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III. — Le Travail et la Science

Un seul regard sur nos jeunes gens, et nous verrons que la faiblesse ou la malfaisance de leur é^ication proviennent de ce qu'on l'a divisée absurdement. L'adolescence riche, l'adolescence pauvre se forment isolées, l'une au collège, l'autre à l'atelier. Et à l'une, on a prétendu distribuer la science sans travail, une âme sans corps; et à l'autre, le travail cans science, un corps sans âme.

Car tout labeur sérieux est un ; car si la science conduit le travail, c'est le travail qui outille et ravitaille la science.

Si je pouvais ici me permettre un développement

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philosophique, je l'emprunterais à Proudhon et à Georges Sorel.

A Proudhon, aux pages de cette Justice où il retrace le combat grandiose qu'il a le premier vu entre ceuxlà des hommes qui se nomment les Spirituels et ceuxlà de leurs frères qu'ils ont appelés les Charnels; (comme nous dirions entre les Intellectuels et les Manuels); entre les Penseurs et les Travailleurs, entre le Savoir et l'Opération, entre la Mystique et la Technique. Qui travaille prie, disaient les Bénédictins. Renonçons à cette prière, parce qu'elle se soumet à la grâce; obstinons-nous au travail qui exige la justice. Nous obtiendrons : Qui travaille pense. Toute idée qui n'agit pas ainsi s'éloigne du vrai et se dégrade.

A cette vue morale, M. Sorel a juxtaposé une vue plus proprement ontologique. Sans chercher (autant que je puisse croire) à unifier sa pensée, mais avec un effort passionné pour ne travestir ni le mouvement ouvrier ni la religion chrétienne, qu'il admire ou admirait également, il a reconnu dans la science (et surtout dans la physique) une construction de l'énergie humaine. Comparant ses lois ou ses hypothèses aux mécanismes parfaits du laboratoire et aux agencements de l'architecte et de l'ingénieur, il a conclu que loin de s'appliquer sur la réalité du monde (ou, comme disait Marx, sur le milieu cosmique), elle tachait de lui substituer, pour s'en servir, une réalité fabriquée (ou, comme disait Marx, un milieu artificiel). La science n'est donc plus définie ainsi qu'il no analyse de la nature, mais ainsi qu'une synthèse du travail : et si, dans le domaine de la nature, où elle ne peut pas agir contre la religion, celle-ci, et en particulier le christianisme, conserve tous ses droits: dans le domaine du travail, et pour lui assurer les siens, elle collabore avec l'opérariat révolutionnaire, avec le syndicalisme.

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Je ne développe pas. Je laisse à ceux que ce grave jeu intéresserait le soin de concilier le catholicisme latent de M. Sorel avec l'anti-théisme déclaré de Proudhon. Ayant obtenu d'un homme d'affaires et d'un ingénieur l'assurance que le travail et le savoir sont une seule chose, nous pouvons afin de fonder l'éducation prolétarienne essayer de concerter une analyse de la science avec une analyse de la production.

L'analyse de la science existe. Les progrès violents de la physique, les prolongements que la chimie a poussés très loin dans la biologie, la fondation de la géographie humaine ne me semblent pas avoir modifié beaucoup la vieille classification d'Auguste Comte. Il a distingué, les établissant chacune sur un puissant fait irréductible, six sciences autonomes, qu'il a ordonnées selon leur généralité décroissante et leur complexité croissante. — Ses disciples en ont ajouté deux, et voici rémunération complète : — mathématiques, astronomie, physique, chimie, biologie, psychologie, sociologie, morale.

L'analyse de la production, au contraire, n'est pas faite ; et il y aurait deux manières d'y procéder, soit en considérant l'esprit, soit en considérant l'industrie.

On sépare et on oppose souvent le travail manuel et le travail intellectuel. C'est opposer sottement et insuffisamment séparer. — Sottement opposer : nous savons tous que le travail intellectuel exige un effort du corps, comme le travail manuel un effort de l'esprit ; et si je me connaissais mieux en physiologie, je dirais qu'un labeur harmonieux répartirait la dépense nerveuse à l'égal de la dépense musculaire. — Séparer insuffisamment : car j'aperçois une troisième espèce de travail, que je voudrais appeler, restituant à ces deux adjectifs leur sens grec et latin,

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tantôt le travail domestique, travail de la maison, tantôt le travail politique, travail de la cité. Ménagère et aménagère, la mère de famille n'a pas besoin d'être ouvrière, employée ou professeur : entre ses meubles, sa cuisine et ses enfants, elle accomplit cette triple médiation ; elle administre le budget, elle règle l'économie, elle assure la paix, elle favorise avec l'entretien de son mari et le sien la croissance de leurs descendants ; elle préserve enfin le foyer des influences étrangères qui pourraient le dissocier ou l'éteindre. Activité multiple et bienfaisante ! Qui s'en charge dans l'Etat, si mal qu'il s'en acquitte, nous le payons assez cher. Songez à nos fonctionnaires, à nos financiers, à nos députés, à nos soldats. S'ils avaient cependant l'honnêteté et la compétence, nous ne les mépriserions pas : or la compétence, beaucoup l'acquièrent en travaillant ; et l'honnêteté, notre morale syndicaliste la soutiendra. — Alors travail manuel, travail intellectuel, travail administratif, cessant de se juxtaposer mal dans une division heurtée des privilèges et des fonctions, se continueront dans une activité organique de la production.

La matière, la géographie, la tradition, le besoin canalisent celle-ci. Quoi que les machines fassent, l'agriculture reste distincte de l'industrie ; les industries elles-mêmes ne se trouvent pas unifiées; en appelant le commerce une industrie du transport et de la distribution, on n'en a pas changé l'essence. Et cette tripartition classique, elle non plus, n'épuise pas le donné social. Fonctionnaires de gestion ou administrateurs, fonctionnaires de gouvernement ou politiciens, nous pouvons croire que sans disparaître ils n'exerceront plus leur parasitisme, .le parlais tout à l'heure de cette industrie du divertissement, abusivement appelé art. En quelle spécialité, de même.

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ranger les ouvriers nomades, forains, matelots et pêcheurs. Pelloutier s'est efforcé d'organiser un syndicalisme maritime, et malgré le sens admirable qu'il avait des réalités, il a échoué. Si jamais au lendemain de la Révolution, comme on disait dans nos enfances, la classe ouvrière se trouve seule, elle doit envisager devant quel ouvrage. Enfin refuseronsnous de regarder la foule des sans-travail, la houle noire de 1' « armée de réserve industrielle » ?

Une fois de plus, cette pédagogie cesse d'être autonome. Solidaire déjà de la psychologie et en général de toutes les sciences, la voici qui dépend d'une systématisation économique à peine commencée. Nous ne pouvons pourtant pas attendre l'achèvement de l'une pour ébaucher l'autre.

Vérifions si le transport de l'analyse ferme dans l'analyse rudimentaire accusera au moins quelque communauté d'articulation.

Les méthodes mathématiques conviennent à tous les esprits : on leur fera donc place dans une éducation générale supérieure. La technique n'est guère indispensable qu'à la mécanique et à la banque, donc à beaucoup d'industries et au commerce.

L'astronomie est une auxiliaire de la navigation, et par la météorologie, de l'agriculture.

La physique est presque entièrement industrielle. Tout ouvrier de la construction, de l'électricité, des transports, se perfectionnera si elle intervient au chantier comme son travail intervient au laboratoire.

La chimie a transformé ou inventé nombre d'industries ; elle a entrepris à présent de révolutionner l'agriculture.

La biologie (zoologie et botanique seules, si nous admettons la dissolution de l'ancienne géologie en éléments physiques et chimiques) est inséparable évidemment de l'agriculture et de la médecine.

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La psychologie, utile en quelque sorte aux commerçants et aux administrateurs, prend une importance professionnelle pour l'artiste (au cas où il ne la possède pas infuse) et pour l'instituteur. — Soit comme outillage intellectuel, soit comme méthode de vie, elle paraît d'ailleurs nécessaire à l'éducation générale, élémentaire ou supérieure.

En tant qu'histoire, la sociologie est précieuse à chacun. En tant que droit, statistique, économique, on la réserve à la spécialité politique, jusqu'à ce que celle-ci se trouve par la continuité du travail dé-spécialisée.

La morale enfin centralisera l'éducation générale supérieure : l'invention technique et le rapprochement des conclusions particulières à chaque science lui rendront cette activité créatrice et cette profondeur philosophique qu'elle avait perdues depuis l'affaiblissement des religions.

Je donne cette concordance pour ce qu'elle vaut. Elle a plusieurs défauts que je vois; elle en a bien d'autres que je ne vois pas : j'espère qu'on me les signalera. Elle nous permet, sans abuser du langage, de cataloguer une production physique, une production chimique, une production biologique, une production sociologique; et de considérer à part une formation mathématique, une formation psychologique, une formation morale du jugement. Résultat utile, s'il nous autorise à limiter dans tout enseignement la part de la discipline intellectuelle, et s'il nous convainc que l'instruction des prolétaires doit cheminer de l'atelier au laboratoire, et non inversement.

Hien de plus facile à présent (et même c'est trop facile), que de se figurer six ou sept apprentissages réservés à l'adolescence ouvrière, et caractérisés par la cohésion de la science et du métier, de la théorie

abstraite et de la pratique industrielle, de l'école, de l'usine et de la Bourse du Travail.

Savoir :

Un apprentissage nautique et maritime, — complété par l'astronomie et la biologie; — et les enrichissant à son tour.

Un apprentissage agricole et rural, — approfondi par la biologie et la chimie; — et leur posant, comme il les a posés à Pasteur, à Mendel et à de Vries, des problèmes nouveaux.

Un apprentissage industriel et urbain, — aboutissant à la mécanique, à la physique, à la chimie; — et retravaillant comme Stephenson ou Forest avec elles.

Un apprentissage commercial et nomade, — renseigné par la psychologie, la géographie, les mathématiques, l'économique; — et capable, ayant élevé le Boucicaut d'un Magasin de Gros international, de les renouveler.

Un apprentissage administratif, municipal ou syndical, — expérimenté en économique, en droit, en histoire; — et qui multiplierait pour nos fédérations d'industrie ou de métier les Merrheim et les Delzant. Un apprentissage normal et scolaire, — une éducation des éducateurs, — pédagogique et psychologique ; — jusqu'à ce que chacune des industriessciences précédemment énumérées produise ses professseurs propres, comme elle aura produit ses inventeurs et ses généralisateurs.

Un apprentissage esthétique et citadin, — pénétré de biologie, de psychologie et d'histoire; — en attendant l'éviction de l'art bourgeois par l'art ouvrier.

J'aurais pu me borner, je me bornerai dans la sui ; à ceux de ces apprentissages qui conviennent à la classe actuellement ouvrière. Mais vous voyez par cette énumération que notre principe, s'il est

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vrai, comme je n'en doute pas tous les jours, rendra ouvrières à nouveau les classes qui se sont séparées du travail. Autrement dit, fonctionnant entre le prolétaire, qui n'est pas encore un homme parce qu'il n'a pas de culture, et le bourgeois, qui n'est plus un nomme parce qu'il n'a pas de métier, il refera l'homme.

Telle est la générosité propre du syndicalisme. Ainsi le vieil enseignement secondaire est rompu; la confusion, l'entassement de ses programmes a cessé; retrouvant une direction et une destination, il a retrouvé une unité pathétique ou religieuse.

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