II. — Les Arts
Exclure le mondain de l'éducation secondaire bourgeoise, pour obtenir une éducation professionnelle prolétarienne, soyons francs : cela revient à en exclure la musique, le chant, le dessin d'ornement, le modelage, la danse, l'anecdote historique, l'anecdote littéraire, la diction, le théâtre. N'est-ce pas menacer dans le divertissement la personne humaine, et dans les arts d'agrément tout l'art?
Au contraire, je pense que c'est les fonder.
Qu'entendre par part? J'en distingue et j'en oppose trois modes : une invention du génie; une industrie du divertissement; un art ouvrier.
Nulle éducation ne peu! susciter le génie. L'énonce même de l'idée contraire serait absurde. Le génie n'est pas celui qu'on éduque. mais celui qui éduque : il n'a besoin ni de préparation ni d'aide, mais seulement de douleur. Et la douleur, au sein de l'existence la plus douce et la mieux ménagée, il saura la découvrir s'il •4 mission de la révéler.
Son art est une vue nouvelle et grande qu'il apporte de l'homme à tous les hommes. Virgile et Dante et Racine ont mieux peint l'amour que Herbert Spencer; et trente mille psychologues aidés de soixante mille psychophysiciens n'en remontreraient pas sur la volonté héroïque au seul Corneille ; ni au seul Shakespeare sur cette pauvre vie enveloppée de sommeil et tissée de l'étoffe des rêves... Cette connaissance émouvante de soi, tout homme s'ennoblirait à l'acquérir et à la posséder : mais cela, non pas comme un savoir, comme un sentiment; non pas comme un bavardage d'école ou de salon, mais comme un silence méditatif et une secrète ferveur; non enfin comme un élément d'éducation professionnelle mondaine, mais comme un élément d'éducation générale humaine.
En elle la passion nous touche, le plaisir nous dégoûterait. Cette plastique, cette mimique, cette gymnastique, cette orchestique, cette musique, cette poétique qui avant tout se proposent de plaire; — soit à un public assemblé, soit à un public dispersé; soit à l'individu, soit à la foule; — indignes du nom d'art, je les appellerai toutes d'un nom, une industrie du divertissement.
(Si l'on m'objecte que toujours l'art s'est efforcé de plaire, je répondrai que oui; mais avec ces deux restrictions : que jamais le public n'a été aussi abondant, donc aussi mêlé, donc aussi bassement exigeant qu'aujourd'hui; et que jamais jusqu'ici l'artiste ne s'était exclusivement préoccupé de plaire, soucieux qu'il restait encore d'exprimer une part ou tout ce qu'il pouvait de son cœur).
Cette industrie, avant même d'amuser les badauds, permet de vivre aux constructeurs de divertissements, aux exécutants et aux virtuoses. Ils en font métier : en ce sens donc, toute éducation appuyée sur l'art fait elle aussi, elle de son côté, une éducation prpfes-
L'Ecole entre la Science et le Travail 43
sionnelle. Elle est légitime à la façon d'une éducation agricole ou industrielle, — un peu moins parce que nous avons moins besoin de divertissement que de nourriture ou de puissance; — c'est une aberration que de l'avoir rendue plus glorieuse.
Reste le public de ces gens. Sans une « éducation artistique », (dit-on), il ne comprendra pas leurs œuvres. Le beau malheur! Je n'ai pas de goût pour les feuilletons, ni pour les vaudevilles, ni pour le cinéma. Mais quel progrès ferions-nous à les remplacer, dans l'admiration du prolétariat, par les romans « psychologiques » de Marcel Prévost, les pièces à automates de Paul Hervieu, la mise en scène usurpatrice d'Antoine, ou l'épouvantable barbouillage de nos salons de peinture?
Je refuse de me démener pour qu'on goûte ce luxe bête, ces toilettes menteuses, ces mobiliers de parade et de faux, cette sociabilité fondée premièrement sur l'hypocrisie et deuxièmement sur Ja prostitution. Je n'estime pas qu'on cultive un ouvrier en l'invitant à croire aux conflits de la conscience dans tous les voleurs et toutes les putains dont notre scène est encombrée. Aux trois quarts des romans qu'on lui vendrait trois francs ou dix-neuf sous, aux quatre cinquièmes de ces belles critiques désintéressées qui ornent les journaux quotidiens et les revues hebdomadaires, trouvera-t-il autre chose que le même manuel de bassesse, en mille volumes, qu'une immorale en action de l'escroquerie, de l'adultère, du proxénétisme, de la jouissance sale, alliée à la plus sotte vanité, au plus tranquille égoïsme de classe?
Hommes du peuple, nous réclamons un ari qui soit du peuple; hommes du labeur, des artistes qui sachent enfin que notre orgueil, nous ne le cherchons pas dans la noce, mais dans le labeur. 'Foutes les passions humaines, (pour nous), s'élèvent du travail et retoin-
bent dans le travail, comme les eaux du ciel et de 1* terre de la mer et dans la mer.
Un art ouvrier complétera cette éducation ouvrière. Qui s'applique au métier y aperçoit toutes vives les lignes de l'invention et de la beauté; s'il a une sensibilité originale, il aboutira vite à une création plastique, musicale ou poétique. Et je ne pense pas que cette conception ait rien d'étroit, si je n'usurpe pas en lui soumettant des monographies sérieuses, sévères, précises, comme la Vie d'un Simple ou le Syndicat de Baugignoux de Guillaumin, comme le Rail de Pierre Hamp, la Maternelle de Frapié, YYves Madec de Brenn et mon propre Homme en proie aux Enfants; et des œuvres d'ensemble aussi vastes, profondes et riches que la Charpente ou le Fardeau des Rosny, le Germinal de Zola, la Jeunesse de Péguy, les Rythmes Souverains de Verhaeren; — toutes nourries d'industrie, de critique et d'invention; toutes ayant cherché la beauté premièrement dans l'effort, et l'homme d'abord dans le travailleur.