III. — Une éducation syndicaliste
Je ne veux pas de mal aux cheminots d'Oullins, mais si je m'en rapporte à la réponse qu'ils ont faite au questionnaire de la Fédération des Instituteurs en 1908, j'ai bien peur que le syndicalisme ne demeure enlisé pour l'instant dans une phraséologie qui retarde sur son action.
a Nous voudrions, — disent-ils, — que les enfants n'acceptent aucune conception sans avoir eux-mêmes une idée personnelle sur tout ce qu'on leur apprend; pour cela, il faut développer leurs facultés de penser et de réfléchir... Dans l'histoire ne pas leur représenter comme héros et grands hommes seulement les gens de guerre. Leur inculquer les idées du syndicat, son généreux et bel idéal afin qu'il n'y ait pas dans les générations futures des hommes de trente à quarante ans épouvantés par le seul mot de syndicalisme... Leur faire comprendre qu'il y a quelque chose de plus haut, de supérieur à l'intérêt personnel, l'intérêt collectif. Faire en-sorte que plus tard ils n'oublient pas, étant soldats, que la frontière n'est pas le cofTrefort capitaliste et que, revêtus de la capote ou du bourgeron de l'ouvrier, leurs intérêts ne doivent pas changer et qu'ils ne doivent jamais diriger leurs armes contre leurs frères de misère de la veille qu'ils rejoindront demain dans les ateliers. »
Si je résume bien : l'esprit critique, le souci de l'intérêt collectif, l'antimilitarisme, voilà tout le programme; et le généreux idéal du syndicat, voilà toute la pédagogie. A quoi bon les discuter0 (Toutefois je ne puis éviter dédire que je ne suis pas anti-patriote).
Une seule question : comment enseignerez-vous tout
10 Réflexions sur V éducation
cela? — Vous ne modifiez ni le cours des études, ni l'emploi du temps, ni la méthode d'exposer ou d'expliquer; vous ne touchez ni à l'expérience ni au travail; vous n'aurez donc sur vos élèves aucune autre puissance que celle des phrases. Et dès lors (comme tout à l'heure), où prendrez-vous, ailleurs que dans l'exemple de la bourgeoisie, le droit d'imposer à l'enfant sans qu'il en discute, ce qui déjà contredit votre principe, une activité sociale, qui serait une politique; une prétendue supériorité de l'intérêt collectif sur l'intérêt individuel, qui serait une morale; un généreux idéal enfin, c'est-à-dire une religion?
Catéchisme syndicaliste, catéchisme bourgeois, catéchisme catholique : — peu m'importe, et j'en ai au catéchisme lui-même. C'est à l'homme de se faire sa vie intérieure, et sans œillères; en vous l'enfant n'assistera qu'à une mascarade sans chaleur et sans couleur. S'il fallait choisir, je suis persuadé que le catéchisme chrétien se trouverait à l'essai plus riche et plus profond que le catéchisme actuel du syndicalisme.
Et qui vous certifie enfin que des garçons stylés ainsi feront nécessairement de bons syndiqués? Ils réciteront fort bien les commandements du prolétaire conscient, après quoi ils iront jouer à la balle. Le loisir, le divertissement, l'exemple, l'usage, l'indomptable imagination de l'adolescence, déformeront la doctrine syndicaliste autant que toute autre, et vous élèverez des briseurs de grève; — tout comme ces pieuses maisons qui produisirent, jésuites, Voltaire, et sulpiciennes, Renan.
Le syndicalisme à son tour dégorge son blanquisme. Qu'il déclame ou qu'il se taise sur la façon dont il « fera la révolution », reste qu'il y croit, à quoi je ne vois nul inconvénient; et qu'il l'attend
L'Ecole et la Révolution 11
(Monatte, c'est vous qui me l'avez dit) — dans dix ans (1).
Les enfants d'aujourd'hui dans dix ans ne seront que des gosses criards. C'est conclure que l'école ne peut rien de plus pour cette révolution syndicaliste que pour la révolution blanquiste.