VI. — Education philosophique
Logique, Métaphysique et Morale
Ouvrier, citoyen, révolutionnaire, l'homme n'est pas tout l'homme encore. Reste à ranimer en lui cette capacité qui suscite ou qui peut susciter le sage: la capacité philosophique.
La philosophie a toujours été du domaine de l'éducation populaire. Autrefois, l'instruction primaire comprenait une « doctrine chrétienne » ; aujourd'hui, elle comprend une « doctrine laïque ». Enfants et parents sentent bien qu'une éducation n'est achevée que si elle aboutit à une explication même provisoire de l'homme. Le tort qu'ils ont, c'est seulement de se contenter d'un catéchisme ou d'un manuel dogmatiques. Puisque la métaphysique est infuse dans l'un, la logique rationnelle dans l'autre, puisque la morale anime
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les deux, il faut les distinguer pour les offrir toutes pures à des intelligences viriles.
Logique: aujourd'hui lisez philosophie des sciences. On suivra leur histoire, on comparera leurs méthodes, on discutera leurs principes. Ce faisant on verra l'esprit de l'homme à l'œuvre en sa patience et en son énergie. Il produit l'erreur et la vérité, et de quoi les distinguer; pourvu qu'il ne se dérobe jamais, dans un malheureux orgueil, au contrôle de l'agriculture, de l'industrie, du commerce, de la guerre et de l'art, il connaîtra par l'exercice sa propre structure et sa puissance.
J'ai cru autrefois que les éducateurs avaient le devoir de pousser cette critique de l'esprit jusqu'à ses extrémités religieuses ou métaphysiques: je n'en suis plus aussi sûr. Les protestants d'Allemagne le font: ce serait enseigner, chez nous comme chez eux, deux dogmatiques au lieu d'une, et, comme disait Quinet: faire entrer l'hérésie à l'école. — D'autant qu'il faudrait aussi choisir, de celle de Loisy, par exemple, et de celle de Reinach, quelle critique enseigner.
La théologie exclue, une ontologie scientifique ou pseudo-scientifique prétend unifier les résultats suprêmes des mathématiques, de l'astronomie, de la physique, de la chimie, de la biologie, de la psychologie, de la sociologie, en une définition dernière, en une loi créatrice qui serait l'axiome éternel.
Mais Comte et Spencer ne s'accordent guère; Renan et Taine s'en remettent à l'avenir; Poincaré conteste M. Duhem, et M. Picard se contredit. M. Bergson et M. Le Dantec, également nourris de philosophie naturelle, arrivent à des conclusions aussi différentes que possible. — Alors?
Alors quittons le dogmatisme. — Si renseignement
métaphysique conclut, si par la plus exacte clôture il limite aussi bien le savoir que l'intuition, il apaise toute inquiétude, il achève avec la jeunesse la vie intérieure: et l'esprit n'a plus dès lors à déployer son activité que dans le dilettantisme ou la destruction.
Nous ne conclurons pas. Nous nous obligerons à poser seulement, sous leur forme la plus exacte, la moins partiale possible, les problèmes généraux que les hommes se sont toujours posés sur la durée et sur l'éternité, sur la matière et sur l'esprit, sur l'infini et sur les personnes, sur la vie et sur la mort; — laissant à l'expérience, au cœur, à la douleur des jeunes gens et des hommes de les poursuivre.
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Expérience et douleur où se réuniront la métaphysique et la morale. Sagesse où les deux efforts non séparés du travail et de la raison prendront le nom de vertu. Si je n'en parle pas davantage, c'est que j'en ai parlé tout le temps.
La persévérance indispensable au long effort de toute cette culture, la dignité qui se refuserait à toute tentation bourgeoise, le dévouement d'un prolétariat instruit qui dédaignerait cependant les places et le loisir, la passion du travail toute pénétrée d'intelligence, le respect volontaire de l'amour, le sens affectueux et poétique des caractères, la magnifique espérance d'un bien-être et d'une liberté, bref d'une justice, que chaque jour rendrait plus vivante; enfin une tolérance, une sympathie, une humanité fondée vraiment sur un savoir stoïque (et l'amour est d'autant plus pur, disait Léonard de Vinci, que la connaissance est plus grande); — voilà, si nous sommes braves, quelle gerbe doit mûrir dans notre cœur.
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