IV. — L'adaptation et la liberté
Encore un doute auparavant.
Il est dit que l'enseignement s'adaptera aux besoins de la classe ouvrière.
Soit. Mais la classe ouvrière, qui est-ce? — L'ensemble de ceux qui produisent. — (On pourrait discuter cette définition : ce serait une belle histoire, par malheur ce serait une autre histoire). Et qui sont ceux qui produisent? — Les hommes.
Les hommes. Les adultes. Naturellement.
— Mais qui donc s'agit-il d'enseigner et d'élever? Pourtant pas les hommes?...
Certes, les enfants.
Proposition: L'enseignement des enfants sera adapté aux besoins des hommes.
Bien raisonné, syndicalistes! Les nationalistes ou les évêques ne diraient pas mieux; et notre principe, comme le leur, c'est le célèbre Droit du Père de Famille.
Sans doute on avait flairé déjà cette étonnante contradiction, mais la voici devant nous toute vive.
On dira d'abord: — Comment faire autrement? — Sans doute il serait bon que l'enseignement répondît aux besoins bien constatés des enfants. Qui nous les révélera, qui les saura mieux que leurs parents?
Douce illusion. Les parents ne connaissent de leurs enfants que ce qu'ils y trouvent ou ce qu'ils y mettent d'eux-mêmes. Jean-Pierre apprendra le latin, parce que son père l'a appris; ou qu'il juge qu'il aurait dû l'apprendre; sa mère l'habillera en soldat; et voilà un petit garçon heureux de plus, qui se pendra s'il rate sa version. Faut-il rappeler l'échec de ce congrès qu'on avait voulu réunir d'instituteurs et d'ouvriers? — Lisez Vallès.
Un ministre ingénieux fera-t-il rédiger quelque
jour les cahiers de doléances des écoliers et des lycéens, des écolières et des lycéennes de France? Quel livre, s'ils osaient, s'ils pouvaient voir et dire la vérité! En attendant de le lire, il faudra toujours que nous fassions confiance à quelques professeurs plus attentifs, à quelques artistes à la longue mémoire: et jamais nous ne saurons bien ce que les enfants désirent connaître, et toujours nous leur imposerons ce que nous désirons qu'ils connaissent.
Soit, reprendra-t-on. (Cet on qui se résigne à ce que l'enseignement donné aux enfants satisfasse les besoins des hommes). Et puisque toute éducation est obligatoirement dogmatique, on consentira que ce dogmatisme soit intelligent, et par exemple, qu'il place les enfants des producteurs au milieu de l'expérience rurale, industrielle, commerciale, où les producteurs vivent, et dans le cercle précis de leurs traditions et de leurs mœurs. Plutôt cela qu'un artifice, qu'un milieu inventé, qu'une expérience dénaturée, que l'abstraction moderne, que la lecture et que l'histoire, que le patriotisme, le rationalisme et la morale !
(Il est remarquable en effet que cette éducation par le milieu soit avec la même facilité réactionnaire ou révolutionnaire).
Equivoque surprenante !
Que l'éducation communique aux enfants le savoir, et par conséquent les préjugés, la morale, la religion approuvés par leurs parents (en connaissance de cause ou non), elle l'a toujours fait. Elle sera plus puissante, et voilà tout, si nous inventons de renforcer le discours de l'école par l'observation du milieu.
Mais s'il faut que l'éducation des enfants se confonde avec la production de leurs parents, ils n'auront donc qu'un même métier? Cette nouveauté, avant la formation des personnes, attente de la manière la plus cruelle à leur liberté.
Principe d'une éducation syndicaliste 23