X. — Difficultés
Après quoi, la révolution sociale sera faite?
D'abord non: — n'oubliez pas qu'à mon avis une éducation générale supérieure doit achever cette éducation secondaire professionnelle. J'en parlerai bientôt.
Er suite non encore: - car cette éducation industrielle elle-même, elle n'est pas fondée; et pour la ton-
114 Réflexions sur V éducation
der nous rencontrerons les mêmes difficultés qui t, opposaient à l'organisation d'un apprentissage agricole, et des difficultés nouvelles.
Il y a quelque impudence, je ne l'ignore pas, à infliger aux instituteurs déjà surchargés de besogne cette besogne nouvelle d'établir un enseignement technique. Toutefois, on la leur a fait accepter en Allemagne; et chez nous bien évidemment elle les dispenserait de tout le bricolage post-scolaire et péri-scolaire. Enfin, l'instituteur syndicaliste, par définition, n'a pas peur du travail: il déblayera l'inutile et prendra sa part du reste.
L'Etat de son côté, et prochainement sans doute, par une instruction professionnelle patronale, fera concurrence à l'instruction professionnelle syndicale. Tant pis et tant mieux: en un sens nous ne pouvons pas refuser cette collaboration; et en un deuxième sens nous avons le droit de la tourner au profit du prolétariat. Toutefois les instituteurs et les ouvriers devraient dès maintenant prendre des mesures.
Au moins si les ouvriers y consentent. J'ai cité quelques faits qui dénotent, chez les militants, une défiance obstinée de tout apprentissage sérieux. C'est le plus beau du régime capitaliste qu'il ait réussi, non pas à l'impulsion d'une effroyable perversité, mais au cours de son développement naturel, à enrôler les femmes contre les hommes, les jeunes filles contre les jeunes gens, et à toute extrémité les enfants contre leurs parents. Evitons donc que notre apprentissage reconstitué fasse au travail des adultes une sous-concurrence, (comme on dit), une concurrence à production un peu inférieure et à salaire beaucoup moindre, bref (comme on devrait dire), une concurrence-sabotage. Ou bien ce travail des écoles techniques sera nationalisé, du moins communalisé: dès lors l'école urbaine assume avec franchise ce faux air que prenait déjà l'école rurale:
L'apprentissage industriel 115
la coopérative d'éducation devient une coopérative de production. Ou bien (et mieux), pour obtenir des entrepreneurs que l'apprentissage soit rétabli et l'instruction scientifique établie, l'action ouvrière conquerra la diminution et, contrairement aux lois mal conçues de 1892 et de 1900, l'unification en durée de la journée de travail.
(Ce n'est pas la première fois que nous voyons la pédagogie se diluer au grand courant de l'économique. Telle société, telle école!)
Mais chez ceux qui n'ont pas de métier? Les chômeurs ont aussi des enfants (et avec raison) : qu'en font-ils donc, et qu'en faire? A production désorganisée, éducation inorganisée. — Quel audacieux s'en ira donner des conférences dans les asiles de nuit? Et pour quelle sévère classe révoltée essayera-t-on de réunir les pupilles de l'Assistance Publique? A l'action ouvrière, là encore, à la pudeur patronale, de diminuer ou d'abolir le chômage. Aux enfants perdus nous ne pouvons fournir que l'instruction favorable au milieu où on les trouva. Au bout d'une génération, que ce soit au moins notre espérance, tout adolescent traversant les écoles syndicales, tout homme se sera emparé de son travail et le défendra.
Mais ces établissements coûteront cher! — Le député Brizon, du temps qu'il était encore professeur, et professeur très dévoué, à l'école nationale professionnelle de Vierzon, visita un jour celle d'Armentières, dont les bâtiments, l'installation générale et le matériel valent trois millions. « Comment, s'écria-t-il, une Bourse du Travail pourrait-elle fonder une pareille usine ? Il a raison. — Vous répondrez bien qu'après tout une Bourse n'est pas obligée, comme une école, de rassembler en un seul local toutes les variétés de l'industrie. (Et pourtant...). Vous répondrez, mieux encore, que l'outillage de la Bourse, c'est à l'atelier, à l'usine même
que les apprentis s'en serviront; donc qu'ils n'ont pas absolument besoin, s'ils en ont gardé un souvenir précis, (grâce au dressage primaire de leur attention), de le retrouver tout entier dans la classe de l'après-midi ou du soir. — Tout de même, Brizon n'a pas tort. Un bon laboratoire coûte: les milliardaires d'Amérique en savent quelque chose. Les petits cabinets de physique de nos écoles normales dévorent le budget de leurs bibliothèques. On n'acquerra pas ces instruments sans augmenter la cotisation syndicale.
Voilà mon cercle bouclé. L'éducation engage l'apprentissage, l'apprentissage engage la réduction des heures de travail, les salaires et le chômage : et cet ensemble, c'est tout le syndicalisme. Suivant l'idée que nous nous ferons de la révolution, nous nous ferons une idée ou une autre de l'éducation.
J'ai dit ce que j'en pensais: la révolution, c'est le travail passionné. Combattre et mourir, rien de plus beau : seulement quand nous sommes morts, il vient d'honnêtes gens qui nous font les poches. Apprendre est plus pénible; s'efforcer, plus lent; inventer en silence, moins superbe. — La révolution syndicaliste, ce n'est pas notre mort qu'elle nous demande; — c'est notre vie.
Janvier 1913.
L'Education générale supérieure