V. — L'enfant et la production
Si du même ton que naguère, au lieu de dire qu'il fallait adapter l'éducation à la production, j'avais proposé qu'on installât un métier à tisser dans l'école et qu'on mît à l'ouvrage les bambins et les bambines de six ans, comme on le faisait en Angleterre au début du dix-neuvième siècle et comme on le fait encore en Amérique; — vous n'auriez pas ri, le sujet n'a rien de risible; mais vous vous seriez demandé le sens d'une pareille fumisterie.
Que l'enfant puisse produire, aucun doute: oui. Pensez à tout ce que l'industrie emploie de main-d'œuvre enfantine dans les tissages, dans l'imprimerie, dans la mécanique, à la pèche et à la culture. Pensez à tout ce qu'elle en a usé (je veux bien dire tout ce qu'elle en a utilisé, et tout ce qu'elle en a détruit) dans les mines, les verreries et les fonderies. « Qui ne travaille pas, s'est écrié Saint-Paul, ne doit pas non plus manger. » Menace qu'on a jetée aux plus petites mains, aux plus petites bouches! Aujourd'hui encore, les gros patrons et les grands moralistes se plaignent qu'en fermant aux gamins de treize à quinze ans l'atelier, on en fasse des apaches. Sans doute ils voudraient qu'on les rendît vertueux par le hard-labour.
Mais que l'enfant doive produire, non. L'excès de la fatigue ruinerait son corps, l'excès de la routine abrutirait son esprit, la modicité du salaire qu'on lui ferait avilirait celui de ses frères aînés et de ses parents... Triple protestation qui nous découvre enfin, sous les absurdités où nous conduisait l'application de notre principe, une triple erreur, savoir : — la confusion pédagogique de l'éducation primaire et de l'éducation secondaire, de l'éducation générale et de l'éducation professionnelle; — la confusion chronologique
ou psychologique de l'enfance et de l'adolescence; — la confusion technique enfin de l'apprentissage et de la production même.
Il y a une enfance. Disons qu'elle va de six à douze ans, sans nous laisser pétrifier par ces chiffres. L'enfance n'a pas à produire. Elle ne recevra donc pas l'éducation syndicaliste, fondée sur la production. Elle recevra, comme elle la reçoit déjà, mais non pas telle qu'elle la reçoit, une éducation primaire (ou générale), dont la critique sera faite. Cette éducation pourra, c'est d'ailleurs une autre question, être donnée dans des écoles mixtes; et l'enfant qu'elle aura formé, loin d'avoir subi quelque tyrannie, en sortira davantage libre.
Et ensuite il y a une adolescence. Commence-t-elle entre douze et quinze ans, s'achève-t-elle à dix-huit ou à vingt? Chaque tempérament se limite et se date soi-même. Cette adolescence va produire bientôt. C'est donc elle, (jeunes garçons, jeunes filles à part, leur métier choisi), qui recevra notre éducation syndicaliste, scientifique et professionnelle. Ainsi le prolétariat obtiendra cette éducation secondaire, jusqu'à présent le privilège de la bourgeoisie, et l'un des outils de son triomphe.