VI. — La production et la culture
Mais halte!
L'éducation primaire, d'abord on ne l'a jamais appelée une éducation, mais un enseignement. Encore n'y avait-on mis que le rudiment: « non pas, a dit je ne sais plus qui, (c'est Gréard ou Ferry), non pas ce que chacun devrait savoir, mais ce que personne ne doit ignorer; » — cette éducation qu'il faut bien « pour le peuple » ; une culture en solde, riche occa-
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sion, un peu défraîchie à l'étalage; le classicisme du pauvre; enfin quelque chose qui fût bien assez bon pour ces sales primaires.
Quant aux bourgeois, eux se réclament d'une plus riche tradition. « Le royaume, disait l'ancien régime, se compose de trois ordres et d'un peuple. » Par un artifice de synthèse, nous avons décidé de confondre dans la seule bourgeoisie le clergé, la noblesse évincée et le Tiers-Etat triomphant: mais le royaume se compose toujours d'un ordre et d'un peuple. Et cet ordre reçoit encore l'éducation que ces ordres reçurent; et avec modestie et comme si le bourgeois c'était l'homme, il l'appelle une éducation par les humanités.
Or je ne méprise point les humanités; j'ai même l'intention, impertinente pour plusieurs raisons, de démontrer plus tard que leur succès autorise ma thèse, autrement dit que leur grandeur est au fond dans leur utilité et dans leur technique. Mais j'avoue que l'éducation secondaire du prolétariat, telle que je la définis ici, professionnelle et syndicale, refuse d'être une éducation par les humanités, tâchant de devenir
^au contraire une éducation par les spécialités. Ici moralistes et philosophes demandent la parole. — L'éducation du peuple sera utilitaire; l'éducation de la bourgeoisie était désintéressée (il y paraît) ; — le fils d'ouvrier, qu'il ait étudié (vous m'aiderez à préciser cela) le maniement des outils, la nature des matériaux, la législation du travail, ou telle profession précise, se trouvera prêt à une seule tache; le fils du bourgeois se trouve instruit de tout par le bachot, el ainsi propre à toutes les tâches; — enfin le prolétaire
I soumis à la discipline syndicaliste aura l'esprit chargé de matière (de savoir) et sans forme, alors (pie le bourgeois l'avait peu encombré de matière (de savoir).
Je me défends d'être ironique. Je considérerais cette opposition comme une calamité. J'ai dit assez que dans le syndicalisme je voyais la civilisation pour m'arrêter si l'on me prouvait que le syndicalisme appauvrit l'homme.
Mais j'ai de bonnes réponses à faire.
D'abord: — la bourgeoisie offre-t-elle au prolétariat quelque chose pour rendre inutile cette éducation syndicale? L'enseignement primaire n'en peut pas tenir lieu; l'enseignement primaire supérieur n'est pas sérieux, il est donné à très peu d'écoliers; l'enseignement secondaire n'est ouvert aux fils des travailleurs que par une porte étroite, et il les mène aussi directement que possible à renier le travail. L'éducation secondaire syndicale est la seule qui puisse convenir aux adolescents prolétaires.
Et surtout c'est la culture même qu'il faut étudier; c'est l'idéal sourd et secret que les bourgeois, d'une part, que les syndicalistes, d'autre part, se font (et déjà les noms se contredisent), d'un pauvre ou d'un travailleur qui soit un homme.
A la culture politique s'oppose une culture ouvrière. — L'une voulait faire avec des livres des citoyens, l'autre avec des syndicats veut faire des producteurs.
Le citoyen se tenait vertueux dans une attitude assez robespierriste : solitaire et incorruptible, il lisait, méditait ou votait; il acceptait la vie avec une explosion de phrases, ou il la renonçait en silence.
S'il inscrivait parfois un sombre cri sur un drapeau : — Vivre en travaillant, mourir en combattant!, — c'était pour trois jours, tous les trente ans. Et ses professeurs l'arquebusaient avec chagrin, pour lui apprendre.
Le producteur a plutôt l'air dantoniste : il ne s'enthousiasme pas trop de la vie intérieure; et s'il médite, c'est beaucoup à la fois et par grandes masses. Il ne
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vote pas; et parce qu'il agit on ne peut dire, ni qu'il accepte, ni qu'il renonce.
Il n'aime que la lutte, et sa devise à lui serait : — Vivre en combattant! — car sitôt fusillé il ressuscite.
Le citoyen pauvre avait reçu du citoyen riche, à l'école et plus tard dans la presse et plus tard encore à l'université populaire, « une aumône intellectuelle ». (Délicate expression de Lamartine). Il disait merci. On le voyait trotter comme un brave petit cul-de-jatte sur les sentiers éloignés de la civilisation.
Le producteur n'accepte plus l'aumône du capitaliste, d'abord comme trop petite, aussi parce qu'il en suspecte et le titre et l'effigie. Dans l'usine, au chantier, aux séances du syndicat, aux délibérations de la Bourse, dans le tumulte de la grève, il a découvert son trésor à lui.
Son trésor : la jeune foi syndicaliste : — ce profond savoir obtenu par les travailleurs au moyeu de leur travail; — cette incomparable réalité de la sueur et du pain, de la matière et de l'outil, de l'intelligence incorporée à la force; — je voudrais dire toujours davantage! — cette communion profonde comme le baiser entre l'homme et le monde; — - ce mystère où le héros étreignant la nature engendre une nature seconde, la société capable de justice...
La jeune, la vieille foi socialiste; (excusez-moi si je ne l'exprime pas comme vous l'exprimez) : — ce principe et cette conclusion, que la Civilisation et la Production, que la Civilisation et le Travail sont une seule chose.
La foi n'est évidente qu'au cœur. — A qui voudra chicaner, j'accorderai (pie pour «. démontrer eetle évidence, il faudrait considérer la science, l'art, la religion même ainsi que des formes du bravai] (ce qui n'est pas absurde); — mais aussi (ce qu'on trouvera
plus dur), exclure de la civilisation la fameuse culture désintéressée, le luxe, le dilettantisme et toutes les formes de la jouissance.
Car l'homme n'est pas venu parce qu'il a joui, mais parce qu'il a créé; — et de même il n'est pas venu pour jouir, mais pour créer.
VIL — Résultats
J'avais commencé par dire que l'école ne pouvait à peu près rien sur la société. Vous m'entendez à présent qui affirme que par l'école le prolétariat obtiendra la compétence technique, la capacité politique, le droit d'imposer sa conscience à l'histoire.
Il n'y a point contradiction, mais distinctions.
J'ai distingué l'Ecole, où vont les enfants, du Collège, où vont les jeunes gens; et par là l'enseignement primaire de l'enfance et l'éducation secondaire de l'adolescence. La puissance sociale de l'école est très minime, l'action révolutionnaire du collège peut aller profond.
Aussitôt une inégalité est devenue évidente : celle-ci que si la Bourgeoisie a des écoles et des collèges, le Prolétariat n'a que des écoles; que si les adolescents de l'ordre dirigeant reçoivent l'éducation qui leur convient, les adolescents du peuple n'en reçoivent aucune. J'ai conclu qu'il appartenait aux syndiqués de fonder cette éducation secondaire ouvrière, et qu'entre le travail et la science elle les aiderait à devenir plus capables, et plus dignes, d'opérer la Révolution.
Voilà ce que j'entreprendrai maintenant de détailler et de prouver.
Mars 1912.
L'Ecole et l'Individu