VI. — L'instituteur à la Bourse du Travail
Il faut donc que Pinstituteur aille à la Bourse du Travail? — Oui vraiment: il faut qu'il y aille, soit pour enseigner, soit et bien plus souvent pour apprendre.
Attention ici! — Il s'agit bien de l'instituteur primaire, mais non pas en son rôle d'instituteur, d'éducateur primaire, le seul qu'il ait encore; au contraire en ce rôle d'éducateur secondaire, qu'il a prétendu désormais revêtir. Les enfants restent libres: ce serait tyrannie matérielle que de leur imposer un métier, tyrannie intellectuelle que de leur imposer une doctrine. (Et si l'Eglise et la République ont osé le faire, elles en avaient le demi-droit du temps qu'elles régissaient vraiment la civilisation; mais à présent qu'elles ne la régissent plus, tant pis pour l'Eglise, et tant pis pour la République!) Seuls les apprentis peuvent se syndiquer; seuls donc ils sont susceptibles d'entendre, étant capables de le comprendre, un exposé du syndicalisme.
Les cours syndicaux veulent se substituer aux cours d'adultes, qui ne sont pas professionnels; et aux cours professionnels municipaux ou patronaux, qui ne sont pas ouvriers. — La Bourse du Travail offrira son local à cet enseignement nouveau: c'est là, non plus à l'Hôtel-de-Ville, que l'instituteur rencontrera son auditoire ouvrier; ce sera là, non pas en quelque école pratique obligeamment prêtée, qu'il recevra les concours techniques dont il a besoin; c'est là seulement enfin, que retrouvant les apprentis dans l'atmosphère même de l'apprentissage, il deviendra capable de leur donner un enseignement qui réponde à leur savoir et à leur ignorance.
Evidemment cette pédagogie secondaire agira en
V Apprentissage industriel 103
retour sur la pédagogie primaire. Obligés de préciser leur science au contact de l'industrie, à l'objection, à la réclamation de l'expérience, les instituteurs retourneront chaque soir plus instruits à leur leçon de choses; ils élèveront leurs petits garçons dans une plus exacte critique de la sensation. Même approfondissement en morale: à fréquenter les prolétaires, ils comprendront mieux la façon dont le problème de la vie noble se pose dans le prolétariat (puisqu'il se pose partout, Dieu merci!) et sans doute apporteront-ils à leurs enfants une méthode plus persuasive pour combattre l'alcool, resserrer la solidarité, évoquer l'héroïsme... — Telle sera leur récompense, telle n'est pas leur tâche: ce n'est pas pour les écoliers, mais pour les apprentis, qu'ils consulteront les syndiqués.
Ensemble ils s'efforceront de concerter un programme d'enseignement et une méthode d'action.
Celle-ci, pour que les jeunes gens puissent supporter le fardeau nouveau joint au fardeau de leur travail. Aux écoles corporatives d'Allemagne, trois, quatre heures par semaine suffisent à l'éducation professionnelle et morale. Savoir si elles suffiront chez nous; si on préférera les répartir en deux veillées ou en une après-midi; quelles relations s'établiront d'une part entre l'école pratique, le cours syndical, et l'instruction obligatoire de l'adolescence qu'on nous promet; et d'autre part entre toutes ces institutions pédagogiques et les institutions patronales, entre les professeurs et les entrepreneurs, entre les classes ei les usines; comment enfin, par quelle action directe, par quelle propagande, par quelles grèves. les ouvriers s'efforceront de conquérir pour les apprentis le droit à un apprentissage théorique et pratique sérieux: — voilà de quoi nourrir et passionner assez de débats entre la pensée créatrice des ouvriers et la pensée critique des instituteurs.
Quant au programme industriel, je ne le préciserai pas plus que le programme agricole. Comme lui il sera régional, mais sans être saisonnier. Comme lui il tâchera de combiner l'abstraction des lois avec le concret des gestes. Le laboratoire et l'atelier appliquent des forces comparables à la môme réalité, ici simplifiée et en un sens disciplinée, là toute brandie dans sa complexité hostile. Souvent j'ai entendu mes amis, ajusteurs ou chaudronniers, se plaindre que les manuels existants de leurs professions fussent inintelligibles ou erronnés. Ils l'attribuaient au dédain de l'ingénieur pour l'objet, à cetle divergence brutale qui, tout autant que l'antagonisme économique, oppose au milieu des travailleurs les hommes de l'outil et les hommes du papier, les acteurs et les enregistreurs, les intuitifs et les méthodiques, les manieurs de matière et les scribes. Mais à la Bourse ils sont ensemble et face à face: il faut vraiment que l'instituteur se rende clair; il faut vraiment que l'apprenti retrouve la loi, le théorème, l'équation, la formule de réaction, dans le mouvement du tour, dans le jeu du soufflet, dans le bouillonnement des précipités. En collaboration ils rédigeront les manuels utilisables, théoriques et pratiques, capables d'accompagner un jeune homme à l'atelier sans rien lui rappeler du lugubre ennui ni de l'insuffisance des écoles.
Leurs discussions enfin, dont je n'espère pas qu'elles soient toujours paisibles, leur feront sentir aux uns et aux autres, comme des points brûlants, l'incomplet de leur science, ou le fautif de leur technique... Autant d'occasions pour susciter la recherche, le pathétique et l'invention!
L'Apprentissage industriel 105
VIL — La politique industrielle
Invention technique, laquelle paraîtra sans que nous en disions rien; mais aussi invention politique, invention artistique.
Je ne prétends pas que l'invention syndicaliste eût été meilleure si dès le début les instituteurs y avaient aidé les ouvriers. Ce serait reprendre le ton élégant, si modeste, du manifeste de 1905. « Nous voulons entrer dans les Bourses du Travail pour y prendre de belles leçons de vertu corporative, disaient-ils, et y donner l'exemple de notre conscience professionnelle. » Je crois seulement que les efforts eussent été moins durs, et les défaillances moins nombreuses.
Qui attesterai-je? Non plus Logeât cette fois, non point un vivant; mais un mort, en attendant que Pelloutier ressuscite, Didier, homme du peuple, en qui Maurice Bonneff, aux pages d'un bon livre, a voulu incarner, avec le souvenir de Pérault, que les terrassiers de Paris n'oublieront pas, la figure de tant de militants obscurs.
« Les jours, écrit-il, ne suffisent pas à la tâche de Didier: lorsque la besogne de terrasse est terminée, vers six heures, le bureau de la corporation lui prend ses veilles. Il ne change pas de métier, affirme-t-il, il creuse les fondations du syndicat.
« Il aura des assises profondes. Mais quels durs travaux' Didier n'a pas à lutter seulement contre des compagnons passifs, le patronat omnipotent. 11 a devant soi d'autres obstacles, les obstacles imbéciles contre lesquels se brise le plus tenace des hommes. H a par exemple la grammaire, l'orthographe! Comment voulez-vous que Didier écrive au Préfel de la Seine,
106 Réflexions sur V éducation
à l'ingénieur en chef, à l'inspecteur du travail, pour traduire les exigences des camarades?
« jDiaier, qui parle avec une clarté et une concision remarquables, écrit hélas ! comme un écolier de la rue Bretonneau qui a terminé ses études vers Vâge de huit ans. Il faut qu'il accumule des pelotons de phrases pour exprimer le moindre fait.
« Il connaît bien l'indigence de son style et se doute que les lettres rondes, écrasées, qui ont la mission de rendre sa pensée, dissimulent, en traîtresses, les plus graves des hérésies grammaticales. — Il met aux mots le plus de consonnes possible: sa bonne volonté est indéniable, mais le résultat est désolant.
« L'idée que le destinataire pourra sourire de la missive, partant railler le syndicat, emplit de honte le cœur du jeune ouvrier... Mais Didier se procure un cours complet de grammaire et d'exercices à l'usage des aspirants au certificat d'études et, patiemment, il conjugue des verbes, il accorde des participes, il fait des compositions françaises. Cette besogne l'exaspère: il marque le pas sur place alors qu'il faut entrer en lice, se jeter dans la mêlée, provoquer les combattants qui jouent des parties terribles et signent des accords dont les ouvriers, ces belligérants endormis, font les frais.
« Son syndicat domine les horizons de la société; la construction d'un métropolitain met en mouvement les grands financiers dont les entrepreneurs sont les intendants, les hommes politiques, les ministres, même la presse, et au-dessous des lanceurs d'affaires, une légion de cloportes, qui grouillent sur les débris d'os, les gouttes de sang que l'ouvrier blessé laisse au fond de la galerie... »
Didier n'attache-t-il pas une importance trop grande à l'orthographe et à cette tenue bourgeoise de l'écriture? Il oublie que c'est au peuple à faire la langue, que
L'Apprentissage industriel 107
Malherbe cherchait ses professeurs de bon français parmi les crocheteurs du Port-au-Foin, et que Luther, avant de traduire la Bible en bon allemand s'instruisait à écouter les marchandes d'herbe. J'aimerais mieux qu'il sentît et qu'il admirât la logique intérieure de ce parler si bien articulé, qui commanderait la retenue ou la sagesse à son instinct; le caractère français indélébile de sa pensée et de son activité. J'aimerais mieux qu'il distinguât et qu'il craignît, dans la préparation de cette activité même, les chausses-trappes d'une ignorance plus grave: ignorance financière, par exemple, dangereuse à qui veut écraser la finance: ignorance géographique, naïve en qui s'efforce à fonder un Etat international: ignorance historique et scientifique enfin, redhibitoire à qui prétend reprendre et relancer la civilisation... L'instituteur qui les lui signalerait lui rendrait-il un mauvais service? Tl ne se présente ?>as. et Didier se contente d'enthousiasme.
« Le faisceau des institutions ouvrières remplit d'admiration son cœur... Le svndicat tout seul est peu de chose, la fédération d'industrie assemblant les corporations est une force, et la Confédération du Travail, nçrégeant les fédérations, est un redoutable pouvoir. A côté grandissent des coopérativos qui, lorsqu'elles seront fédérées, représenteront bien le rouage d'un'' société communiste. Tout cela se développe, parce qu'intégralement composé d'éléments ouvriers: au contraire, les universités populaires meurent en bas Age, en raison de leur naissance et de leur promiscuité bourgeoise. La classe ouvrière n'accepte que ce qui est son émanation directe: elle s'affranchit de l'Etat... »
Hélas, cher Didier, la classe ouvrière n'est pas affranchie encore. L'est-elle de l'Etat financier, aux réserves colossales? De l'Etat militaire, si mal organisé, mais si puissant, et dont le rôle est toujours si utile? De l'Etat religieux même, alors que, m'écrit Hamp, le
108 Réflexion sur V éducation
catholicisme, est le plus efficace levier contre-révolutionnaire dans les chemins de fer »? L'est-elle, si je revenais à mon sujet? l'est-elle de l'Etat enseignant?
Les Universités populaires sont mortes en bas âge, il est vrai. Mais Deherme, qui fonda la première, n'était pas un bourgeois; mais je connais des bourgeois qui aujourd'hui encore nourrissent avec regret, avec souci, le souvenir du temps qu'ils y vécurent parmi le prolétariat, et des amitiés qu'ils y conçurent et qu'ils y recueillirent... Moi aussi, j'ai cru que ce contact entre instituteurs et ouvriers amènerait une contamination intellectuelle, où les ouvriers perdraient courage et originalité, sans que les instituteurs perdissent ni morgue ni pédantisme: mais l'Université Populaire ignorait les métiers, voilà la vraie cause de sa ruine; et l'Ecole Syndicale vivra des métiers et pour les métiers. Au lieu d'embourgeoiser le peuple, elle essayera de prolétariser la bourgeoisie. Au moins cette demi-bourgeoisie infime et pauvre qui, dans les écoles, gagne une vie étroite et un loisir où elle se corrompt... Elle périra si elle ne collabore pas la première avec le prolétariat dans cette œuvre si grave de réintégrer la classe intellectuelle dans la classe productrice.
Non pourtant qu'il y ait une intelligence de classe: je refuse d'y croire, on ne nous en donne que de fausses preuves; et si cela était enfin, la révolution serait impossible. Mais il y a une littérature, une morale, une philosophie capitalistes, auxquelles il faudrait juxtaposer provisoirement les nôtres (étroites aussi), pour patienter jusqu'à ce que dans une société juste, la littérature, la morale, la philosophie, se dégageant du labeur, se retrouvent complétées. — D'ici là, l'instituteur a son rôle dans l'administration ouvrière; et la Bourse du Travail devient son atelier de perfectionnement professionnel : — sa vraie école annexe, et sa vraie école normale.
L'Apprentissage industriel 109