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V. — Education historique: Les Humanités ouvrières

Il y a plusieurs histoires. Je voudrais que le prolétariat n'en choisit que deux: une histoire psychologique et une histoire ouvrière.

Ne sommes-nous pas hommes pour nous intéresser à L'homme? Les héros magnanimes du passé nous montrent ce que nous aurions pu être. .Jeanne d'Are ou Napoléon, Philippe II ou Cromwell, dépassent chacun de nous infiniment, dans le bien comme dans le mal; mais chacun de nous eût joué sa partie et acclamé, dans la personne de son chef, sa plus haute peu-

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sée, à son rang parmi les Armagnacs et les Grognards, contre les Gueux de Flandre ou au milieu des Côtesde-Fer.

Contempler, dans la vie et la mort des saints ou des monstres, les passions suprêmes de l'individu; dans le travail et dans la guerre, les passions suprêmes des peuples; dans le vaste mouvement du temps, enfin, la décadence ou le progrès de l'éternel Adam; — voilà ce que nous permet cette histoire psychologique. Et l'homme en a tant besoin, que s'il ignore il l'invente dans la légende et l'épopée, tant il sent que sans histoire il est comme sans mémoire, et que sans ancêtres il n'est pas.

Cette histoire est impartiale: il faut qu'elle le soit si elle veut définir, nommer, classer exactement les esprits innombrables qu'elle étudie et qu'elle distingue. Mais l'effort qu'on a prolongé pour la rendre impartiale offrirait aussi la plus noble et la plus utile leçon au prolétariat: Fustel de Coulanges, pur historien, est un ferme moraliste, et celui qui enseigne le mieux à ne pas mentir.

On prétend bien qu'il y a une autre histoire, une histoire politique, qui serait impartiale. Mais j'ai peur, si jamais elle existe, qu'elle ne serve qu'à conduire les esprits faibles à la paralysie, et les esprits violents au délire. Paralysie, devant ce chaos où l'effort individuel est si peu de chose, où d'énormes courants d'origine et de direction inconnues brassent indifféremment les peuples, où les empires s'écroulent sur les républiques et les démocraties sur les féodalités, où enfin rien ne demeure, pas même les principes matérialistes de Marx, pas même l'ombre d'une croix. Délire, puisque si rien n'est définitif, rien n'est vrai; et si rien n'est vrai, tout est permis- Cette histoire est comme la mort, et c'est la mort elle-même: puisque tel est notre destin, finissons-en

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tout de suite. Si les révolutionnaires savaient cette histoire-là, ils cesseraient d'être révolutionnaires. Et les réactionnaires renonceraient à réagir. Par bonheur, on la leur cuisine, de façon qu'ils puissent se battre encore: car l'humanité ne renonce jamais. Et la philosophie de l'histoire, c'est justement cette sauce passionnée qui fait tourner une contemplation scientifique en un moyen d'action politique ou technique.

L'histoire n'agit véritablement sur nous que si le soubresaut de notre vie l'a d'abord réveillée. C'est ainsi qu'au xixe siècle, en Allemagne, elle a toujours voulu, en rabaissant la France, préparer la revanche d'Iéna; c'est ainsi qu'en France, tâchant d'expliquer la Révolution, elle s'est efforcée de ressaisir la continuité nationale. Cette chronique des gouvernements et des partis n'est donc pas une discipline de la vérité, mais un instrument de la raison politique: soyons donc francs et employons-la comme telle à l'éducation des citoyens.

Je ne veux pas dire que le prolétariat ne doive entendre qu'une histoire syndicaliste, et falsifiée à son bénéfice. Personne n'a le droit de falsifier l'histoire (encore que bien des historiens le prennent); mais on ne refuse à personne le droit d'y choisir. L'éducateur qui m'écouterait ne fera pas exactement une histoire socialiste; il étudiera ce qu'il y a de socialiste dans l'histoire. Afin que le dix-neuvième siècle, en restant vrai, demeure vivant pour les travailleurs du vingtième, il choisira quelques grandes œuvres dont il fera un libre commentaire. Je citerais la Révolution de Michelet, le Manifeste des Communistes de Marx, Vidée générale de Proudhon, l'Internationale de .laines Guillaume, l'Histoire des Bourses de Pelloutier, d'une part; — et d'autre part l'Histoire de la Machine à vapeur de Thurston, la Philosophie des Manufactures de l'excellent Ure (pour ne pas citer V Organisât ion ration-

nelle des usines de Taylor), les Champs et les Ateliers de Kropotkine; — de quoi composer enfin, technique à la fois et morale, une histoire de la classe ouvrière en sa formation, en son organisation progressives.

On ne la lira pas à la façon des livres sacrés; on ne la récitera pas, comme l'Evangile de Garguanta, du commencement à la fin et de la fin au commencement... Que je dise pourtant du bien de mon métier, à mon tour! C'est un beau travail que de chercher la vie ancienne dans un texte et que d'en faire jaillir la vie nouvelle. Il y a dans Marx et dans Proudhon une épopée industrielle qui nous touche davantage qu'Homère ou Pindare; nous avons nos classiques; ils nous aideront à composer des humanités socialistes.

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