons, mais sa justesse lui obtiendra peut-être amnistie? En