I. — Les Programmes
L'enseignement primaire est destiné aux « classes laborieuses ». N'importe qui serait embarrassé de dire ce qu'il enseigne, mais tout le monde dira du premier coup ce qu'il n'enseigne pas : il n'enseigne pas à travailler. Ainsi les professionnels de l'agriculture, de l'industrie et du commerce sont reconnaissables pour la plupart à ceci, en France, qu'on ne leur a point donné de préparation professionnelle.
Qu'est-ce donc que l'enseignement primaire? — Une culture générale. — Preuve extérieure : qu'on le fournit aussi aux écoliers secondaires dans la première période de leur écolage. — Preuve intérieure : le nombre et la confusion des savoirs, routines et techniques qu'il comporte. Discipline corporelle : la décence, la politesse, la gymnastique; outillage intellectuel : lecture, écriture, calcul; études ou arts d'agrément : chant, dessin, récitation, géographie, histoire; signes sociaux : grammaire, latin, morale, religion chrétienne ou religion républicaine: voilà le bagage, assure-t-on, voilà au moins le viatique, indispensables à tout homme, oisif ou travailleur, riche ou pauvre, et quelque métier plus tard qu'il choisisse, à condition qu'il veuille s'appeler homme.
Cette culture vient à son moment, puisque l'enfant ne saurait produire. Mais rudimentaire à cause de Tâge de ceux qui la subissent; mais désordonnée parce qu'on a voulu qu'elle leur serve, toute seule, à tout et pour toujours; elle n'est pas assez viable pour subsister à travers leur adolescence et croître avec eux jusqu'à leur jeunesse.
Au contraire l'enseignement tchnique, l'enseignement primaire supérieur, l'enseignement secondaire sont des enseignements professionnels.
Le technique et le primaire supérieur se définissent même par là. Si factices, si mal organisées qu'elles soient (sauf exceptions), ces écoles d'agriculture, de commerce, d'industrie, d'administration préparent aussi directement qu'elles le peuvent leurs élèves au travail qui les nourrira. Vous trouverez fâcheux alors que 50.000 enfants seulement, sur 700.000, à en croire les chiffres approximatifs de M. Ferdinand Buisson, soient appelés chaque année à en profiter. Les 650.000 autres, garçons et filles, se contenteront de la pâtée primaire, en remerciant la bourgeoisie de sa charité.
Considérer l'enseignement secondaire comme un enseignement professionnel semble un paradoxe. Ceux qui l'aiment soutiennent que sa charge est de former une culture désintéressée de l'esprit. A quoi j'opposerais volontiers ceci : que la culture désintéressée est le métier de ceux qui n'en ont pas. Depuis qu'elle fonctionne, l'éducation classique est au service des « honnêtes gens », de ceux « qui ne se piquent de rien », bref de ceux qui ne font rien. Cette profession exige un apprentissage : faut-il pas (m'a-t-on dit) bavarder agréablement dans les salons, faire de l'esprit au théâtre, écrire son petit article, pratiquer divers sports, vivre enfin de galanteries et de faux art? Occupations à quoi suffisait, à quoi suffirait toujours la vieille formation secondaire, puisque les Jésuites en la fondant
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l'ont expressément adaptée aux besoins de ces gens du monde, en qui le bon goût remplace l'intelligence.
Mais la Révolution est venue, politique, puis économique; de France et d'Angleterre, elle a débordé sur l'Europe; la science a transformé le travail, le travail a compliqué la science; les liens qui rattachaient les hommes se sont multipliés et entrecroisés; un bouillonnement s'est propagé qui a déplacé les sources de la richesse. Les gens du monde, les gens de lettres ont dû céder le pas aux gens de laboratoire, aux gens d'oeuvre, aux gens d'affaires. Pour être vrai je devrais dire, et Delaisi nous l'a prouvé avec des noms, que les gens du monde et les gens de lettres sont devenus des gens d'affaires. Ainsi à l'aristocratie qui jouissait du travail sans le diriger a succédé la bourgeoisie qui a voulu le diriger sans cesser d'en jouir.
Et ce que les uns reprochent au latin, c'est de leur nuire dans leurs affaires, si les autres considèrent qu'il les y favorise.
De là (non d'ailleurs), le désarroi affreux où l'enseignement secondaire se débat depuis cinquante ans, depuis que Duruy tâcha de le moderniser en l'industrialisant. Enseignement « spécial », enseignement classique, enseignement « moderne » ; complication nouvelle, enseignement secondaire des jeunes filles; crises du grec, du latin, du français, des langues vivantes; crise de la culture générale: programmes apoplectiques, programmes délirants; combat <le toutes les disciplines les unes contre les autres, les mathématiques contre les lettres, la biologie contre la morale, l'allemand contre le grec, la philosophie contre l'ensemble; réforme de 1902: cycles et sections, bi et quadrifureations : latin et grec, latin et sciences, latin et langues, sciences et langues; conserver par la vanité la bourgeoisie, attirer le prolétariat au moyen des bourses et de l'utilitarisme; que voir en tout ce
tumulte, sinon un effort pour rendre exactement professionnel ce qui, devant l'être, ne l'est plus?
L'enseignement supérieur présente la même confusion, parce qu'au fond elle procède de lui. On peut considérer les facultés de droit, de médecine, des beaux-arts comme des écoles techniques supérieures. Les facultés des lettres et des sciences exercent une fonction plus complexe : ou bien écoles professionnelles aussi, phonétique, physique, chimie expérimentales; ou bien écoles normales secondaires, en tout point comparables aux écoles normales primaires, à charge de former les professeurs, licenciés ou agrégés, au lieu d'instituteurs; ou bien enfin, et sans doute il faudrait y regarder de près, écoles de généralisation philosophique; — toutes préparent les jeunes gens et les hommes de la classe dirigeante à diriger.
Que valent-ils dans cette fonction propre, il me semble que nous avons le droit d'en juger par l'ordre qu'ils ont établi dans la production. Pierre Hamp nous a démontré que la spécialité des Polytechniciens, par l'abstrait où ils veulent emboîter la pratique, consiste à déterminer les accidents de chemin de fer. Delaisi nous rappelait encore voici peu que l'invention des grands magasins est due à un petit employé, non pas à un commerçant diplômé. Sans même critiquer leur compétence, nous savons bien que les financiers, les métallurgistes, les ingénieurs de l'industrie électrique ne comptent pas premièrement avec les intérêts intellectuels ou moraux des prolétaires.
Or, — écrit Proudhon, — « que les prolétaires y songent !
« Si l'école des mines est autre chose que le travail des mines, accompagné des études propres à l'industrie minérale, l'école n'aura pas pour objet de faire des mineurs, mais des chefs de mineurs, des aristocrates.
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« Si l'école des arts et métiers est autre chose que Vart et le métier, elle n'aura bientôt plus pour objet de faire des artisans, mais des directeurs d'artisans, des aristocrates.
(( Si l'école du commerce est autre chose que le magasin, le bureau, le comptoir, elle ne servira pas à faire des commerçants, mais des barons du commerce, des aristocrates. »
Il s'agit donc pour nous, afin que l'éducation professionnelle donnée aux prolétaires ne nuise pas au prolétariat, d'en exclure la vanité mondaine, d'en fixer le caractère ouvrier, et d'y faire vivre une ferme unité de dévouement et de foi.