‹ Réflexions sur l'éducationChapitre 55 sur 109 · DEUXIEME LETTRE · texte numérisé non relu

DEUXIEME LETTRE

Si je suis en retard, c'est que j'ai beaucoup hésité à écrire. Je lisais ici des études pratiques, sérieuses, tranquilles, comme je les aime. On y parlait, puisqu'il le faut, du mauvais livre qu'on a entre les mains, de l'heure qu'on tue à mentir, de l'effort qu'on fait, sans illusion, sans éloquence, pour retrouver la vérité...

Qu'aurais-je dit de plus? Et même, primaire supérieur, je ne me trouvais pas trop qualifié, pas trop compétent, pour parler à des primaires.

Qu'est-ce que l'enseignement primaire supérieur?

— On m'a bien assez reproché ma définition pour que je la répète: — C'est l'école des Jaunes. L'enseignement primaire, ne voulez-vous pas le rénover, n'en voulez-vous pas faire l'école des travailleurs? — Parmi vous, je n'ai qu'à me taire.

Je me serais tu si j'avais voulu parler de moi, — qui cela peut-il intéresser que je m'ennuie au métier où la nécessité m'attache? — et même si je n'avais souhaité qu'exprimer des idées: — je ne les ai pas inventées, elles sont inscrites dans la vie, et faut-il si longtemps à un homme pour apprendre à lire? Mais je suis sûr que vous vous intéresserez à mes entants:

— à ceux que j'ai eus comme à ceux que j'ai.

Henri m'a quitté. Suppléant dans un village éloigné de Vosves, il revient parfois me voir. Vous mo-

querez-vous si je vous dis que lui seul, de tous les hommes que j'ai rencontrés, m'a regardé avec assez d'affection pour se rappeler la couleur exacte de mes yeux? Il a failli mourir autrefois: fils d'ouvrier, aspirant instituteur; prolétaire, renégat, bourgeois futur; il ne pouvait supporter la honte de trahir sa classe. L'ayant aidé à souffrir, je l'ai aidé à se résigner: il sait maintenant que, pourvu qu'il le veuille, rien, personne, ne l'obligera à trahir; il se tient silencieux dans sa maison, mais il reste mobilisable, — au deuxième jour...

Je sais que notre Révolution ne se fera plus en trois Glorieuses. Dans l'action directe, la Révolution est le pain de chaque jour.

Je regrette aussi le beau regard noir et velouté d'un ancien Marcel. On l'avait mis à l'école pour qu'il devînt professeur, il en est sorti pour devenir ingénieur. J'ai assisté à son changement, à son trouble, à la lutte qu'il a soutenue avec ses parents: j'y ai pris parti.

C'était mon droit; je suis au long du mur comme un miroir où les consciences se reflètent pour s'éclairer.

Oublierai-je mon pauvre vieux Jacques qui, dégoûté du bavardage, lâcha la bureaucratie pour la chaudronnerie? Fatal orgueil, où je vois un symbole des énergies sacrifiées du peuple : après quelques mois d'apprentissage, il se blessa et devint borgne. Pourtant, jamais il ne prononça une plainte, jamais un regret, jamais un reproche.

Nouvelles de Vosves 145

M. Binet dirait que Jacques n'a pas réussi dans la \ie: mais lui, qu'appelle-t-il vie?

Et cette laide petite canaille, Alfred, qui m'a fait tant de misères, je le revois qui enlaidit, qui se fait de la moustache et de la barbe, qui sourit de travers, qui cligne de l'œil: et sur le pont de Vosves, je l'ai rencontré un soir qui pelotait bien fort une petite fille.

Une leçon de morale là-dessus!

Je ne sais pas si j'aime ces enfants. Je leur passe à peu près tout: je me moque qu'ils soient bien sages ou travaillent bien s'ils ne vivent pas.

Lorsqu'ils m'y forcent, je les pique avec trois petites phrases: ils rougissent à la première, ensuite ils font la moue, et puis ils pleurent...

Leurs larmes m'attristent: mais je suis content d'avoir surpris leur cœur.

Sont-ils hypocrites? — Non: la faute en est à nous qui croyons et qui voulons qu'ils pensent, comment le pourraient-ils! ce que nous pensons, comme nous le pensons.

Capricieux? — Avides plutôt: ils prennent leur nourriture dans le faux comme dans le vrai, dans le* rêve et le jeu comme dans l'action et la raison. Leur loi n'est pas de connaître, mais de grandir.

Vicieux? — Hélas, aux qualités qu'on exige des enfants et des élèves, qui serait digne d'être maître ou d'être père?

Joseph me dit: — Eh bien, j'entrerai tout de même à l'Ecole Normale. Ça fera plaisir à mes parents qui ont tant fait pour moi. Je m'y embêterai: mais je serai assis, je serai au chaud, et pendant ça mes anciens copains gratteront les betteraves!

— Tiens, demandé-je, c'est donc une consolation?

Il ne rougit pas, il ne s'étonne pas, il avoue avec un gros sourire: — Tiens, tout de même!

Rappelez-vous un peu que vos élèves deviendront les miens.

Romain m'a conté ses amours. Je ne transcrirai pas ce récit naïf et triste. Toute la misère obscure des adolescents y vit: les affreux secrets de la puberté, la tyrannie bien intentionnée des parents, qu'il faudrait aimer et qu'on déteste, le dégoût du métier qu'il faut accepter, l'abominable ennui de l'école.

Au moins, je lui ai enseigné la sincérité. — Apprendra-t-il aussi la résignation, le courage?

Quel jour, à quel propos ai-je parlé de Corneille? — Ils récitent les Stances du Cid et je les commente.

Je dicte: — Vous voyez, il n'y a pas de lutte entre l'amour et le devoir: c'est le devoir qui s'annexe l'amour, et en même temps c'est l'amour qui devient du devoir. Pas de puissance plus indifférente à la vertu que l'amour: il ennoblit les âmes nobles, il avilit les âmes viles. C'est le cœur qui le fait, et puis il refait le cœur.

Nouvelles de Vosves 147

Quelques-uns écoutent. Un peu du feu caché luit à leurs yeux. Romain détourna les siens. Mais déjà je me suis interrompu.

Je reprends: — Le malheur, le malheur... (Ecrivez cela entre parenthèses, si vous voulez...) le malheur, c'est qu'il y faut deux cœurs.

Le plus jeune rit. Le plus âgé proteste contre ce rire. Il y en a qui, par contagion, protestent ou rient.

Je dis: — Ne riez pas! — Je lève la main, je répète : — Ne riez donc pas. Il n'y a rien de risible. Il faut deux cœurs. C'est vrai. Ce n'est pas risible.

Alors ils se taisent. Et leur esprit (à ce qu'il me semble) retentit comme un puits où l'on jette une pierre.

Certes, ils oublieront cette minute. Mais moi, je ne l'oublierai plus.

Peu m'importe comme je parle. Du moins, — assez peu.

Mais si je pensais, bien, vous ne diriez pas en posant cette feuille: — Oui, c'est curieux, c'est intéressant, c'est à discuter... — résolus d'ailleurs à ne la discuter jamais; — au contraire, vous vous tairiez, et sans savoir pourquoi, vous seriez un peu plus gais, un peu plus irritables, un peu plus tristes pour le reste du jour.

Le nom du plus cher, je ne l'écrirai pas. Sous un air très doux, un peu fatigué, il cache ce souvenir, je l'ai su par lui, d'avoir vu son père tirer à coups <!<■ revolver sur sa mère.

Je n'ai rien t'ait pour capter sa confidence. Il a parlé un jour qu'il souffrait trop.

Quel enfant n'est pas un petit porteur de douleurs?

La colline de Vosves est douce. Le soir, je la descends par le côté de la prairie. Entre les jardins, elle se penche roussie et verte. Au-delà d'une rivière plate écument des vergers blancs. De grands peupliers tremblent, dont le branchage est d'or fragile au crépuscule. Amarrées sur la plaine, les meules figurent de bons vaisseaux gonflant leur voile blonde. Puis, entre le blé et les arbres, d'un trait parfaitement pur et qui ne fait de pli ni à la terre ni au ciel, l'horizon se courbe.

Cet enfant m'a dit: « Je n'ai personne que je connaisse, et je mets toute ma confiance en vous ».

La colline de Vosves est douce. Les iris y fleurissent; les aubépines, les roses, les vies.

Mars 1909.

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