IV. — L'Homme et sa Méthode
Mais l'homme, et si étroitement enfermé qu'il soit dans son métier, n'est pas uniquement producteur à l'atelier. L'apprenti travaille; le conscrit à la caserne travaille aussi, le père élevant une famille travaille encore; le citoyen éclairé ou l'ouvrier conscient exécutent au syndicat ou au comité, le soir, en grève ou en élections, deux besognes qui se ressemblent; enfin l'homme, l'homme lui-même, l'homme portant enveloppée dans la mémoire et dans le rêve une conscience obscure ou éclairée, ce moi 1res aimé, Ce moi 1res haïssable, du premier au dernier de ses songes et de ses actes, travaille sur soi pour élaborer sa décadence ou son progrès.
Une seule éducation suffirait-elle à l'y accompagner?
Le service militaire est par lui-même une éducation : physique, telle que nous la voyons; guerrière.
telle qu'elle prétend être; mais surtout sociale. J'entends que le jeune soldat, au régiment (et jusqu'à présent non ailleurs), apprendra qu'il tient à un ensemble vigoureux, armée et patrie; qu'il importe avec son matricule et sa plaque d'identité au milieu d'un vaste groupement d'hommes; que la nation s'occupe de lui et a besoin de lui.
Jusqu'à présent. — Car en effet le syndicat commence à réclamer pour lui-même ce rôle. C'est lui désormais qui, absorbant les jeunes gens et les accompagnant d'une surveillance affectueuse, s'efforcera de les socialiser, de les annexer à un système nouveau; de leur faire place en une classe ouvrière organisée, et jusque dans la communauté du prolétariat international; de leur fournir enfin cette conscience collective qui aide si fort à vivre.
Les jeunes filles ne vont pas à la caserne, et nulle part elles ne prennent contact avec la vie publique. — Sans doute (mais je n'y ai pas réfléchi) est-ce la fraîcheur et la chasteté intellectuelles ainsi préservées qui leur permettent d'enchanter la vie domestique; et je ne veux pas examiner si telle est bien la meilleure de leurs puissances. Ces qualités, autrement regardées, font pourtant saillie en défauts : en égoïsme familial, en indifférence sociale, en inconscience révolutionnaire. Si les femmes doivent cesser d'agir comme les plus énergiques des briseurs de grèves, il faut leur donner une éducation civique. L'Eglise s'en chargeait autrefois, mais à son profit. Vous savez que plusieurs bonnes gens voudraient leur proposer, un an durant, dans les asiles d'enfants et dans les hôpitaux, le spectacle instructif de la croissance, de la maladie et de la douleur. Aux syndicats féminins d'inventer, pour un succès meilleur, de meilleurs procédés.
Ce jeune homme, cette jeune fille s'uniront. S'ils avaient reçu une éducation pédagogique, elle profite-
L'Ecole et l'Individu 35
rait aux enfants qu'ils ne manqueront pas d'avoir. Un père est un instituteur, si l'instituteur n'est souvent qu'un frère; et un mauvais frère. Serait-ce que pour ne pas assotir sa femme, le mari aura besoin d'une idée de la puériculture.
Le métier choisi, la famille fondée, les citoyens entreprendront une action politique. Songez à cette histoire, à cette économique bourgeoises, à cette morale anticléricale, à cet affreux bavardage déjà électoral qui fait un si beau tam-tam au cerveau des petits garçons du cours complémentaire et du cours supérieur. Qu'ils votent ou ne votent pas, ça ne m'importe guère; mais je suis désolé qu'ils agissent ou se dispensent d'agir sans savoir pourquoi. S'ils n'ont pas une vue de leur temps, de leur métier, de leur classe et de leur pays, comment obtenir jamais d'eux quelque activité révolutionnaire ?
Le mouvement sombre et sérieux de la vie enfin se poursuit sous les accidents des actes. Il faut souffrir la maladie et le deuil, le vice, la rancune, le sacrifice, la mort des parents, la trahison des amis, la violence de l'histoire; ce puissant flux, ce puissant reflux qui font de l'apprenti un sportif gueulard ou vaillant, ou le secrétaire d'une jeunesse syndicaliste; du fils ingrat un père dévoué par remords, du séminariste un anarchiste, de l'athée un chrétien, de l'optimiste un cynique ou un désespéré, de l'ivrogne un militant violent et sobre, du résigné qui se bestialise un révolté qui se civilise... Il faut vivre malgré soi au milieu de cet le vie extérieure publique et brutale une vie intérieure où personne n'entre.
Quelle éducation morale assez ferme pour persister assez longtemps au cœur de ces deux patients? — Quelle leur rendra courage, loin de les faire consentir à l'universelle lâcheté? — Quelle les soutiendra, dans le désastre, contre le désespoir?
Pédagogues que nous sommes, au lieu de nous embarrasser ainsi d'une éducation physique, d'une éducation militaire, d'une éducation sexuelle, d'une éducation civique, d'une éducation morale, ne ferionsnous pas mieux de nous donner un peu la discipline, et d'avouer que notre verbiage d'école ne résisterait ni à l'habitude, ni à la douleur; et que la seule et la meilleure institutrice de ces enfants et de ces hommes, c'est la vie?
— Questions, insinuations peureuses et pitoyables. Certes aucune phrase ne tiendra contre l'expérience, mais une idée vraie résume l'expérience même. L'expérience sans la conscience, c'est une mine non exploitée, une forêt sans chemins, et un ciel plein d'astres sans nom. Les découvertes magnifiques de l'intuition et de l'amour resteront inutiles et superficielles tant que l'intelligence ne les aura pas mises en œuvre.
Telle (cette mise en œuvre) serait l'utilité d'une méthode de vie, fondée sur le travail, nourrie par le travail, et capable en l'approfondissant et en le généralisant d'y comprendre une pragmatique et une morale; — et tel serait aussi le programme propre d'un enseignement supérieur.
Avril 1912.
L'Ecole entre la Science et le Travail