‹ Réflexions sur l'éducationChapitre 37 sur 109 · VI. — Les syndiqués · texte numérisé non relu

VI. — Les syndiqués

Croyez-vous en effet que j'invente? — J'exagère: parce que je résume et que je systématise. Je ne m'en excuse pas: c'est en cela que je puis servir. — Mais croyez-vous que faisant ce tableau, je n'obéis qu'à un mouvement généreux et bavard, je me laisse assourdir par « les exclamations saugrenues de quelque rêveur » ? que parcourant ces champs, visitant ces écoles, saluant ces hommes, je ne foule pas un sol vrai, je ne serre pas la main, je ne rencontre pas les yeux, des gens de mon métier et de ma race?

Fournissant ma preuve, voici un admirable texte, une lettre où Michel Petit nous présente un effort semblable à celui que j'ai peint. Elle a paru ici-même, au numéro du 5 août 1911; j'espère bien que, des abonnés de la Vie Ouvrière, les anciens ne l'ont pas oubliée, et que les nouveaux ne l'oublieront pas.

Qu'ils lisent, qu'ils relisent.

« Je viens d'apprendre (écrivait Petit) la constitution toute récente d'un syndicat des ouvriers agricoles de la région de Carhaix. Ce syndicat comprenant déjà plus de trente adhérents s'est aussitôt affilié à la Fédération des Travailleurs de la Terre. Je ne sais ce qu'il en adviendra, mais ce que je sais bien, c'est qu'il a pour initiateur et secrétaire l'homme le plus apte à mener à bien cette difficile entreprise.

« Jean Logeât, simple domestique de ferme, né e1 élevé dans le pays, n'ayant eu pour toute base d'instruction que quatre hivers passés à Vécole de son village, a appris seul, en lisant pendant que les autres dormaient, à s'exprimer d'une façon compréhensible en français, à envisager le problème social dans son ensemble et à mépriser la politique. Ce garçon doux. Iran-

quille, qui ne boit jamais, qui ne fume pas, qui consacre tout son temps, toute son énergie, à poursuivre l'amélioration du sort de ses camarades, a pris sur eux et sur tous les travailleurs de la région une influence extraordinaire.

« Maintenant que je le connais, que je l'ai vu à l'œuvre, je ne dis plus que le groupement des travailleurs bretons est actuellement impossible, car un apôtre comme Logeât peut avancer de dix ans le mouvement qui couve. » — Homme, j'admire en Logeât un type nouveau de l'homme. Cet adolescent pauvre, cet adolescent sombre, cet ascète tranquille qui rentrait chez soi le soir sans boire pour lire, nous le connaissions: il voulait s'élever par le travail, et s'il échouait à son examen ne pensait plus qu'aux bombes. Que ce héros ait voulu penser premièrement à autrui, qu'il dédaigne de s'élever pour élever les siens, magnifique espérance! Et Logeât n'est pas seul: une génération tout entière nous assure qu'elle ne se laissera pas annexer par la bourgeoisie, et qu'elle organisera en toute autonomie la société juste. J'ai nommé déjà plusieurs fois Guillaumin et Michel Bernard. (Malheureusement leur Travailleur Rural a cessé de paraître). Airelle, notre collaborateur, connaît aussi les siens parmi ces constructeurs révolutionnaires. Camarades qui m'écrivez,n'en avez-vous pas rencontré d'aussi braves, ne nous donnerez-vous jamais de leurs nouvelles? Une vertu ouvrière fermente en ce temps confus: il faudra bien que nous aussi, quelque jour, nous rassemblions nos Actes des Apôtres.

Essayons, dès aujourd'hui, qu'ils ne travaillent pas sans aide. Ne les laissons pas s'épuiser. Quelle traite ce serait sur leur force et sur notre espérance ! Avec émotion j'ai souligné ces quatre hivers que Logeât a passés à l'école de son village: — ainsi la scolarité d'une saison suffit; ainsi quinze mois, guère plus, d'éducation

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générale élémentaire, ont le pouvoir de susciter un héros, s'il veut, dans la plénitude de sa raison et de sa jeunesse, se dévouer aux veilles, à la solitude, aux lectures acharnées...

L'instituteur qui lui enseigna à lire est mort sans doute, ou a-t-il reçu de l'avancement? La curiosité, cette sympathie qui, voyant le porte-fardeau faiblir, accourt à lui, l'auraient obligé d'agir. Il avait des livres à donner à son élève, il avait des erreurs à lui épargner, des exemples à lui proposer. Tous deux eussent préparé avec moins de peines l'ébranlement de ce long effort...

Dites-moi si l'instituteur rural que j'ai dépeint, formant des enfants et des adolescents qui sachent apprendre et travailler, n'eût pas amené tout de suite à ce généreux garçon des syndiqués invincibles?

VIL — La révolution

Ainsi pour la première fois, les fils, les filles des paysans recevront dans leur jeunesse une éducation secondaire. Kt pour la première fois cette éducation secondaire ne visera pas, comme celle des collèges, à leur faire quitter la terre, ni comme celle des cours d'adultes à les y parquer par le mensonge. Pour la première fois, (ou pour la deuxième, à dater de l'achat des biens nationaux), l'homme et la terre concluront une alliance révolutionnaire.

Révolutionnaire en pédagogie, — et aussi, révolutionnaire en révolution.

En effet cette éducation est continue. Elémentaire, professionnel, supérieur, ce système peut aboutir à réorganiser ou même à supprimer les écoles normales. L'instituteur choisira lui-même, au milieu des jeunes gens dont il éveillera les aptitudes et le eceur. celui qui pourra le mieux lui succéder. (L'institutrice limitera).

L'élève-maître dès lors cesse d'être un fonctionnaire; il ne reçoit plus dans un internat une estampille commune. On attribue autant de prix à son expérience qu'à ses connaissances; et s'il est nécessaire de lui imposer une préparation et un diplôme technique, au moins y tiendra-t-on compte aussi de sa valeur d'homme. Au terme on voit que cet instituteur pourrait être aussi un ouvrier: ce vieil Etat Pensant dont parlait Marx aurait cessé d'exister.

A l'administration par l'autorité se substituerait alors une administration par la compétence. En suivant notre principe, et jusque dans un domaine où je ne le conduirai pas, vous pourriez imaginer une éducation du fonctionnaire, dont jouiraient les jeunes gens des classes dirigeantes, et qui comprendrait, en un milieu approprié, le droit, l'économique et l'histoire. Or l'éducation supérieure du prolétariat lui fournira ce savoir aussi, l'éducation secondaire syndicale l'ayant déjà fondé sur une riche expérience. Cette pédagogie saurat-elle vraiment instruire dans le peuple ceux-là qui, sans ambition et sans avidité, pour un temps et tour à tour, administreront les intérêts du peuple? Une pensée encore enveloppée en a produit plusieurs. De l'atelier au syndicat, du syndicat à la bourse, de la bourse à la confédération, nous avons vu des gens dont j'espère que le désintéressement n'est pas suspect grandir avec leur rôle et se parfaire avec leur tâche. Admettez, avant d'y réfléchir à fond, que tantôt un ministère est une construction dogmatique, et, selon Marx encore, une dépendance du gouvernement; mais que tantôt aussi il est un achèvement économique et par là une dépendance du travail. Et vous ne serez plus trop choqués, si je dis qu'à la limite, et au cas où l'agriculture pourrait supporter une organisation d'ensemble, les directeurs-enquêteurs de l'enseignement, du placement, de la statistique, de l'importation, de l'exportation, de

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la distribution, de l'échange, au ministère socialiste de l'agriculture, mériteront d'être choisis, instituteurs syndiqués mes amis, parmi vos élèves.

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