‹ Réflexions sur l'éducationChapitre 54 sur 109 · PREMIERE LETTRE · texte numérisé non relu

PREMIERE LETTRE

J'enseigne aux élèves de l'école primaire supérieure de Vosves le français, l'allemand et ia morale. Ayant vingt-et-une heures de classe et dix heures de corrections ou de préparation par semaine, je me conserve un peu de temps parfois pour réfléchir.

Je numérote mes phrases afin de m'y reconnaître.

Peut-être saurais-je composer un article aussi bien qu'un autre: mais ce bien, je le trouverais mauvais en relisant. Sous prétexte de faciliter les transitions, je les ferais plus longues que les idées; et finissant, je conclurais, puisque c'est l'usage, en tapant la caisse.

Quant à l'ordre, j'en ai un. Non celui du sujet: comment le posséderais-je, puisque je l'étudié? mais celui de la recherche. J'aimerais croire qu'il sera plus vivant que l'autre.

Ayant voyagé, ayant séjourné en Allemagne et en

Autriche, je confesse que je suis patriote, et je sus ce que je dis: j'aime avec un grand respect, avec une grande piété la langue française, Et la France aussi.

L'enseignement du français comporte la grammaire, l'orthographe, la récitation, la lecture et la composition.

Il est nécessaire: sans lui notre langue se déformerait bien plus vite qu'elle ne fait; les Flamands, les Provençaux et les Bretons reparleraient uniquement patois avant vingt ans; et nous gaspillerions ce capital de pensées, de songes et de chants qui s'est accru depuis cinq cents ans chez nous, pour nous et pour l'Europe.

Mais comment le distribuer? M. Bourru, qui est M. Payot, avec la verve, la modestie et la science qu'on lui connaît, nous accabla jadis des meilleurs conseils, tous inspirés des « lois psychologiques de la perception extérieure et de la mémoire ». A l'user, ils sont impraticables.

Comme tous mes collègues, je lis, je corrige et j'annote avec un grand dégoût vingt-cinq devoirs par soirée. J'en rends compte le lendemain. Je dis:

« — Pierre, c'est à peu près passable. Il n'y a pas beaucoup d'idées. Et puis, vous ne savez pas encore vous servir du subjonctif... Allez au tableau. »

Il se lève sans plaisir, il descend pesamment entre les bancs. J'ordonne aux autres d'ouvrir leurs cahiers: ils poussent une rumeur protestataire et menacent du poing leur camarade. D'ailleurs, c'est à moi aussi qu'ils en ont.

« Ecrivez », dis-je.

Que sais-je? En attendant, je suis bien obligé d'agir. Je fais copier la phrase incorrecte de Pierre, puis une phrase correcte; ensuite, j'explique la règle; — et huit jours plus tard, partout, je revois l'ancienne faute.

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Je ne suis pas fier. Aussi, je prie qu'on m'aide. Il nous faut imaginer moins décourageant pour le maître, moins déshonorant pour la langue, moins triste pour les enfants.

(Du reste, s'ils progressaient trop vite, ils se croiraient bientôt destinés au roman, à la poésie, à la gloire...)

Je déclare avec naïveté qu'il me paraît irrémédiablement absurde d'enseigner l'allemand, l'anglais, le japonais, l'espéranto dans toutes les écoles primaires supérieures.

Absurde, — j'entends illogique.

J'entends inutile.

D'ailleurs, j'enseigne l'une de ces langues. Ne puis-je critiquer ma fonction tout en l'exerçant?

— M'sieu! s'écrie Pascal du milieu de ses traits bouffis, j'y comprends rien. L'allemand, à quoi que ça sert? J'en aurais jamais besoin...

Ici, j'atteste dix bancs:

— Pascal, ça m'étonnerait vraiment que l'un de vos camarades ait jamais besoin de savoir l'allemand!... Mais les programmes ont été faits pour l'utilité générale et non pour l'utilité particulière.

Comme ils n'entendent pas mon langage, il les convainc. Ils se taisent. Nul qui se cache à moitié pour dire:

— L'allemand, ça ne sert qu'à ceux qui l'enseignent !

Je me frappe une seconde fois la poitrine: en ce temps d'immoralisme (mais l'immoralisme est une morale; et M. Compayré seul Pignorerait-il?),je persiste à aimer la morale.

Enseigner la morale, c'est enseigner la vie. J'y mets tout mon soin, quoique il soit petit. Et parfois, encore que je me garde de l'éloquence au moyen d'une grossièreté de parole hésitante et d'une incohérence calculée, une ivresse me surprend: les yeux des enfants brillent, leurs lèvres se resserrent, un muscle durcissant devient visible dans leurs joues, et j'imagine qu'ils se font un serment intérieur.

...Alors, je rappelle Narcisse à ma mémoire.

Ignorant son prénom, je lui infligeais ce sobriquet à cause des beaux cheveux qu'il avait, de la raie fine qu'il y faisait, de son sourire, de sa joue délicate et serrée comme la chair du liseron blanc.

Un jour, lui ayant donné un zéro, je lui demandai avec indiscrétion:

— Vous vous ennuyez donc à l'école?

— Oh oui, m'sieu! soupira-t-il.

Franchise dont ses camarades rirent. Elle me ravit: il me sembla que Narcisse me regardait pour la première fois. Je poussai l'interrogatoire:

— Alors, pourquoi venez-vous ici?

Il se tut. Les autres attendaient avec agitation. Je risquai une hypothèse bienveillante:

— Pour passer le temps?

— Oui, m'sieu! répéta-t-il.

Quel plaisir! A mon sourire répondit un rire général. Puis Pascal, puis un Marcel aux traits jaunes

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et mous, puis Félix élevant sa vieille petite figure ternie, se firent connaître;

— Moi aussi, m'sieur! — Moi aussi! — Moi aussi! Ils étaient trop jeunes, trop faibles encore pour

travailler; ils patientaient avant qu'on leur trouvât une place; ils avaient imploré, obtenu la dernière petite grâce d'un an d'enfance avant la vie.

— Ça va bien, dis-je, ennuyons-nous le moins possible les uns les autres.

J'ai des idées aussi sur l'histoire, sur la géographie, sur l'instruction civique, ayant autrefois fait grimper mes écureuils à ces « branches » du programme.

Sur l'enseignement des sciences, j'aurais des questions à poser.

Et enfin, si quelque inspecteur me demandait, pour les mettre en un de ses ouvrages, des opinions sur la pédagogie générale, je lui en fournirais bien quinze au quart d'heure.

A présent, si je parle de ma classe, ce n'est pas que j'y professe, c'est que je m'y instruis; et si je m'emprunte mes souvenirs, au lieu d'aller au butin dans Rousseau, dans Herbart et dans Spencer, cette imbécillité où je suis m'excuse, qui m'empêche de comprendre à présent une idée autrement qu'agio, que pratiquée, que soufferte.

Un sourire moqueur, ou un long regard doux : — j'y lis aujourd'hui mieux qu'en ce bien cher Montaigne.

Et enfin, ce n'est pas mon expérience que je propose, — c'est mon inquiétude que je voudrais communiquer.

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En suis-je capable, en suis-je digne? — N'étant pas modeste, je le dis comme je le pense: le plus jeune stagiaire, la plus jeune institutrice, s'ils font quelque attention à leur tâche, y découvriront plus de problèmes, plus de vérités, plus de douceur que je n'ai pu faire en la mienne, — moi qu'on prie de les enseigner.

Justement, je les invite à l'attention. Lorsque chacun voudra, lorsque chacun saura travailler seul, nous nous entendrons mieux dans un souriant silence.

Je vous donnerai encore le beau crépuscule de Vosves: on le voyait de l'école en octobre.

Le regard, d'une très haute fenêtre, glissait sur le sommet empourpré d'un érable. Puis il franchissait le toit, cruellement rouge, de l'atelier où ces enfants travaillent le bois, le fer et la glaise. Et au delà, il s'étendait comme un rayon qui tourne sur la vaste surface des terres vertes et blondes, bornées à l'horizon par le bleu des sapinières.

Au-dessus de tout se voûtait le ciel. A cinq heures encore, il était splendide: entièrement pur et plein d'une lumière haute, couleur de saphir, tiède, profond comme l'été, sûr de la vie.

A cinq heures et demie, un frisson le secouait, des lézardes y fusaient, vertes et roses, comme des éclairs. On sentait alors, au creux du cœur, juin passé, l'été fini, les vents terribles et la fièvre des lampes. L'azur tremblait devant la nuit, tel une mousseline devant une cheminée: et pourtant il restait beau encore.

Puis il tombait, comme une rose, au triomphe même de sa beauté.

Janvier 1909.

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