II. — Une éducation blanquiste
Je ne sais pas s'il y a vraiment autant de gens qu'on le dit qui ont renoncé au rêve magnifique et funèbre de la révolution par la guerre des rues. Confesserai-je qu'il a hanté ma jeunesse? Bien des songes s'allument encore le soir, devant Paris qui brûle dans sa cuve comme un volcan de jouissance et de douleurs, aux feux de la Commune. Peu de jeunes gens auront lu sans frémir que les insurgés de Moscou, réformant notre vieille tradition barricadière, installèrent des citadelles dans les maisons à six étages, et tinrent contre le canon.
Mais il suffit. Les instituteurs, à titre de citoyens, se mêleront s'ils l'entendent à ce tumulte : c'est affaire à leur conscience. Les enfants n'ont rien à y voir, et si l'on veut y pousser les adolescents il faudra leur imposer un singulier dressage.
J'en ai trouvé la formule dans un vieil article de Grand jouan, qui l'a reçue d'un « instituteur révolté ». Voici comment procède cet éducateur :
« Je fais la leçon de la façon la plus terne, la plus officielle. C'est aussi la plus honnête. Je glisse sans appuyer sur le programme et sur les textes qui me sont souvent imposés. Il me suffit de garnir la mémoire de mes enfants du rudiment qu'ils devront
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dégoiser à la lettre devant M. l'Inspecteur. Je leur fais parfois apprendre mot à mot et ainsi je suis bien noté.
« Mais j'apporte toute ma tension et toute mon ardeur à l'explication des moindres faits de la vie sociale. Le mot rencontré au cours de la leçon est un prétexte. Il suffit de savoir le choisir. Alors, à propos de tout, d'une image de la stupide histoire de France, d'un mot du manuel d'instruction civique ou d'un morceau de charbon, je leur expose de la façon la plus précise la lutte de classe. Je fais passer sous leurs yeux l'illustration la plus saisissante de cette terrible vérité : les Riches sont armés contre les Pauvres.
« Oh, je ne tire pas de conclusion. Je m'en garderais bien. D'abord, elle marquerait trop dans l'esprit de l'enfant et ébruitée au dehors, elle m'attirerait un déplacement ou un blâme. Ensuite, il est juste que ce soit l'enfant lui-même qui tire cette conclusion en entrant aux prises avec la Société marâtre. Mais je multiplie les exemples le plus à la portée des enfants. Je les prends dans leur entourage immédiat et surtout dans leur vie hors de l'école. Mais j'apporte dans l'esprit de l'enfant le trouble, la gène, le sentiment de quelque chose de faux et de choquant, la sensation de l'air irrespirable. »
— Justement pour que vous soyez libres d'avoir un autre avis que moi, il faut que j'en aie un : je ne suis pas révolutionnaire ainsi.
Je ne reprocherai pas tant à cet instituteur son hypocrisie : il l'exagère. Il est trop éloquent, il doit même faire de bonnes leçons. Mais sa naïveté, c'est de s'imaginer qu'avec ces procédés de carbonaro il arrivera à quelque chose de sérieux.
Il nous enseigne à « troubler » l'histoire, l'instruction civique et les sciences naturelles. Je vois bien
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que dans la stupide géographie il opposera capitalistes et misérables en tous pays, sans compter les Français de la tribu Etienne et les pauvres Marocains; — et que dans la stupide instruction morale il sacrifiera tous les devoirs au devoir syndical. Les problèmes de son arithmétique seront tendancieux, et tendancieuses ses dictées d'orthographe. Mais toutes ces allusions, même convergentes (et souvent elles divergeront), est-ce une éducation? Et supposé qu'elle aboutisse à instituer dans les enfants une haine vigoureuse des riches, fondera-t-elle ainsi un sentiment révolutionnaire?
Oui, t— à condition que la Révolution soit un pillage et une jacquerie.
Or je pensais que c'était la société bourgeoise à qui nous reprochions l'injustice et la férocité? Sans doute pour l'imiter? — Je pensais que c'était l'école bourgeoise à qui nous reprochions de choisir arbitrairement les faits, de maquiller l'histoire, de conclure par force à soi, de légitimer enfin le présent par le plus égoïste optimisme... Tout cela, pour mentir davantage?
Car une doctrine sans faits, ou fondée sur des faits coupés par le milieu, c'est un mensonge; — une violence non autorisée par le travail, c'est une féodalité; — une foi et une morale insinuées, ce qui dispense de les prouver, à des enfants qui ne sauraient juger ni l'une ni l'autre, c'est un dogme.
J'appellerai blanquiste une éducation de ce genre, où toute étude devient mythologie, toute morale guerre, et où le dévouement des maîtres enfin compose, non pas une méthode pour enseigner aux écoliers la liberté, mais une ruse pour les asservir. — Et de même que le blanquisme a disparu (ou à peu près) de la révolution ouvrière, je souhaite qu'il disparaisse de la révolution pédagogique.
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