VII. — Libération de l'Esprit
Ce système, inexistant d'ailleurs et informe, s'il vit un jour, pourra-t-il fonctionner dans l'existence laborieuse, pénible, injuste, de l'apprenti, du soldat, du jeune compagnon, de l'ouvrier syndicaliste et marié; — soutenu, celui-ci, mais surchargé en sa foi révolutionnaire, par une jeune famille — ? Naturellement je le pense.
Il est vrai que cette école philosophique ne ressemble à rien. Elle comportera bien des cours d'adultes: mais sans aucune de leurs vues élémentaires ou professionnelles. L'éducation générale supérieure s'adresse à des apprentis instruits, non pas à des illettrés ni à des ouvriers sans métier. Cependant elle n'est pas encyclopédique, elle ne traite pas de toutes choses à la va-comme-ça-vient, à l'image de celle au'on allait chercher aux universités populaires: l'université syndicale est expressément unifiée par le métier, organisée par le prolétariat, dévouée aux jeunes gens, aux jeunes filles qui, restant dans le peuple, veulent cependant s'affranchir do l'ignorance ot des préjugés du peuple... Elle prendra donc la suite de l'école primaire au cours de l'apprentissage même: elle le prolongera sur la vie par la réflexion et la morale.
Ainsi le garçon terrassier ou maçon que l'école bourgeoise abandonne à douze ans muni d'un certificat ridicule, aux cours du syndicat il apprendrait la mécanique, la mathématique et l'économique en môme temps que son métier. Subissant l'assaut cruel de l'amour, l'hygiène l'aiderait à ne point s'avilir, la poésie à s'ennoblir. Grâce aux livres, techniques ou pathétiques, il aimerait son travail, il le situerait en son plan dans la société, puis dans la nature: il en dépasserait la routine étroite. Ici la vivante impulsion
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se diviserait en lui, selon qu'elle y aurait ébranlé l'homme d'action, l'inventeur ou le contemplateur. Par l'histoire, il se sentirait révolutionnaire; par la logique, critique; par la métaphysique, capable de concevoir les problèmes capitaux que le monde impose à l'homme...
De les concevoir, non pas de les résoudre. Je démontrerais bien... pardon. Je veux dire que je pourrais bien essayer de démontrer que cette éducation par le travail est en elle-même, sinon une foi, du moins une religion; — qu'elle accompagnerait l'homme au long de ses jours, aussi bien et mieux que faisait l'éducation d'église, entretenant en lui la conscience inventive et la volonté universelle de la justice; — qu'elle animerait enfin, révolutionnaire, stoïque et métaphysique, un panthéisme ouvrier...
Mais cela, c'est mon affaire, c'est une petite affaire. Mille émotions, mille images ont formé cette vison en moi et l'y colorent : je n'ai pas aies susciter théoriquement en autrui. Je n'ai pas à dire d'avance (car je n'en sais rien) si l'éducation syndicaliste aboutira dans ce triomphe; et je devrais me rappeler plus souvent que la puissance de n'importe quelle éducation reste très faible. Mais je puis dire que le peuple discipliné par elle aura le droit de se poser, de résoudre en indépendance, en compétence progressives, les problèmes dont il a jusqu'ici reçu les énoncés de la bourgeoisie conservatrice et les solutions de la bourgeoisie révolutionnaire.
Je les indique, sans rien dire de plus, afin que vous jugiez où ce syndicalisme a résolu d'être, au lieu d'une doctrine, une méthode de liberté.
C'est après cette éducation, pourvu qu'elle soit possible, que nous saurons par preuve, et non plus par discours, si le travail intellectuel est décidément conciliable avec le travail manuel. Que nos apprentis
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fournissent le labeur des étudiants sérieux et le labeur des ouvriers, leur puissance sera démontrée, ils seront à la fois les maçons et les ingénieurs de la cité juste.
(Supposé que l'expérience réussisse et que le peuple n'en soit pas dénaturé, la révolution serait accomplie en quelques générations. La classe exploitante irrecrutée périrait sur l'or; et la classe exploitée, refusant de parvenir, hériterait du inonde. — Mais si l'expérience échoue, il faudra changer de révolution.)
C'est par cette éducation que les prolétaires pourront ébaucher ou parfaire une organisation communale, régionale, nationale, coloniale, internationale de l'économique. Je ne sais si elle est concevable. Conçue, il faudra s'y soumettre: la production socialisée ne se fera pas en farandoles.
(Or une organisation terrestre de l'économique fonderait la paix, puis l'unification du droit, puis sans doute une fédération universelle. Elle seule concilierait ce qu'il y a de précieux dans le patriotisme avec ce qu'il y a de grandiose dans l'amour de l'humanité.)
L'individu prenant enfin conscience de ses sentiments, de ses désirs et de ses besoins; la nation, toutes les nations, de leur différence et de leur unité: l'homme assurant la dignité de l'homme, non pas à cinquante mille citoyens, non pas à deux cent mille pays légaux, non pas à cinq cent mille intellectuels, mais vraiment à un milliard et demi d'hommes; c'est après cette organisation, dans combien de temps1 que notre espèce en son triomphe, se trouvant définitivement impuissante devant le passé, devant la mort, devant l'infini, concevra, Paul, sa plus pure prière...
La crainte institua les anciens dieux; le travail et l'effort le plus héroïque s'inclineront sans rien lui demander devant le Dieu nouveau.
Juin 1913.
Nouvelles de Vosves