TROISIEME LETTRE
Tantôt pour nous flatter, tantôt pour nous épouvanter, on voudrait nous faire croire que l'Ecole est une Eglise; on nous dit avec une éloquence exagérée qu'elle inaugure toute vie, celle d'aujourd'hui et encore la vie heureuse et libre de l'avenir.
Moi, j'y vois surtout une industrie dont subsistent les instituteurs et les directeurs, les professeurs, les
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économes, les inspecteurs, les éditeurs et les auteurs, les typographes, les papetiers et les libraires.
Industrie intellectuelle? Toutes le sont à leur besoin. Inférieure à toutes est celle-ci qui, loin de contribuer par aucune production à aucun progrès, ne sert que l'adaptation. Ne confondons pas le conservatoire avec le laboratoire.
D'ailleurs, ce sont là des idées d'homme.
Où découvrir une vérité moins vieille?
Je voudrais me rapetisser, me rajeunir, sans perdre ma critique. Je prendrais deux enfants par la main: je marcherais entre eux comme entre le passé et l'avenir. Nous ouvririons la triste salle. Nous regarderions autour de nous.
Je parle avant tout de l'école primaire: mais ce que je dis, prenez-y garde un peu, est vrai parfois de toutes les écoles.
L'école est une garderie.
La maison du travailleur est vide quand il travaille. Des bibelots précieux et un fragile silence emplissent la maison des bourgeois, qu'il ne faut pas ébranler. Dans les villes, les rues encombrées de voitures, de machines et d'apaches sont périlleuses. Si les routes de la campagne sont plus paisibles, le froid, la neige et la grêle y sévissent. — Pour que les entants soient en sûreté quelque part, on les entérine à l'école.
Je ne ris pas. Cette nécessité est incontestable. Et
si on l'avait mieux reconnue, on aurait doublé ou triplé les heures de récréation dans les écoles secondaires et primaires, on eût installé des berceaux ou des matelas dans les écoles maternelles.
L'école est un guignol.
On joue à toutes sortes de jeux dans la cour: ■ — mais en classe, on joue la comédie. Le maître fait la parade: il énumère avec un visage sérieux d'innombrables vérités dont il se moque et quelques vérités dont il doute; il exerce en amenuisant des sourires et en roulant des yeux pétrificateurs une autorité qui ne le rend pas fier. Et les élèves font le chœur: charitablement ils feignent de s'intéresser aux récitatifs et de craindre la loi, comme la claque ou la figuration.
Seul à sa petite table (et tous sont seuls dès qu'on ne les interroge plus), l'enfant se réjouirait bien si la représentation n'était pas si longue. Parfois, il devient acteur à son tour: il monte en scène, il implore d'un œil le souffleur, et il dit son rôle. Comme il n'a aucune opinion de soi, il se confie à celle qu'on lui en offre; et pendant quelque temps, il imitera la louange ou le reproche qu'on lui aura faits.
Vous me demanderez, je l'espère, pourquoi l'enfant s'amuse si fort au guignol des rues, et pourquoi il s'ennuie tant à l'école... Mais je sais ce secret aussi.
A Guignol, c'est Polichinelle qui rosse le commissaire; tandis qu'à l'école, hélas! soit dans la vérité, soit dans l'autorité, c'est toujours le commissaire qui rosse Polichinelle,
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L'école est un atelier.
On travaille au gymnase, s'il existe, et dans la cour en tout cas. Pourtant, l'essentiel du labeur s'accomplit aux tristes tables, sous la parole, au tableau, à la carte, devant les cahiers et les livres.
Ecouter, réciter, dessiner, lire ou écrire: opérations singulières. Il serait difficile de donner aux enfants un travail utile, parce qu'ils sont faibles et n'entendent pas la vocation en eux. Mais il est évidemment absurde de les asseoir tout le temps, d'occuper leur cerveau seul aux dépens de leurs sens et de leurs membres; il est déraisonnable enfin d'appauvrir leur activité pour les spécialiser sans le savoir, sans qu'ils le veuillent, dans l'intelligence.
Les apprentis manquent (nous dit-on), et ainsi la valeur technique du travail diminue. — Un peu, apparemment, parce qu'au lieu de donner une éducation ouvrière, nous donnons une éducation pédagogique.
Que faire du meilleur élève à la fin de ses classes? Ni un bon mécanicien ni un bon menuisier. Luimême sait bien de quoi on l'a rendu capable: et s'il veut devenir instituteur, il a raison. Qu'a-t-il appris que s'instruire? Qu'a-t-il vu qu'instruire?
Proudhon s'est chargé pour moi de ce paragraphe : « Ce que les bourgeois veulent pour le peuple, ditil dans sa Capacité politique des classes ouvrières. c'est tout simplement une première initiation aux éléments des connaissances humaines, l'intelligence
des signes, une sorte de sacrement, de baptême intellectuel; consistant dans la communication de la parole, de l'écriture, des nombres, des figures, plus quelques formules de religion et de morale; — [cela] pour que les natures délicates puissent constater, en ces travailleurs voués à la peine, le reflet de l'âme, la dignité de la conscience, pour n'avoir pas trop à rougir de l'humanité. »
^L'école est un vestiaire intellectuel.
L'enfant vient au monde muet et tout nu. On l'habille à cause du climat et pour la pudeur: on lui enseigne à parler afin qu'il ait la vie plus commode.
On l'envoie aussi à l'école « à cause du climat et pour la pudeur ». Il ouvre les yeux: mais notre univers est tout couvert d'imprimé; qu'il apprenne à lire. Il crie pour appeler: mais nous avons des voix de papier qui portent plus loin; qu'il apprenne à écrire. IJ tâte, il pèse, il soulève: mais nos outils travailleront mieux que ses mains; qu'il apprenne à compter. Il parle tout droit comme on parle chez lui: cependant il faut qu'il parle comme tout le monde. Il exprime ses besoins avec orgueil, avec avidité ou impudence: là encore, l'homme a trouvé mieux et lui enseigne la politesse, appareil indifférent de franchise ou d'hypocrisie.
— Va dire à ta mère qu'elle te recommence! — crient nos galopins lorsqu'ils veulent expulser ou huer un de leurs camarades. C'est juste le cri des hommes quand ils reçoivent leur enfant: — A présent, il faut le finir.
Oui, tel est le métier des instituteurs. L'école est
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la poche marsupiale où la Société, comme un grand kangourou, entrepose les enfants qui lui viennent, jusqu'à ce qu'ils soient assez diserts pour demander leur chemin et assez torts pour le suivre.
Si ce numéro vous déplaît trop (lectrices!), passezle au caviar.
L'école est un vestiaire politique.
Marcher, jouer la comédie, écouter, lire, écrire, parler; il faut encore agir, ou faire semblant. Dans une société compliquée, voyez le tumulte qu'amène une toute petite action directe! C'est pourquoi l'école accoutume l'enfant à une action indirecte, symbolique, politique.
Comme il communiquait avec nous par signes, il agira par signes au milieu de nous. Il sera bon soldat et bon citoyen, parce qu'il en a pris la résolution dès sa jeunesse, et parce qu'il n'ignore aucun des gestes, des phrases et des idées dont ont besoin ces hommes. L'histoire, l'instruction civique et la morale ne sont pas aux programmes pour les chiens.
Je proteste que je ne ris pas. Qui me dira, s'il regarde, que l'école n'est pas ainsi?
Qui me dira, s'il réfléchit, que l'école peut être autrement qu'ainsi? Les signes sont plus maniables que les choses. L'adaptation est nécessaire avant le progrès. Et si vous cherchez dans les histoires, nulle part vous ne trouverez qu'ail pu vivre un peuple d'esprits libres; toujours vous observerez que le travail de l'humanité, art ou religion, industrie ou science, s'est accompli dans le combat des minorités révoltées contre les majorités arrêtées.
Il n'y a même pas de quoi rire.
Voici le nouvel homme.
Sur le corps du singe s'est gonflé le mannequin social. Il a une vue, une ouïe nouvelles: ce sens qui discerne aux pages des livres les couleurs, les formes, les gestes, les paroles; un tact nouveau, le langage, pour explorer et pour saisir; un sens musculaire nouveau, le jeu des figures et des nombres; d'innombrables mains électriques pour détruire et construire.
... La Société est une seconde Nature: c'est la Nature de l'Homme.
Ces images peuvent irriter; mais plus encore, les idées dont elles sont la coquille.
Enfin il se tient debout, fort, gai, appliqué au travail, outillé de signes pour la relation et pour l'action, prêt à grandir, à gagner sa vie et à mentir: est-il libre?
Non, l'écrou n'est pas levé.
L'école est une prison pour dettes.
Il y a des sociétés barbares, il y a dans notre société des cantons de barbarie où les enfants travaillent. Ils se décharnent dans les mines, s'épuisent dans les fermes, peinent dans les tissages, vagabondent comme des rats dans le ruisseau des villes... Mais habituellement, les familles y voyant leur plaisir et l'Etat son intérêt, ils ne travaillent pas et les hommes les nourrissent.
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Aussi faut-il qu'ils payent leur rançon. C'est la morale que je veux dire, toute morale, et nommément la morale de la solidarité. En leur permettant de vivre, on leur présente une reconnaissance. — Reçu ma jeunesse. — Ils la signent : — Oui, je travaillerai à la sueur de mon front. Oui, je payerai l'impôt. Oui, je défendrai le sol et la pensée de la patrie. Oui, je soutiendrai le gouvernement même s'il change.
Ce taux, probablement, est usuraire. Et pris par des enfants, l'engagement n'est peut-être pas très valable. Pourtant, devenus hommes, d'habitude ils le tiennent. Et ils l'imposent à leur tour à leurs enfants.
Je suis âpre et j'ai mauvais esprit: je vois l'école ainsi.
On en peut améliorer quelques services: la garderie et l'atelier sont très mal installés; et les autres, trop bien. On n'en peut supprimer aucun: ni les vestiaires, ni le guignol, ni la prison.
Si vous plaignez les enfants, je plaindrai les hommes.
L'école est un triste purgatoire. Mais le purgatoire n'est qu'un passage: il a une porte sur le paradis et une porte sur l'enfer.
Si vous me demandez de quel côté de l'enfance se trouve le paradis, de quel côté l'enfer... évidemment vous ne seriez pas forcés de me croire: niais tout de même, j'aime mieux ne pas le dire.
Ces pensées sont dures. Je ne connais qu'un
homme dont je suis sûr qu'il puisse les aimer. Nous les avons agitées un soir, tout un soir, ensemble, au printemps d'un octobre qui n'est pas si lointain, dans le beau jardin des Tuileries.
Toute la terre était blonde. Un automne plus doux que mai luisait dans les peupliers. Le parfum des dahlias venait sur le vent. Tantôt nous regardions la Seine énorme et violente, ainsi qu'un torrent d'eau, d'air, de lumière et de pierres. Tantôt nous piétinions le gravier de ces allées que dominent, comme d'augustes présences vivantes, les dômes du Louvre. La nature nous versait la joie, et l'histoire le chagrin. Autour de nous jouaient des enfants qui n'hésitaient pas à grandir. Les nuages et le vent mouvementaient le ciel comme une grande âme.
... Paul! je te donne toutes ces pensées.
Avril 1909