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I. — L'apprentissage officiel

J'aurais dû déjà dire, en parlant de l'apprentissage agricole, que l'Etat s'en occupait. Enumérerai-je ici l'Institut agronomique et l'Ecole forestière; six grands établissements de rang secondaire à Grignon, Rennes, Montpellier, Douai, Versailles et Tunis; une cinquantaine d'écoles pratiques, une quarantaine de fermesécoles? Je ne veux pas m'amuser ni vous ennuyer à copier cette statistique. Opposez seulement ce dernier chiffre, cent écoles d'agriculture, à celui de nos écoles primaires, qui sont bien cinquante mille.

Mais c'est en industrie surtout qu'un enseignement technique officiel s'organise chez nous. (Vous savez cependant qu'il reste inférieur à ce qu'il est, par exemle, en Allemagne, en Suisse ou aux Etats-Unis.) Les Parisiens connaissent cinq grandes écoles professionnelles de garçons, six grandes écoles professionnelles el ménagères de filles; sans compter une école normale de renseignement technique, toute neuve, qui préparera des professeurs; et une école centrale des Arts et Manufactures, qui depuis 1859 a formé beaucoup d'ingénieurs. Il existe en France, (pour ne rien dire des écoles primaires supérieures, qui se prétendent aussi professionnelles!), une vingtaine d'écoles d'apprentissage, une cinquantaine d'écoles pratiques de commerce et d'industrie, trois grandes écoles nationales profes-

sionnelles, quatre grandes écoles nationales des arts et métiers; — toutes écoles d'adolescents, qui réclament à leurs élèves un certificat d'études primaires, qui leur donnent une instruction technique, et qui répondent donc bien à ce besoin que nous tâchons à satisfaire, d'une éducation populaire qui soit fondée enfin sur le travail et non plus sur le bavardage.

Oui, et très bien. Seulement...

Seulement, dit Proudhon, (une fois de plus!), « Técole d'agriculture, c'est l'agriculture; l'école des arts, métiers et manufactures, c'est l'atelier; l'école du commerce, c'est le comptoir; l'école des mines, c'est la mine; l'école de navigation, c'est le navire; l'école d'administration, c'est l'administration...

« L'apprenti est aussi nécessaire au travail que le compagnon; pourquoi le mettre à part dans une école? Nous voulons la même éducation pour tous: à quoi bon ces écoles qui, pour le peuple, ne sont que des écoles d'aristocrates, et pour nos finances un double emploi?

« Organisez l'association, et du même coup, tout atelier devenant école, tout travailleur est maître, tout étudiant apprenti. Les hommes d'élite se produisent aussi bien et mieux au chantier qu'à la salle d'étude. »

Soit, cette hypothèse restant toujours indiscutée que travail et science ne font qu'un. Cependant, il y aurait davantage à dire: et y songeant, je me réfère à une Enquête sur l'Apprentissage, qui a paru voici quelques années au Mouvement socialiste, et où les militants ouvriers ont dit mieux que je ne saurais son fait au professionnalisme d'Etat.

D'abord ce bel et majestueux enseignement technique ne s'ouvre qu'à une imperceptible minorité parmi les enfants du prolétariat. Il est bien gratuit; ce qui ne l'est pas, c'est la possibilité, le dévouement de payer à un gamin trois ans d'études (donc de vie), alors que pendant la même période il pourrait gagner quelques

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sous à faire des courses ou à exécuter de petits travaux à l'atelier.

(Ou plutôt il y exécuterait bien de grands travaux, les travaux de l'adulte à peu de chose près; mais il y recevrait de petites payes: l'apprentissage instrumentant aujourd'hui pour avilir les salaires. Question trop forte pour un pédagogue.)

Même ceux qui reçoivent cet enseignement n'en profitent guère. Delessalle nous assure que dans la mécanique une bonne moitié des élèves des écoles professionnelles, leurs études faites, changent de métier. Luquet a rencontré de bons élèves coitfeurs qui faisaient des filets de pécheurs. Vallet. note que les fleuristes, l'apprentissage de l'école fini, sont obligés de le recommencer presque aussi long à l'atelier. On peut concevoir que l'enseignement, même manuel, de l'école, sera trop théorique; que son outillage se trouvera incomplet ou démodé; que le passage enfin d'une industrie enfermée et factice à l'industrie vraie ne se fera pas sans douleur ni sans risque.

Le plus cruel menace la moralité des élèves. Sortiront-ils en effet de ces écoles avec une conscience ouvrière intacte? Le travail seul construit la conscience: à force de lectures et de nobles pensées, les enfants ne se forgeront-ils pas un orgueil qui les détournera des peines matérielles et du sang grossier de leurs pères? J'ai vu la jaunisse autrefois colorer le cœur de nus Vosviques, et le lieu de l'expérience n'était qu'une pauvre école primaire supérieure: il me paraît assez naturel que les apprentis de l'enseignement technique se jugent bien au-dessus des compagnons « non-qualifiés », et bien dignes de devenir leurs contre-maîtres.

(Il ne restera plus qu'à leur donner ec brevet de travail dont parle Keufer!)

Et pourtant tel est renseignement que L'Etat va généraliser. Voici dix ans qu'on en parle: en parlera-t-on

dix ans encore, et le prolétariat voudra-t-il le repousser comme il a repoussé les retraites ouvrières? Nous connaissons un projet Astier, un projet Dubief, un projet Buisson: le projet définitif aboutira bien quelque jour. Et qu'il sanctionne ou non la gratuité et l'obligation d'un enseignement professionnel; qu'il en fixe ou non la scolarité entre treize ou quatorze et dix-huit ans; qu'il en prépare ou non les programmes avec la collaboration (ou la complicité?) des ingénieurs et des unions patronales: — toujours faudra-t-il bien que le prolétariat sache s'il l'acceptera ou s'il le refusera, ou ce qu'il lui opposera.

IL — L'apprentissage syndical

Un certain refus sombre et rigoureux me touche, mais où la pédagogie n'a plus qu'à se taire.

Tel est celui que formulent la plupart des militants cités précédemment. En somme ils nient qu'il y ait une crise de l'apprentissage. Ils découvrent, au secret des longues plaintes qu'on en entend, la lutte dissimulée des entrepreneurs contre ces lois de 1892 et de 1900, qui ont réduit à dix heures la journée de travail dans les ateliers où sont employés les hommes et les mineurs n'ayant pas dix-huit ans, mais qui l'ont laissée à douze dans les ateliers où ne sont employés que des hommes. Aussitôt tels patrons licencièrent tous leurs adolescents; tels autres, ruse admirable, séparèrent les compagnons à douze heures des clampins à dix, de sorte que les pauvres diables étudièrent leur métier sans maîtres. Vu l'extrême division du travail et la docilité du machinisme, on conclut que l'apprentissage est instantané ou presque, et que les apprentis avilissant les salaires il faut en réduire le nombre. On l'a fait

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déjà, nous disent Dret, Keufer, Verhaert, dans la cordonnerie, le livre et la ganterie. (Je suppose que les gens bien intentionnés trouveront ici un argument de plus en faveur des pratiques malthusiennes et du droit à l'avortement.) On n'ira toujours pas consulter les maîtres d'école. Seule l'action syndicale, engagée pour obtenir la réduction des heures de travail à salaire égal, pourra établir dans l'industrie des conditions normales de production et d'enseignement.

Cependant, les paroles de Nicolet au congrès de Bordeaux, 10 avril 1912, nous, maîtres d'écoles, nous ne les avons pas oubliées.

« On a trop dit qu'il ne fallait pas aimer le travail; il faut que nous l'aimions parce qu'il sera libre. » (J'ajouterai: pour qu'il soit libre).

« Si nous développions chez nos camarades ouvriers l'amour du bâtiment, si nous disions à nos fils: Je vais chercher tes qualités professionnelles, je ferai de toi un ouvrier conscient; — n'apporterions-nous pas notre part à la solution de la question de l'apprentissage ?

« Les ouvriers ont la tendance de vouloir sortir leurs lils du milieu manuel. J'aimerais mieux que nous ayons le culte du métier. »

Comment l'acquérir, même en ces ateliers, môme en ces mines, où pour apprendre à conduire une machine il faut deux heures, où pour apprendre à charpente! un boisage il faut deux jours?

Je ne me livrerai pas aux fantaisies raboteuses et tyranniques de cet Américain (Frédéric Winslow Taylor) qui, ayant remarqué au compteur à secondes que les ouvriers chargés de manutentionner les gueuses de fonte faisaient beaucoup de mouvements inutiles et ne suivaient pas un rythme avantageux, les rectifia jusqu'à leur faire transporter quarante-sept tonnes par jour au lieu de douze, quatre fois plus : pour quoi ils obtinrent un dollar et demi au lieu d'un dollar, muitié

davantage. Je ne remarquerai pas non plus, avec Vallet, que n'importe quel apprenti fleuriste arrive aujourd'hui, moyennant une formule, à préparer en deux minutes le bain parfait qu'un ouvrier au courant de tous les tours de main eût raté autrefois en une demi-heure. — Si pourtant le manœuvre avait été mécanicien, si le fleuriste avait été chimiste, le produit de l'invention ne serait pas tout entier demeuré aux mains du capitaliste.

Mais ces détails dissimuleraient la loi qui seule m'importe: — cette loi qu'un travail non précédé de science est aveuglé, cette loi qu'un travail non achevé en science a avorté. Loi générale, quoiqu'on puisse dire de la différence des métiers, et de l'alliance plus ou moins intime qu'ils autorisent l'ouvrier à conclure avec la matière ou avec la force. L'apprentissage ici sera long, et là court; ici il réclamera de la vigueur, et là de l'attention. Toujours et partout il met en communication le monde et l'homme actif; toujours et partout, dès qu'il prend place dans la traîne et la chaîne des idées et des faits, du besoin et de l'invention, il déclanche la conscience.

Or je ne déciderai pas s'il existe une crise de l'apprentissage industriel. Mais à juger les journaux que nous lisons, les raisonnements que nous laissons courir, les orateurs que nous ne huons pas, les artistes à qui nous permettons d'usurper ce nom, le mugissement de ces âmes au phonographe, la morale enfin de nos faits-divers, de nos chroniques et de nos conversations; à contempler ce patriotisme et ce républicanisme et ce socialisme de tréteau; — je crois bien que la crise de la conscience a commencé.

(D'ailleurs, si l'homme cessait d'avoir ses crises de raison, il serait vite abruti).

Qui la guérira? Qui la tournera en invention et en triomphe? Le syndicalisme non plus n'a pas la pana-

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cée universelle. Modestement nous dirons qu'il vaut mieux que rien. Et comparant à l'apprentissage officiel qu'on nous offrira verbiageux, soustrait au combat économique et jaune, l'apprentissage syndical que nous tâcherons d'instituer ouvrier, scientifique et révolutionnaire, nous dirons alors que l'un vaut mieux que l'autre.

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