II. — Le peuple
S'il est vrai que les principes directeurs de l'éduca tion des jeunes ruraux doivent reproduire les principes du travail de la terre, distinguons d'abord ceux-ci, ou tâchons-y.
Je connais fort peu la vie campagnarde; j'ai surtout étudié mon sujet dans un livre de Michel Augé-Laribé, intitulé Y Evolution de la France agricole, et qui m'a paru excellent.
Deux traits, semble-t-il, caractérisent essentiellement les milieux ruraux, sans que je doive ici séparer les régions encore rustiques des régions déjà industrialisées, savoir: — le chômage en hiver, le surtravail en été, et l'indivision du travail.
Chômage et surtravail sont très exactement corrélatifs. Si les machines ont permis des fenaisons, des moissons, des battages énormes et rapides, elles ont supprimé tout cet affectueux bricolage de l'hiver, qui amusait encore notre enfance, depuis la réparation des petits outils jusqu'aux coups du fléau sur l'aire... Deux évolutions contraires ont suivi: les indigènes ont quitté leur campagne, et, du moins dès que la grande culture a commencé d'y régner, les nomades y sont venus. Les emblavures de Brie et de Beauce, par le même mouvement magique, ont chassé leurs Français
stables pour appeler, trois mois durant, des Belges et des Polonais.
Je songeais que si les enfants des paysans se sentaient, par une « inducation » profonde, enracinés à leur milieu, co-existants, co-substantiels, co-éternels à leur terre, ils résisteraient mieux à la succion des villes: mais est-ce sérieux?
La transformation économique suffit à dépeupler les bourgades: le travailleur ne peut vivre que là où il trouve à travailler. Il est trop naturel aussi que les enfants des cultivateurs soient adjoints l'été à un personnel toujours insuffisant: — s'ils ne fréquentent pas l'école, ils ont mieux à faire. Ce n'est pas en leur vantant, sans doute par la lecture des Géorgiques, le labeur qu'on leur prend, qu'on les y ramènera; c'est en leur en donnant du nouveau, et c'est en le leur enseignant.
Nous voici donc obligés de concevoir, à l'image de l'agriculture saisonnière, une pédagogie agricole saisonnière. Un jeune homme des bois, interrogé par moi, à Vosves, sur les intentions qui l'avaient conduit à l'école primaire supérieure, me les confia d'un mot très beau: « Je viens pour passer l'hiver. » Les instituteurs ruraux voudront-ils écouter ce cri naïf du besoin?
...La classe cesserait au commencement de mai, les inspecteurs ne se lamenteraient plus sur la désertion de leurs petits coupeurs d'herbe ou serveurs de batteuse. Mais auraient-ils su composer, auraient-ils au moins autorisé les maîtres à composer un programme d'hiver assez riche, assez souple et vivant pour qu'il serve, pour que ceux qui l'auraient suivi s'en souviennent encore en juin? Et comment s'y prendre?
L'Apprentissage agricole 77