II. — L'Enfant et son Outillage
Longtemps j'ai cru sur la foi de plusieurs bavards qu'il appartenait à l'école de former des personnes, à l'instituteur et à lui seul de susciter, dans l'enfant. l'homme.
Puis je me suis demandé si cette doctrine n'était pas contradictoire et infatuée. Contradictoire : car le propre d'un individu est bien de se fonder lui-même, et seul un perroquet répétera sans y rien mêler de soi les paroles de son maître. Infatuée, le pédagogue usurpant aussi loin sur l'esprit que sur la nature.
En effet les enfants ne vivent pas nus, et même ils ne viennent pas nus. Cœurs et cerveaux, corps et visages, ils portent déjà par hérédité un million d'empreintes, et tous les jours dans leur famille et dans la rue ils en reçoivent de nouvelles.
L'éducation n'en appose qu'une entre bien d'autres. Et l'absence totale d'éducation, je l'ai rêvée aussi : mais regardez-y une seconde, ce serait une éducation, et du genre le plus dangereux. /
Ainsi les ancêtres, le père et la mère, les oncles et les tantes, les frères et les sœurs, les voisines et les voisins, les passants, les camarades de la récréation et de l'école buissonnière, voilà la foule à qui l'enfant demandera des exemples et des renseignements. Et l'instinct obscur qui fait de la chair avant que l'esprit même s'y soit éveillé une résignée ou une révoltée, le vocabulaire d'une nation et d'une classe, les traditions, les préjugés, les aspirations d'une famille et d'une époque, une morale d'avidité, de peur ou d'orgueil, la sensibilité des églises ou celle des journaux illustrés, il recevra tout cela de cette multitude aux millions de voix.
A part enfin, (et la moitié de sa dignité lui vient assurément de ce qu'il est à part), l'instituteur tout seul, avec sa science sèche et qui n'a l'air de relever que de lui, sa critique radicale et en même temps peureuse, sa morale papillonnante... Croyez-vous qu'il agira fort, et profond, et durablement?
Qu'est-ce donc que l'école fournit, et si elle est in-
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dispensable (comme je le crois), qu'est-ce donc qu'elle peut seule fournir? — Un outillage intellectuel.
Par ce terme j'entends la plus humble connaissance, mais celle-là sans quoi les autres ne peuvent pas se développer : la lecture, l'écriture, le calcul, et parce qu'il faudra l'ajouter, l'art d'observer et d'exprimer.
On a exagéré la valeur de ce savoir, on n'a pas exagéré l'utilité de ces instruments. Certes il y a eu de magnifiques âmes sans lettres, de bons ouvriers qui ne savaient pas lirei des héros qui n'eussent pas signé leur courage. Les sculpteurs des cathédrales, les croisés de la croisade, les combattants de la première République, et la foule sans histoire de ceux qui ont travaillé comme nous avant nous, n'avaient pas joui du bienfait de l'école primaire.
Prenez garde pourtant que ce sont là des exemples historiques, et qu'aujourd'hui l'homme qui ne sait pas lire, l'homme qui ne sait pas écrire, nous apparaissent bizarres et maladroits comme des revenants. La civilisation jadis était plastique et orale, elle est devenue alphabétique et imprimée. La vieille variété charmante des signes publics a disparu; les enseignes à images et les crieurs font place aux annonces et aux affiches, les pompes religieuses, la messe et le prône, à la presse. Celui qui ne sait pas interpréter ces vingt-six caractères se promène parmi la confusion de nos écritures comme le plus sourd des sourds.
Et cependant, qu'est-ce que lire, écrire, ou compter? Le calcul seul a l'air d'une science, d'une arithmétique élémentaire; mais tant qu'on ne la relie pas aux mathématiques systématisées, on ne renseigne que comme routine. La lecture et l'écriture ne sont pas même des a.rts. Sont-elles davantage des industries. et faut-il les classer dans l'ordre de la production.'
Voilà qui fonde pour nous le principe d'un enseignement général et élémentaire. Il ne dresse à rien : pro-
ducteurs et oisifs, manuels et intellectuels en ont besoin tous. Loin de préparer l'avenir, il répare le passé. Notre vie matérielle est devenue si compliquée que les enfants qui naissent sont très au-dessous d'elle : avant de les y placer il faut les garantir et les armer. C'est à quoi (sans doute exclusivement) devrait être destinée ou se destiner l'école primaire.