I. — La vocation
L'éducation générale élémentaire a fourni aux enfants la santé, l'outillage des signes, la méthode intellectuelle, la sensibilité morale, sans lesquels ils seraient entrés inachevés dans la société. Les y voici, capables de travail et de liberté. Ils ont douze ou treize ans : je n'ai pas besoin de dire que nous ne leur réclamerons pas un certificat d'études primaires. Ils certifieront qu'ils savent entretenir leur corps, lire, écrire, compter, raisonner sur les textes ou les choses en employant ces puissances dans l'éducation professionnelle.
Je ne me dissimule pas que dès ce moment nous avons l'air de résoudre un problème tout nouveau sans le poser. Mais mesurons-le bien.
Ce petit paysan, cette petite paysanne, (et de même, comment tout dire à la fois?, ce gamin, cette fillette des villes), ont-ils une vocation déterminée? ont-ils en connaissance de cause choisi le métier auquel nous allons les préparer? Question qui fait rire. Avonsnous dès lors le droit, sans consultation sérieuse, de les vouer au travail?
Je suis au regret de peiner les âmes sensibles : mais si nous ne nous arrogeons pas tout de suite ce droit, la nécessité le prendra. Où envoyer un enfant de treize ans? A l'école primaire supérieure: c'est lui faire suivre un apprentissage incomplet ou déguisé. Au collège
ou au lycée: j'ai constaté que l'éducation secondaire préparait exclusivement aux professions libérales et dirigeantes. A l'atelier: voilà ce que nous regardons chaque jour sans épouvante. Consentez-y donc, à cette condition, que la pratique y devienne éclairée et complétée par la science.
On me reprochera cette fois mon optimisme. Je dirai cependant que par cette culture scientifique justement le jeune apprenti acquerra cette liberté d'esprit, cette souplesse alliée à l'énergie qui manquent autant à l'ouvrier non instruit qu'au bourgeois non laborieux. L'exercice aveuglé d'un métier mal compris abrutit; mais croyez que beaucoup d'honnêtes gens ne souffrent pas moins d'un abrutissement dû à la culture. Notre apprentissage manuel, intellectuel et syndical au contraire se flatte de neutraliser une sottise par l'autre, et de parfaire, en les conciliant, le travail industriel et la réflexion abstraite.
Cette hypothèse présentée et admise, allons-nous de l'avant? Dans ce milieu paysan, nos enfants sont tous paysans. Nous supposerons donc qu'ils se destinent au travail de la terre; nous souffrirons donc, au lieu de leur imposer une curiosité historique ou une curiosité mathématique, qu'ils nous réclament un apprentissage d'agriculteurs.
Une réserve encore, une dernière assurance: il se peut qu'un enfant, soumis à cette discipline, souffre, se révolte ou languisse. Je pense à deux petits garçons d'autrefois: à M. Loisy, dont la critique religieuse, au jugement de ceux qui jugent, a vraiment une portée historique; et à Charles Péguy, le plus grand poète chrétien qui vive. Je ne puis songer sans trembler que tous les deux furent deux petits paysans en sabots, maigres et faibles, et dont nous aurions tué l'esprit par la chimie agricole et la houe... Nous en serionsnous aperçus à temps, assez tôt pour leur procurer, au lycée d'Orléans ou au collège de Saint-Dizier, la place
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dont ils avaient besoin pour quitter nos sillons et tracer le leur? — Je l'espère: et puisqu'il n'y a pas moyen d'en dire davantage, espérons que l'éducation agricole ne sera pas tyrannique, que nous prendrons garde à ne pas étouffer, en syndicalisme, ces germes qui vivaient et grandissaient en capitalisme, que nous respecterons chaque rêve dans chaque cœur... Il faut plusieurs labours au champ du monde.