‹ Réflexions sur l'éducationChapitre 58 sur 109 · CINQUIEME LETTRE · texte numérisé non relu

CINQUIEME LETTRE

Voici le soir de Tan. Bientôt les classes seront vides et en ruines; et quelques bambins seulement, dans la cour, joueront à rêver comme en des lies sons l'abri des arbres. Il pleuvra deux jours, il fera un jour soleil: ainsi le crépuscule de Vosves tour à tour se ferme et s'ouvre.

Voici le soir. 11 y a davantage entre juillet et juin qu'entre juin et mai: un vide se creuse, tel un étang

où je regarde. J'y vois ce que j'aurais voulu faire et que je n'ai pas fait.

Tant de fois déjà, j'ai voulu démolir ma morale.

A mes débuts, je dictais des formules. J'ignore ce que j'ai pu dire de la solidarité, mais la définition m'en revenait prompte et raide comme une balle. Ce jeu m'a dégoûté.

Plus tard, j'employai la méthode de Socrate pour susciter les idées de M. Payot. Si maladroit qu'il soit en maïeutique, n'importe quel maître fera soutenir à n'importe quel élève des théories dont celui-ci ne comprendra pas un mot. Je m'en aperçus: ma fierté s'en alla.

Chaque tentative durait un an, quoique en général l'échec fût visible dès Pâques. Date critique, où les érables jaunissent de la fleur et blanchissent du bourgeon. Mais je m'entêtais jusqu'au soir, tenant, je crois, qu'une bonne erreur bien solide vaut mieux pour l'assiette de l'esprit qu'une incohérence bien intentionnée.

...L'erreur, on en guérit; l'incohérence, on adore si vite sa liberté stérile.

J'ai supposé, autrefois, que la morale avait une valeur. Si je ne puis réussir à l'enseigner, comment donc l'ai-je apprise?

Je possédais les Misérables en vieux feuilletons de papier jaune: et je les ai lus chaque jour dans ma dixième et ma onzième année. Avec un peu d'atten-

tion, je me revois encore: je m'asseyais à terre dans un coin, je dépliais ces paperasses sur mes genoux, j'écoutais la clameur volcanique du monde...

La chambre était petite, pauvre, brune, poussiéreuse: le vaisseau VOrion s'y balançait avec ses trois ponts sur la mer, un tourbillon d'obus y enveloppait les carrés passionnés de Waterloo, les héros de l'insurrection derrière un tas de pavés y grandissaient aussi haut que les héros de la guerre, la petite fille Cosette y pleurait dans le bois terrible, le cher Gavroche y mourait en narguant d'un rire la mort; et toujours, partout, méconnaissable ou reconnaissant, Jean Valjean y marchait du bagne au paradis en portant sa conscience dans ses mains.

Je sais que cette histoire est fabuleuse et déclamatoire. Pourtant, je ne pense pas encore aujourd'hui qu'elle vaille moins que Tolstoï, que Flaubert et que Balzac; je pense qu'elle vaut plus que Gottfried Relier ou Thomas Hardy.

J'aurais lu les Misérables à mes enfants les plus jeunes; et à ceux qui doivent s'occuper de la morale sociale, l'Impérieuse Bonté; aux derniers qui vont s'en aller, pour qu'ils pensent à leur vie, uni' biographie de Kropotkine, d'Eugène le Roy. ou d'un travailleur inconnu.

Que m'importe qu'ils eussent ou non compris mes commentaires! — Jamais plus ils n'auraient oublié ce grand et long effort de l'Action bonne, auquel ils auraient assisté dans leur jeunesse.

...Pauvre Fantine! — La voici qui passe, même à Vosves, avec son sourire commandé. — Un enfant de seize ans subit la tentation brutale du corsage et de la robe.

Mais je suis là. J'élève ma voix d'homme. Elle sort inflexiblement de ma gorge et de mon cœur, comme une tige où fleurissent ensemble la prescription sévère et la douce promesse. Elle dit le vrai, le juste, le triste; l'espérance. Elle accomplit ce grand bien que j'ai tant désiré et tant promis d'accomplir: en souvenir de moi, ces jeunes gens essaieront de respecter l'amour.

Jeanne, si je pense à toi qui liras, je m'arrête. J'écris pour ceux qui garderont dans leur cœur mes paroles, s'ils trouvent qu'elles y peuvent rester;

— sans rien m'en dire, sans m'en remercier.

Après cela, qu'aurions-nous eu besoin de feuilleter notre livre de « morceaux choisis » ? Le nôtre a été fait avec soin: il n'en est que plus mauvais.

Veut-on donner aux enfants le goût de la lecture?

— Niaiserie: ils l'ont déjà. — De la bonne lecture?

— Alors qu'on leur présente des œuvres où ils puissent s'intéresser; et qu'on ne les leur coupe pas en petites tartines.

Au lieu d'insulter Victor Hugo par la statue baroque et déclamatoire qu'il a, il fallait éditer noblement cent mille exemplaires de la Légende des Siècles, et les vendre cinq sous.

Ou bien s'agit-il de fournir à ces ignorants quel-

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ques notions générales de la littérature de leur pays?

— Peut-être: mais alors les extraits la falsifient, et les critiques la démembrent.

Comme j'aimerais distribuer les prix dans mon école! Nous n'en donnons plus: ils irritent, je crois, la vanité. Tout de même, j'en apporterais beaucoup si j'en avais le courage.

Je sais un aviateur: il aurait une Aéronautique. Je devine des amoureux: au pur, je décernerais les Heures claires du grand Verhaeren, pour épurer encore et pour viriliser son cœur; et à l'impur, le Bubu de Philippe ou, s'il persistait, ce Livret de Folâtries du vieux Ronsard, qui ennoblirait la vilenie même. Et si j'avais distingué, parmi les soixante-quinze, un apache , je me serais plu à lui offrir le traité classique de Thomas de Quincey sur l'Assassinat considéré comme un des Beaux-Arts.

Chacun aurait sa part, je les aiderais tous à grandir.

Qu'est-ce que j'ai fait? J'ai dicté une liste. Vous la lirez améliorée et complétée en octobre.

Ah, ce n'est rien! — Je n'aurai pas vu Marcel pâlir de joie, ni l'aviateur tressaillir des deux ailes; je n'aurai pas entendu ces voix tremblantes...

J'ai cherché partout, j'ai choisi du mieux que j'ai pu de beaux poèmes, de belles proses. Trop beaux,

trop belles: l'Autorité me l'a reproché. Je les ai expliqués: on me les a récités.

J'ai manqué de courage. Impose-t-on un plaisir? — Ou, si apprendre des vers par cœur est une étude, de quoi? — S'il faut au contraire que ces enfants trouvent une joie élevée à Corneille ou à Vigny, j'aurais dû les laisser libres. Récitera qui voudra.

Et s'ils n'avaient rien récité, c'eût été moins hypocrite.

On ne pense pas ce qu'on veut. Dans un homme qui vit, je ne dis pas dans un philosophe, les idées se déposent dans la mémoire, après les actes, les promenades et les causeries, comme les gouttes d'eau qui commencent à filtrer dans la terre après l'averse. Elles s'ignorent, elles vont, elles s'attirent: l'ébranlement d'une joie et d'un chagrin parfois les oriente. Elles se rassemblent et, d'une force accrue, parcourent le cerveau et le cœur, tous les domaines du savoir et de la passion.

Enfin elles jaillissent: et dans un mot brillant, on voit l'éclair de la source.

Hélas, je n'ai parlé qu'en songe. J'ai fait ce rêve, que nous étions tous ensemble devenus libres.

C'était dans je ne sais quelle année. Par merveille, alors que jusque-là je n'avais vu dans mon sommeil que des cieux las et voilés, il faisait très clair; et les tilleuls paraissaient fleuris de feuilles argentées et de rayons. Nous nous regardions de ce regard confiant qui appuie en silence aux ressorts de l'âme.

Les meilleurs de mes enfants n'étaient ni tous là,

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ni seuls là; mais il y avait les meilleurs entre les meilleurs: Marceau portant sur son visage carré le sceau de son intelligence triste, Narcisse aux jolis traits, et celui dont je n'ai pas dit le nom. Avec eux se tenaient bien sages, dans un grand désordre moral, un paresseux, un hypocrite et des indifférents. C'était un jour de français et cependant, pourquoi? nous devions faire une composition d'allemand. Elle les ennuyait autant que moi. Seuls parmi tous, Marceau et le Plus Cher aiment l'allemand: aussi fut-ce l'un d'eux qui dit:

— On n'a qu'à ne pas la faire.

Les indifférents s'intéressèrent: leur figure s'éclaircit. L'hypocrite cilla: comment s'y prendre? Le paresseux se coucha la tête dans la paume et feignit de dormir. Un beau rayon vint de la cour et les attacha tous ensemble à moi.

— Premier, dis-je... premiers ex-œquo, Marceau et Vous, avec la note quinze... Troisième, vous avec douze; quatrième...

Comme je cherchais en les observant, ils me souriaient tous; mais pas un ne se proposa parce qu'ils me savent juste. Je repris:

— Quatrième, vous, avec neuf: cinquième, vous, avec six; sixième, vous, avec cinq et demi...

— Oh! six aussi! dit-il lui-même, cinquième aussi msieu!

— Il faut de la variété pour orner le paysage, dis-je... Et septième Narcisse, quatre, avec les honneurs de la guerre.

Il rit, la classe approuva. C'était parfaitement équitable. Eussions-nous réellement composé qui' c'était une heure perdue, l'ennui d'écrire, l'ennui de corriger, et même le classement.

— A présent, dirent Marceau et l'enfa ! ^:»n^ nom. faisons de la morale!

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Silence... Jamais je n'ai goûté minutes plus paisibles, tranquillité plus sûre, certitude plus entière d'avoir raisonnablement et gaîment agi. Nulle complicité entre nous, nul intérêt bas, nulle paresse, nulle complaisance un peu cynique : rien qu'un choix libre, qu'une indulgente rectification des programmes, qu'une transvaluation des valeurs opérée en un accord délicieux...

Il m'arrive dans le jour, une ou deux fois par an, de vouloir embrasser tout à coup ceux de ces enfants que j'aime. Je n'en fus pas tenté en songe, et comme je commençais à dicter, comme ils commençaient à écrire, je m'éveillai.

Ah! c'était un rêve. Jamais je n'aurai ce courage allègre et doux. Jamais ce calme. Jamais cette entente sans mots, ces regards si vrais, ces silences unis...

Pourtant, je connais un Arbre qui ne pense rien que le monde n'approuve.

Juillet 1909.

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