IV. — L'Unité
Pourquoi en effet y a-t-il toujours une Bourgeoisie, pourquoi n'y a-t-il pas encore un Peuple?
J'entends : pourquoi l'art, la science, la politesse, le luxe, la philosophie, d'un seul gros mot pourquoi la civilisation est-elle, ou a-t-elle l'air d'être, œuvre de la Bourgeoisie, et non du Peuple?
J'en sais une raison profonde, trop émouvante cependant pour que je l'exprime encore plus qu'à demi : celle-ci que la Bourgeoisie est la première œuvre du Peuple. L'histoire nous montre que le Peu pie a renoncé à soi-même : il a voulu s'enrichir et s'anoblir, au moins dans ses enfants; il a voulu parvenir. Et la Bourgeoisie sa tille, au moment qu'il relève un peu le dos pour l'admirer, lui donne la schlague. Il Ta méritée: s'il avait refusé de parvenir, il aurait fait tout seul la civilisation, et il l'aurait gardée.
Mais encore ? — Je note que, depuis la Renais-
sance, tandis que l'éducation populaire n'a plus de cœur, l'éducation bourgeoise en a un.
J'appelle cœur quelque principe fervent, quelque passion établie à l'intersection des connaissances et des techniques, au foyer du savoir et du dévouement, les exhalant de soi, les ramenant à soi par un mouvement qui sache animer l'homme et le monde.
Le moyen âge avait eu ce cœur : la foi chrétienne. — Ils ne lisaient pas, ils n'écrivaient pas; ils priaient. Ce n'est pas leur griffonnage, c'est leur prière, (cette prière commune au plus humble et au plus grand, la prière de Dante, la prière de Jeanne d'Arc, cette oraison par qui tous se sentaient un); — c'est leur prière qui, fomentant leur art et leur histoire, a suscité ces cathédrales et conduit ces croisades.
La bourgeoisie révolutionnaire a eu un autre cœur: la foi romaine. — Tous ensemble (mais les bourgeois seulement), ils avaient appris le latin. Et du dernier liseur de gazettes à Voltaire, du dernier curé de campagne à Montesquieu et à Rousseau, feuilletant le même livre, attribuant aux mêmes réalités la même grandeur, ils ont fait ce 89 et ce 93, ils ont institué cette démocratie qui les détruira.
Mais le peuple, il n'a de cœur que pour envier les riches. Si je puis qualifier d'un seul mot l'ancienne éducation paysanne et artisane : une éducation catholique; l'ancienne éducation moyenne, monarchique ou républicaine : une éducation latine; l'éducation supérieure moderne même : une histoire ou une physique; je ne puis pas caractériser, me donnât-on plusieurs mots, l'éducation du prolétariat.
— Laïque, ont dit les fondateurs. Mais laïque, cela signifiait anti-chrétienne. Une négation, où il fallait une affirmation. Mission de détruire, et non de créer. Nulle indépendance, nulle originalité: puis-
L'Ecole entre la Science et le Travail 53
qu'on ne songe qu'à l'adversaire, on l'imitera. Supposé qu'il tombe sous vos coups, ne tomberez-vous pas aussi, emportés par l'élan, et sur le nez?
— Scientifique, ajoutèrent-ils. Ils décernaient cet adjectif aux résultats incomplets d'une recherche qu'ils croyaient finie, et non à cette méthode laborieuse qui continuellement invente le monde. Hypnotisés sur l'évolution comme des poules sur un trait de craie, le courage leur manqua pour propager leur cosmogonie à ennuyer les liseurs de Bible. Et leurs enfants pourvus d'une morale automatique se trouvèrent tout seuls parmi un outillage excellent pour le bien et parfait pour le mal.
— Patriotique, ont-ils crié. Ils avaient beau jeu, la guerre ayant mal tourné : en prononçant patriotique, on sous-entendait anti-prussien. Mêmes remarques que tout à l'heure : la négation oblige à contrefaire ce qu'on nie. On bâcla une pédagogie a l'allemande, une histoire à l'allemande, une république sociale à l'allemande. Il n'y a que la guerre qu'on fit à l'anglaise.
Patriotique aurait convenu, mais dans un autre sens; au sens de Michelet et de Quinet, maîtres de Ferry, vrais initiateurs d'une laïcité qu'il appauvrit; au sens des premiers insurgés de la République fédérée. Le seul nom de la France, « inexpiable, éternel », écrit Michelet, — c'est Révolution.
— Révolutionnaire alors? Je ne sais s'il l'ont pensé, la peur les prit, vous savez qu'ils n'ont pas osé le dire.
Et pourtant si l'éducation prolétarienne doit vivre autour d'un principe et d'un cœur, il ne peut être ni littéraire ni classique ni chrétien. Aux travaileurs de fonder en pleine conscience (au moins si telle fondation comporte la conscience), une foi du travail et du savoir, une foi svndicaliste.
Syndicaliste; — de ce syndicalisme que j'ai dit, où s'entre-nourriraient dans une brûlante unité l'esprit héroïque et la conscience professionnelle, la bravoure delà vieille aristocratie (du temps qu'elle était brave), l'invention de la vieille bourgeoisie (du temps qu'elle inventait), et l'éternelle patience du peuple.
Mai 1912.
L'Enseignement Primaire