VIII. — Difficultés
Ce tableau me plaît, mais j'aime mieux ne pas le dire. J'y signalerai seulement quelques ombres que vous verriez bien, mais que je veux, par honnêteté, noircir.
Il est vrai que je demande beaucoup de travail aux instituteurs. Moins qu'il ne paraît, s'ils veulent se souvenir, je me répète, des réductions opérées dans l'enseignement élémentaire; s'ils consentent à recevoir l'aide intellectuelle et pédagogique des parents de leurs élèves. Moins encore, s'ils partagent la besogne, suivant l'âge, le sexe, la vocation des enfants, avec l'institutrice leur collègue.
Mais les laissera-t-on faire?
Il est vrai que je suppose une condescendance excessive au public. Ai-je si tort? Les pères de famille sont ennuyables à merci, au moins tant qu'on n'ennuie que leur progéniture. Tous les deux ans ne leur fait-on pas croire que les programmes ont besoin d'une refonte générale? Pourquoi n'en accepteraient-ils pas une dernière, au cours de laquelle ils s'apercevraient vite que, cette fois, on a voulu travailler sérieusement, on est descendu de l'abstraction dans la réalité, et qu'enfin on juge légitimes leurs vœux et leurs besoins. Combien protesteront? La population rurale n'est pas toute ouvrière, ni surtout toute syndicaliste. A l'instituteur, encore ici, de composer son programme; et de restreindre à ce qui en fait le fond sa doctrine vivante, morale et pédagogique.
Toutefois on ne s'y trompera pas, et l'administration d'autorité sentira même assez vite, en soi, la croissance
90 Réflexions sur V éducation
d'une administration de travail qui lui rongera les entrailles. Je ne compte pas que l'Etat reconnaisse jamais comme d'utilité publique nos coopératives d'éducation... Mais le lui demanderez-vous donc? Et l'ouvrage en train, que pourra-t-il là-contre? Vos congrès ne m'éblouissent pas. Je ne vois pas la nécessité de discourir ni sur l'antipatriotisme, cette erreur; ni sur le néo-malthusianisme, cette cochonnerie; ni même contre les gens qui à bon escient nous en accusent: alors qu'il y a tellement mieux à faire ! Inutile, à mon sens, d'attirer pour si peu les foudres gouvernementales. Les aurait-on dégainées, si j'ose dire, les aurait-on brandies contre une centaine d'instituteurs tranquilles, parfaitement francs, laborieux et silencieux, à qui Ton n'aurait eu à reprocher que la fondation et la direction d'un cours syndical? Peut-être: alors ils ne luttaient plus pour un mot, mais pour une invention; la bourgeoisie ne heurtait pas un intellectualisme qui est de sa famille, mais une pratique toute neuve; elle ne discutait plus une argutie juridique, mais ce droit syndical même qu'elle a si péniblement concédé. Dix fois déjà, elle a reculé devant la Confédération; elle eût reculé, aussi, je le pense, devant l'Education Syndicale en acte. Les meilleurs de ses membres savent que dans le prolétariat organisé se concerte une force de civilisation: ils la respectent dans les syndicats en grève, ils l'eussent respectée dans les syndicats en éducation.
L'eussent-ils même combattue: alors il valait de se battre.
Je m'arrête. Aussi bien je ne suis pas syndiqué et je ne me bats pas: mais cette remarque ne réfute pas mon système. Je ne le trouve pas utopique: j'ai pris soin de considérer les éléments d'un labeur qui existe; je me suis permis seulement de les rassembler et de les coordonner. Voilà donc un des arrangements possibles de notre effort: essayons de l'essayer.
Novembre 1912.
L'Apprentissage industriel