V. — L'instituteur
Mais existe-t-elle? — Où recrutera-t-elle ses maîtres? et que manque-t-il à nos instituteurs ruraux, tels qu'on les connaît, pour la fonder et la faire réussir? Le ministère de l'Instruction publique, évidemment ému par les articles de la Vie Ouvrière, a répondu: en attendant de réformer d'ensemble les écoles normales, il a résolu d'y transformer l'enseignement de l'agriculture. On étudiait un an, trente heures; on l'étudiera trois ans, soixante heures; on travaillait au jardin, on travaillera au laboratoire. Gela, bien entendu, par toute la France: ainsi les instituteurs qui exerceront dans les grandes villes industrielles pourront y introduire la violette, les céréales, les arbres fruitiers et les œillets d'Inde.
Je n'insisterai pas. Si l'éducation normale doit être professionnelle, qu'on le dise d'abord. Mais toute éducation professionnelle est par là même locale. Là donc où l'agriculture est l'occupation dominante, il faut faire d'elle la dominante de l'enseignement: et là où l'agriculture est occupation secondaire, il faut l'exclure de l'enseignement.
Solution trop simple: on attendra que le syndicalisme l'impose, et alors on lui révélera qu'on y songeait depuis cent ans. Actuellement le bavardage de l'enseignement primaire élémentaire sévit exagéré encore dans renseignement primaire normal: et c'est par sa faute que nos instituteurs ruraux manqueront de préparation et de dévouement ; — ceci sans médire de ceux qui se dévouent.
Ils ont tout appris: toute l'histoire, toute la géogra phie, toute la physique, toutes les mathématiques, toute la littérature française, et la littérature antique, et les littératures d'Europe, et une langue étrangère... Je ne conclurai pas qu'ils ne savent rien, mais e\i-
déminent en oubliant ce fatras (et il faudra bien qu'ils l'oublient pour vivre!) ils oublieront aussi leur biologie, leur chimie et leur agriculture.
Voudront-ils les rapprendre? Sauront-ils? Pourrontils? Je conseillais à l'un de mes normaliens d'étudier le petit bourg où on l'envoyait. — J'y resterai si peu de temps, disait-il. — Et comme je le questionnais encore, il m'éclaira d'une voix toute douce, toute naturelle : — On veut de l'avancement. — Ainsi ce village ne verra jamais que des instituteurs impatients de le quitter.
Rude réponse. Je prendrais volontiers la responsabilité de conduire un jeune homme à l'extrême pauvreté. Le dévouement fait une nourriture. Mais une femme, une mère, des jeunes filles... j^ ne puis. Mieux vaut me taire, jusqu'à ce qu'un honnête traitement permette à l'instituteur de s'établir et de s'enraciner.
Supposons cependant que sa bonne volonté soit illimitée. C'est le temps qui lui manquera. Il en trouverait s'il entreprenait de réduire de moitié, des trois quarts, le bloc informe de l'éducation élémentaire. (A la vérité, l'inspecteur primaire y mettrait ordre.) Il lui faudra des livres. Arriverons-nous à dresser de bonnes listes bibliographiques, à organiser une bibliothèque syndicaliste circulante? Pensez-y, rue Grangeaux-Belles. Il préférera enfin, c'est de son âge, au sérieux, à l'aridité (disent-ils!) du travail, les délices de l'amour, de l'amitié ou du vagabondage. Qu'il m'en croie: l'amour et le travail sont un; les paresseux ne sont dignes que de l'ordure. S'il veut se promener, qu'il emmène ces pauvres enfants. Et des amis, je lui en présente un.
L'Apprentissage agricole 85