‹ Réflexions sur l'éducationChapitre 48 sur 109 · II. — Programme d'ensemble · texte numérisé non relu

II. — Programme d'ensemble

Nos enfants savent lire, écrire, compter, dessiner, observer. C'est beaucoup, ce n'est rien du tout. Car ce n'est là que les capacités préparatoires au travail.

Nos apprentis savent leur métier. Capital énorme, surtout si on l'a formé comme le principe syndicaliste l'exige; s'ils ne se sont pas bornés à un apprentissage machinal, égoïste; s'ils ont étudié la science que leur métier applique, et la société où leur métier joue.

On me souffle ici que ce capital sera bien suffisant; que si tout prolétaire obtient une éducation professionnelle aussi riche, il s'en contentera bien vite et qu'il aura bien raison.

— Question, répondrai-je, que je n'ai pas à me poser. Cette négligence, cette incapacité, cette sagesse se rencontrent souvent. Je ne songe pas à réclamer un enseignement supérieur obligatoire, je songe à rendre l'éducation générale supérieure possible. En profitera qui voudra. Le sentiment porte souvent arrêt sur l'intelligence, et qui préférerait quelque bonne beuverie à une conférence philosophique, je ne lui souhaite pas de mal. Cependant, si le prolétariat veut organiser la justice, qu'il apprenne à se la représenter en esprit.

L'Institut agronomique. l'Ecole des hautes études commerciales, l'Ecole centrale des arts et manufactures, l'Ecole des ponts et chaussées, l'Ecole libre des sciences politiques, l'Ecole coloniale ne lui sont ni matériellement ni moralement ouvertes. J'entends donc qu'au siège de chaque union départementale les syndicats offrent à l'apprenti un cours régulier, gratuit, et suivi dans un esprit populaire, où il complétera, par la technologie, l'économique, la sociologie, ion éducation citoyenne et son éducation révolutionnaire.

120 Réflexions sur V éducation

Mais il est homme, et plus spécialement jeune homme. Le double tumulte de l'adolescence, intellect et sensualité, idées et passions, lui remplit l'esprit et le corps. Tandis que le jeune bourgeois rencontre, à l'Université, des maîtres qui le guident parmi les abstractions, sinon des amis vrais qui lui enseignent à respecter l'amour (cette race est partout rare), le jeune prolétaire, en qui réclament sexe et cerveau, se trouve livré, comme aux bêtes, aux journalistes et aux prostituées. — C'est pourquoi, sans me faire illusion sur l'une, avec confiance en l'autre, je suppose qu'une éducation sexuelle, qu'une éducation littéraire lui seraient utiles dans la formation de sa personne.

La philosophie achèvera cette méthode de vie. Si les primaires, comme disent tant de dédaigneux, restent incapables d'idées générales (et ce serait un qualificatif à discuter), à qui la faute? puisque jamais on ne leur a fourni ni idées générales mêmes qui méritassent ce nom, ni méthode pour les tirer valablement de leur expérience : ni métaphysique, ni logique. Je dirais volontiers du bien de la Sorbonne à l'heure où chacun en dit du mal; je ne lui dois en somme rien. Mais en cet illustre Collège de France, j'ai entendu Tarde et Bergson: tout indigne que je me sente d'un don si généreux, cependant j'en suis ému, j'ai besoin de déclarer que le grand enseignement d'Etat n'est pas toujours étroit ni servile. Instruits par les bourgeois, mais dévoués au peuple, à nous de rendre enfin ce que nous avons reçu, à nous de fonder, pour les travailleurs et sur le travail, une éducation qui libère l'esprit.

Il est bien entendu en effet que cette triple science, — science de la société, science de l'individu, science de l'humanité; — que cette triple morale: labeur, sentiment, réflexion; — que ce triple passage, de l'apprentissage au compagnonnage, de l'adolescence à la virilité, du citoyen de la cité injuste au citoyen d'une cité juste;

L'Education générale supérieure 121

— que cette triple fondation: de la production, de la conscience, de l'équité; — nous ne les séparerons aucunement ni jamais de la peine de chaque jour, de la sueur et du pain; nous en chercherons l'élan premier au pied de l'étau et au sillon de la charrue...

Et en cette fin comme en toutes nos étapes, nous professons que la révolution du travail restitue à la bête industrielle la triple dignité technique, morale, religieuse de l'homme.

Page 1