V. — Allégement et adaptation des programmes
Allégés, qu'en dites-vous? — Vous avez là mon programme primaire tout entier. Sauf l'arithmétique et la géométrie, j'en exclus toutes les sciences. Leur place est dans l'apprentissage, avec le travail. Habitués par notre critique de la sensation à l'observation et à l'analyse, les élèves d'ailleurs acquerront plus vite les notions précises que leur métier réclamera.
Pas d'histoire non plus. Anecdotique, on en parlera dans ces leçons de choses. Politique, abstraite, elle est incompréhensible aux enfants; et je ne suis pas certain que tous les adolescents puissent en profiter.
Pour les mêmes raisons, pas d'instruction civique: elle paraîtra mieux à son heure, mieux à son lieu, dans l'éducation générale supérieure, alors que le jeune homme, apprenti dans un métier, pourra justement se considérer aussi comme un apprenti dans la cité.
L'orthographe, la grammaire, le dessin se trouvent
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absorbés dans la méthode intellectuelle; le chant dans l'éducation physique; il ne reste rien.
Adapté, (et toujours on sous-entend: aux besoins et aux aspirations de la classe ouvrière; ce que j'ai défini brièvement: au travail), je déclare net que mon programme refuse de l'être.
Me voici aussitôt en désaccord avec bien des gens.
« Notre système d'éducation, (dit M. Siegfried), nos programmes conçus à une époque où nous n'avions pas encore conscience du rôle commercial de la France et des difficultés qu'il comporte, semblent retarder sur les nécessités de l'heure présente. Nos méthodes d'enseignement, nos programmes, ont été conçus comme s'il n'existait en France que cette élite intellectuelle qui peut profiter d'une instruction abstraite et tourner son activité vers les recherches scientifiques, la littérature ou tout au moins les carrières libérales et administratives. Pour la grande masse, de par les nécessités de la vie moderne, le savoir doit être un instrument, un moyen de lutte, un outil pratique... A l'école primaire, les élèves devraient trouver une éducation professionnelle très précise, procédant par des exemples concrets, empruntés à la réalité, et par des exercices qui soient l'image même des occupations normales d'une carrière commerciale. »
« Les programmes scolaires, (écrit aussi M. Méline), sont trop vastes, trop généraux, tiennent trop de l'encyclopédie. On a la prétention de parler de tout, de donner des notions de tout à de jeunes enfants dont l'intelligence s'ouvre à peine. A cet enseignement abstrait qui ne fait guère jouer que la mémoire, nous voudrions substituer un enseignement concret et à tendances professionnelles, taisant sans cesse appel au jugement de l'élève et à son esprit d'observation. L'enfant retient facilement ce qu'il voit, ce qu'il tou-
che, parce que cela l'intéresse... Nos programmes d'enseignement devraient être calqués sur les besoins du milieu où cet enseignement est donné. Dans les campagnes ils devraient avoir pour objectif la carrière agricole, et dans les villes, la carrière industrielle ou commerciale; dans les villages la mission de l'instituteur est surtout de former des agriculteurs, et dans les villes des chefs d'ateliers, des ouvriers intelligents, des employés de commerce. »
Distinguer, comme je l'ai fait, renseignement général de Venfance et renseignement professionnel de Vadolescence, voilà qui suffit à résoudre la contradiction intérieure de ces vœux, et à montrer la raison pourquoi, en les trouvant sensés, nous les trouvons réactionnaires. Aussi éprouvé-je de l'ennui à voir un homme que j'estime y applaudir.
« Il n'y a rien d'étonnant, écrit M.-T. Laurin, (à qui j'emprunte mes trois citations), que les syndicalistes révolutionnaires et les représentants de la production capitaliste envisagent certaines questions sur le même plan. Les idées de conservation sociale mises à part, les ouvriers révolutionnaires souscriraient à la plupart des déclarations de MM. Méline et Siegfried. »
S'il en était ainsi, à eux de juger; mais à mon avis, les ouvriers révolutionnaires seraient dupes.
L'éducation primaire doit-elle rester générale, comme il est obligatoire qu'elle le soit, et en même temps former des agriculteurs et des chefs d'atelier? Alors, à la sottise encyclopédique elle ajoutera la sottise technique, à une préparation intellectuelle incomplète et surchargée une préparation professionnelle fantaisiste et hâtive. La conservation sociale se trouvera dès lors assurée : aucun enfant ne s'en relèvera.
Une fois de plus, je signale l'équivoque. Les fils de la bourgeoisie suivent deux éducations, les fils du peu-
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pie n'en suivent qu'une. Ce n'est pas l'améliorer que de la faire compter pour deux.
Les jeunes prolétaires ont besoin d'une discipline intellectuelle qui ne soit pas encyclopédique, mais méthodique. C'est elle que j'appelle une critique de la sensation. Elle leur formera un esprit.
Plus tard ils ont besoin d'une éducation professionnelle qui ne soit pas technique étroitement, mais scientifique. C'est elle que je confierais à l'apprentissage syndical. Il leur enseignera un métier.
Autrement, on les abrutira.
A présent, je puis me tromper. Vérifiez. Au moins je me serai trompé nettement.
Juillet 1912.
L'Apprentissage agricole