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III. — La culture et la biologie

Rien en effet qui soit plus varié, mais et à cause de cela rien de plus confus et de plus surchargé que les travaux agricoles. Les journaliers ont beau se cantonner dans un emploi unique, leur rêve est de devenir en même temps petits fermiers. Mais le fermier, mais la fermière, ne sont-ils pas ensemble ou tour à tour occupés de la terre, des engrais, des blés, des foins, des bestiaux, du lait, du beurre, du fromage, de la basse-cour, du potager, du verger, de la forêt, du chanvre, du colza, des betteraves, de la vigne et du vin? J'exagère sans exagérer: le travailleur agricole est bien en principe un travailleur universel. Universalité que la nature lui réclama toujours, et à laquelle il suffit parfois: c'est de quoi expliquer, par le bout optimiste de la lorgnette, l'intelligence, la souplesse, le génie, je voudrais dire la plénitude d'humanité, de quelques paysans, à qui la terre avait posé toutes ses questions à la fois, et qui lui donnèrent toutes leurs réponses; — et aussi, par le verre pessimiste, la misérable routine, l'accablement machinal, je dirai sans mépris la bestialité, l'obscur retour à la poussière de tant d'hommes de poussière qui, faute de temps, faute de courage, faute d'imagination, s'abandonnèrent aux saisons comme des ombres.

(Comparez, pour éclaircir cette psychologie, un paysan d'Eugène Le Roy à un paysan de Zola; le maître du Frau, par exemple, au père Fouan ou au crapuleux Buteau, vrais ensemble.)

Cette indivision du travail, où je crois voir le propre de l'agriculture, et qui paraît fondée en la nature des choses, le machinisme la fera-t-il cesser? Il a obligé, en beaucoup d'endroits, les ouvriers agricoles à se spécialiser; il obligera de plus en plus, nous dit-on, les petits fermiers à réunir leurs terres pour y pratiquer

la monoculture. Mais il amène des complications bien plus nombreuses: d'abord sa mécanique même, construction et réparations; puis, pour remédier au chômage d'hiver, toutes ces artisaneries par lesquelles Kropotkine voudrait concilier l'industrie et l'agriculture. Féculeries, sucreries, distilleries, ateliers de cartonnage et d'emballage, une quantité d'usines s'annexeront aux fermes. Déjà et de toujours, le travail rural a eu ses marches, j'entends les domaines accessoires qu'il alimente sans les administrer, et où, par conséquent, se sont installés ses parasites: le négociant en gros qui, ramassant le lait, le grain, le vin, supplée à une organisation commerciale; le notaire, l'arpenteur, le conservateur des hypothèques, introducteurs du droit. Les phosphatiers, les compagnies de chemins de fer hier, les électriciens demain, se sont employés et s'emploieront à combiner de nouvelles servitudes...

Confusion achevée, où le pédagogue a perdu pied.

Qu'il donne une secousse! Qu'il laisse à la ville une éducation industrielle sérieuse; qu'il commette à l'éducation générale, continuée et marchant de l'élémentaire au supérieur, le soin de ce qu'il faudra bien enseigner de non-agricole aux agriculteurs. L'essentiel paraîtra dès lors analysable en ses éléments, qui sont la terre, les plantes, les animaux et les produits.

Pour que le paysan travaille à sa terre, il faut qu'il la connaisse et qu'on lui enseigne à l'amender régulièrement et à l'exploiter. La nature du sol est objet de géologie, ainsi que le choix et la distribution des engrais. Je ne déciderai pas entre Liebig et Kropotkine si les végétaux vivent par réactions ou par fermentation: chimie des minéraux ou chimie des organismes, ce sera toujours la chimie qui gouvernera les assolements.

Les plantations et l'élevage dépendent de la botanique et de la zoologie. A la routine des jachères, des étables mal construites, du fumier gaspillé, d'une do-

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mestication incomplète et insuffisante, la botanique à ses débuts a substitué la rotation des cultures, la zoologie l'hygiène, la psychologie animale de nouvelles entreprises comme l'élève en grand du canard ou de l'outarde.

La conservation des produits agricoles se range aussi dans cette industrie biologique. (Le mot est, je crois, de M. Sorel.) Le lait et le fromage, le vin et les fruits, dans leur lutte ou leur collaboration avec les micro-organismes (si j'ose dire), ont besoin d'une assistance sympathique, qu'un chimiste seul leur procurera. Ainsi la ferme nouvelle, où l'électricité traira les vaches et où le camembert mûrira dans un tube à essai, ne prend pas la figure d'une filature, mais celle d'un institut Pasteur.

Les détails du ménage et de l'économie, la comptabilité des récoltes, la vente des produits, dans une exploitation considérable, pourraient occuper un homme muni d'une éducation commerciale complète. Dans une petite ferme et dans une ferme moyenne même, un homme intelligent s'y retrouvera, je le suppose, faites quelques expériences.

Voici toute la technique agricole agglomérée autour du savoir biologique. Suffit-il cependant, et un manuel de chimie organique, de géologie, de botanique et de zoologie, intelligemment ordonné, nous fournira-t-il le programme des écoles secondaires rurales?

Non.

Ces programmes d'abord devront être régionaux. Toute science se compose en partant d'une famille de faits qu'on étudie à fond, et à laquelle on ramène pour la comparaison tous les autres. Il serait ridicule de traiter du maïs en pays de betterave, ou de la vigne en Beauce. Une distribution géographique est donc indispensable à la base de cette organisation scolaire; et c'est ici, Dumoulin, quoique en un sens un peu particulier, que j'accueillerais avec cordialité votre idée d'une carte de France syndicaliste.

Bien rares seraient en outre aujourd'hui, dans nos villages, les instituteurs qui se sentiraient capables de tracer un tel programme, d'y pratiquer les abstractions, d'y introduire le symbolisme nécessaires, d'en assouplir enfin l'ordre et de l'accorder à la lois sur le vaste mouvement des saisons et sur la conscience paysanne. Ils mourront à la peine, s'ils veulent travailler seuls. Que ne cherchent-ils des collaborateurs!

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