‹ Réflexions sur l'éducationChapitre 44 sur 109 · VIII. — L'art · texte numérisé non relu

VIII. — L'art

Si j'ai tant emprunté à Maurice Bonneff (et j'espère qu'il m'en excusera), c'est à deux lins. Ne voyez, je vous prie, aucune arrière-pensée d'esthète ou d'intellectuel en ce souci que je montre si constamment de la littérature et de l'art. Ça m'ennuie de me répéter si souvent: mais je répète que le syndicalisme a charge de renouveler la civilisation. Or, qu'est-ce qu'une civilisation sans beauté? Et si la civilisation ouvrière, plus juste que la civilisation du salariat, du servage et de l'esclavage, devait être plus laide, on pourrait encore mourir, je le sais bien, mais on ne pourrait plus vivre pour elle.

L'éducation syndicaliste agirait vite sur l'art. La construction se réunissant à la conscience, le travail s'accomplissant dans la joie et au consentement scientifique du monde, le goût du métier, Yamour du bâtiment, se réveille dans l'homme. Les arts appliqués renaissent; toute la plastique à nouveau s'agglomère autour de la maison; une beauté industrielle se fonde.

(Je sais bien que Léonard de Vinci n'était pas peintre d'enseignes, quoique Michel-Ange fut tailleur de pierres. Mais Gérôme ou Bouguereau ou Détaille eussent moins et mieux peint si d'abord -ils a^aien* badigeonné des voitures ou teint des pantalons rouges.)

Même chose, admettez-le, pour la littérature. Je vous ai déjà parlé du Rail, de Pierre Hamp, magnifique épopée des chemins de fer : il nous donnera quelque jour occasion de prouver mieux encore que le travail est un principe de grandeur et de beauté. « Le porte des temps futurs, écrit-il, sortira des hommes noirs de la fabrique. »

Ce livre sobre de Maurice Bonneff, bon exemple aussi d'un art ouvrier. Lui ferai- je un seul reproche ' Il est trop court; trop réduit à une monographie, ft une bio-

graphie : on n'y voit qu'un homme, d'ailleurs héroïque, alors qu'on y attendait une foule. Puisqu'il le peut, puisqu'en voici l'ébauche, Bonneff nous doit d'écrire la comédie, le drame, la tragédie, l'histoire, le roman du Métro tout entier : — Négociations de la finance et intrigues des parlementaires, travail du savant et de l'ingénieur; travail du terrassier et de l'électricien; premier coup de pioche, première tranchée; puits, échafaudages, galeries de mine; rencontre des carrières; viaducs souterrains se superposant pour soutenir à Vaugirard les piliers de la voie aérienne; poches d'eau chaude, poches d'eau froide, piétinement dans la boue, combats contre l'inondation; rivetage, briquetage, bétonnage, équipements; hommes noyés, hommes étouffés, hommes écrasés, hommes foudroyés: discours au bord des fosses, souvenirs tourbillonnant dans les cœurs; coups de bourse, grèves, déclarations de guerre; altercations sous les affiches, entre les palissades vertes, pour la pauvre pièce de cent sous; hommes, femmes, enfants : la faim, la haine, l'orgueil, l'ivrognerie et le faux amour, et la colère de la justice; inauguration définitive, avec des drapeaux, des phrases et des palmes, les morts manquants; et dès le lendemain la foule ingrate...

Faudrait-il, afin d'écrire tant de passions, la générosité spirituelle de Balzac, la patience brutale de Zola? — Quant à moi, je ferai confiance au génie laborieux d'un homme qui aura vu et agi sur le chantier même : avoir été à la peine autorise à venir à l'honneur.

(Ou à le mépriser.)

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