‹ Réflexions sur l'éducationChapitre 59 sur 109 · SIXIEME LETTRE · texte numérisé non relu

SIXIEME LETTRE

Je vous répéterai, pour finir l'année, la pensée de cet arbre que j'aime.

Je ne garderai pas mon secret pour moi. Vous trouverez facilement ce hêtre dans la forêt de Fontainebleau, qui n'est pas loin de Vosves, à cinquante

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mètres du carrefour du Touring Club, rencontre de la Route Ronde et de la Route d'Etampes, sur la droite en marchant vers le pavé de Franchard.

Je ne sais pas s'il est connu. Pour mon usage, je l'appelle le Volcan.

Quand je parvins à lui, j'étais déjà presque fatigué d'admiration. Mai commençait : partout bouillonnait l'effervescence magnifique du printemps. J'avais vu les bouleaux d'or transparents, les ormes chargés de leurs roses vertes, les sapins haussant leurs bourgeons couleur de chair, et le tremblement gris des peupliers... Fraîcheur des chênes et des érables, agitation des parfums, jeu des lumières!... — Lorsque je me retournais, je voyais derrière moi la route étendue, nue, majestueuse et blonde comme une femme couchée. Le vent d'est remuait le ciel parfaitement pur: pas un nuage qui bougeât, pas une ombre, le soleil et l'azur éperdus. Et de l'immense branchage s'élevait une rumeur aussi vaste et aussi noble, sans doute, que celle de la mer.

J étais épuisé de joie. Et pourtant, ayant vu ce grand Arbre debout, conique, pareil à une montagne de feuilles, un éclair délicieux me traversa encore le cœur.

Je quittai la route. Je piétinai des herbes jaunâtre* et des fougères encore roulées. Puis j'approchai.

Six troncs sortaient d'un même bloc de racines et, se dressant chacun plus gros qu'un homme, étroitement vêtus d'une écorce grise et argentée, portaient à trente mètres un dôme sublime de feuilles.

Une fureur de volcan, une fraîcheur de fontaine:

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— autour de cette explosion verte, le ciel était décoloré.

J'admirais en silence. C'était bien là une de ces œuvres où la vie essaie de se dépasser.

Puis je m'installai comme je pus sur la racine, dans la chambrette que faisaient là les six arbres. Au centre de la source, au vortex du feu, j'écoutai se décréter ce grand orgueil.

J'étais comme un enfant qu'on aurait mis sous une cloche géante. Chaque vibration au-dessus de moi était devenue feuille. J'étais comme cet homme minuscule qui s'est égaré depuis si longtemps sous le ciel creux.

Je regardai autour de moi. Quelques herbes, du houx; et partout aplaties, les feuilles rousses, rouges et dorées de l'hiver. Je regardai entre mes genoux: encore des feuilles. Il semblait ainsi que cet Arbre se nourrit lui-même, et de sa propre substance éternellement retransformée.

Cette illusion ne me séduisit pas. — Sous ce pelage mort, je sentais trop ferme, trop douce, trop tiède, la chair modeste et maternelle de la terre.

Humus et pierre délitée; grès, calcaire et sable; et ces profondes eaux : — tout se soumet à la volonté de la racine dans une collaboration attentive.

En me contordant un peu, je puis voir en l'air monter les six grands troncs, se ramifier les branches qui s'élèvent puis descendent, s'étager les uns par dessus

les autres dix et vingt planchers mouvants de ramure, se multiplier comme des langues, comme des mains, comme des paupières, pour boire, pour palper, pour filtrer la lumière, un million de feuilles.

Puis j'aperçois le ciel pâle qui semble un feuillage bleu mêlé au feuillage vert: — le ciel de l'oxygène et du carbone, le ciel du soleil, du vent et des eaux, le ciel de la vie.

— Vous me croyez immobile, chuchotait cet Arbre: et le rythme éternel de l'espace, du soleil et de la planète travaille pour moi. Ainsi j'y participe.

« Vous me croyez privé de pensée. Et pourtant qu'est-ce, sinon une conscience et une volonté, qui m'aurait dégagé de ma faîne fendue en haut et en bas, dirigé dans la terre si dure et l'air si vague, qui m'aurait fait déployer, visible et invisible, la double raquette de ma racine et de mon branchage?

« J'accomplis ma mission en mon lieu. Vivre, c'est penser déjà. »

J'ai ouvert le jeune bourgeon jadis: je me souviens de ces folioles si soigneusement pliées les unes dans les autres, serrées dans leur gaine étroite, aiguë et brune, grosse comme un grain d'avoine. A peine vertes, plus ténues que la soie, elles portent des frangea blanches qui font penser au duvet des oisillons qui viennent d'éclore.

J'ai vu la fleur aussi, cette invisible. Bile se dissimule derrière les feuilles: il faut les soulever pour la

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découvrir. D'une petite couronne plate et grande comme l'ongle de l'auriculaire pend une touffe de pistils blancs et jaunes.

J'ai vu les faînes vertes. Elles reposent, semble-t-il, sur les feuilles mêmes et ne sont guère plus volumineuses que des glands. Elles portent des piquants nombreux, mais presque ras : et tout l'arbre, à cause d'elles, paraît couvert d'épines.

Au centre des six hêtres, je comprends maintenant mieux leur âme unique.

Droite comme une flamme brûlante, elle s'élève entre ces troncs qu'elle a produits par sa force obstinée. Dans la cage énorme des branches, elle n'est pas captive. Elle ébranle dans chaque rameau une liberté nouvelle, un moyen inconnu d'atteindre la lumière. Et toutes les feuilles enfin, toutes pareilles, toutes dissemblables, c'est elle qui les agite comme des miroirs au soleil.

Silencieuse action dans le jour parfait, gravité de la gloire!

Ce n'est pas ce détail, ce n'est pas même cet ensemble qui m'émerveille: c'est seulement que du chaos, du hasard, du continuel désastre où se fait le monde, ait pu sortir, par le concert, par la complicité attendrie des forces universelles, ce chef-d'œuvre.

Quel consentement! Tous ces efforts qui se coordonnèrent d'étoile à étoile, — et cela bien avant la naissance de Dieu! — pour qu'à leur intersection surgît cet Arbre...

La loi même produit le miracle.

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Désormais, je ne regarderai plus de mou ancien regard un homme: je saurai que lui aussi altiste la Grâce.

Mais pour qui cette beauté?

— Je vais partir, enrichi. Cet arbre sera privé de mes yeux et de ma conscience. Des lieues de forêt l'entourent, les pierres et la terre l'entravent. Il i tera dans la solitude, sans un homme qui l'aime, s un regard qui le crée.

Il lui suffit de resplendir.

— Explicable ou non, telle est sa volonté. Volonté qu'on peut appeler Loi, Loi qu'on peut appeler Liberté. Qu'il obéisse ou qu'il invente, qu'il invente en obéissant, il produit sans cesser d'innombrables pensées vertes ou rouges.

Ivre de branches, ivre de feuilles, il projette à chaque printemps encore des branches, encore des feuilles, comme un bouillonnement de lave. Ruisselant d'émeraudes en mai et de rubis en octobre, babillant aux vents, embaumant aux fleurs, hospitalier aux oiseaux, aux hommes et aux abeilles, que lui importent assistance ou admiration9

...Puisqu'il veut accomplir jusqu'au bout ce qu'a pensé voici cent ans une petite faine. Puisqu'il consent à faire dans la foré! ce trésor caché.

Dites, élever sans qtie nul ne la voie une montai de lumière; se nourrir i ropre feuille; rester hos-

pitalier aux oiseaux et aux ibcilles; occuper son lieu, accomplir sa Loi!

Travaillons comme cet Arbre.

Juillet 1909.

L'action directe en pédagogi

Voulez-vous que je vous parle comme à des camarades? Je ne m'adresse pas qu'aux instituteurs qui pourront lire ceci: je m'adresse plus droit, plus affectueusement aux travailleurs. Sans doute, je suis un professeur, mais mon père est un ouvrier: je me considérerais comme un ingrat si je n'étais pas révolutionnaire.

Lisez cet article ainsi qu'une lettre: c'en est une. J'ai certainement quelque chose à vous dire de vos enfants. Et vous aurez quelque chose à me dire, peutêtre, de ma pédagogie.

A l'école primaire supérieure de Vosves, j'enseigne l'allemand, le français, la morale. De mon caractère, vous n'avez besoin de connaître qu'un seul trait: je tâche de faire attention.

J'ai une cinquantaine d'élèves. Le plus jeune a douze ans, le plus âgé dix-sept. Ainsi c'est moi qui les accompagne au long du difficile chemin qu'ils se font de leur enfance à leur adolescence. Tantôt je l'aplanis, et tantôt je le barre. Au début ils sont éveillés et doux: puis ils deviennent hypocrites. Mais ils m'émeuvent toujours pas leur effort à comprendre et à vivre, Ma préocupation la plus constante est d'aider à se viriliser ceux qui veulent ne pas mentir.

La ville est une de ces petites villes qui vivent sans qu'on sach,e pourquoi. On y trouve une petite préfecture, une petite caisse d'épargne, trois petites banques, un petit monument patriotique, une petite caserne, un petit bordel, trois petits marchés, deux petits bazars, une petite école normale, un petit collège et une petite école primaire supérieure, collège du pauvre.

Pas de commerce: Paris est trop près pour Je consommateur et trop loin pour le producteur. — Pas d'industrie. A la suite des grèves de 1899, les maîtres du Creusot avaient songé à établir une usine électrique. « Allez-vous en ailleurs, leur a dit un puissant personnage, nous ne voulons pas d'ouvriers ici. » ■ — Quant à l'agriculture, les grands propriétaires livrent leurs moissons à des immigrants belges.

Je reçois les fils des boutiquiers, des scribes, des instituteurs, des paysans. A quel métier, à quel milieu faut-il que je les adapte?

Les mauvais élèves m'écoutent pour passer le temps. C'est eux qui me l'ont dit, je les ai remerciés de leur franchise. Ils bâillent un an, ils bâillent deux ans; puis ils retournent, ayant un peu grandi, aider leur père au comptoir ou à la forge.

Les bons élèves travaillent avec ardeur et concourent pour le brevet simple, qui est un baccalauréat tout à fait primaire. Qu'ils l'obtiennent ou non, ils sont mûrs déjà pour les métiers « d'écritures », voilà leur style, pour les bonnes places où Von gagne de Vargent, pour les fonctions « modestes, mais utiles » de l'Etat. Et ils s'y casent.

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Les très bons élèves enfin se consultent à la fourche d'un double chemin. Ils entrent alors, soit à l'école normale, soit dans une école technique: et quand ils sortent, instituteurs accomplis ou contre-maîtres à la coule, « une vaste carrière s'ouvre », c'est encore eux qui le disent, devant eux.

J'appelle cela des ouvrages domestiques. Tenteraient-ils un autre effort si j'avais su les nourrir d'un autre orgueil?

Jadis je croyais qu'il fallait faire d'eux des hommes. Mais cette tâche est bien au-dessus du pouvoir d'un maître. (Tant mieux, d'ailleurs). Je me consolerais si j'en faisais seulement des domestigues critiques. Par exemple Cil y en a d'autres), des fonctionnaires syndicalistes.

On ne m'a pas enseigné cela dans l'Ecole normale supérieure d'enseignement primaire, on ne m'y a pour ainsi dire rien enseigné. Alors je m'adresse à ces enfants mêmes.

Je me souviens d'un beau matin: peu de temps après la rentrée, une lumière penchante d'automne, des arbres dorés, le hâle des vacances sur toutes ces petites figures, une affectueuse confiance fine semblait-il) dans tous les yeux.

— Qu'est-ce que nous allons faire en allemand? — demandai-je.

Pivert ne savait pas où l'on parlait allemand, ni pourquoi les Allemands ne parlaient pas français: il fallut expliquer cela.

Ensuite silence, long silence. Je l'interpréterai: il

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paraît inutile à ces enfants qu'on leur enseigne l'allé* mand; car, après tout, ils vivront en France.

Puis pourtant, quelques voix s'élevèrent pour défendre les programmes: — On fait de l'allemand à l'école normale, dit Tain, qui veut y aller. — Et l'allemand, c'est utile à un voyageur de commerce, ajoute Pichenot, qui rêve de le devenir.

Je les regarde, l'un dodu, l'autre maigre avec des traits faits à grands coups de sabre. Après tout, je n'ai pas le droit d'opprimer Tain ni Pichenot. (Mais les autres?) Je reprends donc: — Et comment feronsnous?

Ils réfléchissent là-dessus, et ils répondent. — L'un voudrait qu'on lise un journal amusant; l'autre que je leur enseigne en allemand quelque beau savoir que personne ne leur enseigne en français, par exemple, l'astronomie; l'autre que nous expliquions des images.

Là-dessus j'ai repris la parole. J'ai fait ce que j'ai pu: ça regarde l'inspecteur. Mais vous voyez que j'avais du choix.

Je leur enseigne aussi à lire. Entendez, à comprendre ce qu'ils lisent, à faire attention. — Ils m'avaient réclamé ce tour depuis longtemps: un mercredi, nous lûmes le journal.

D'abord, plusieurs journaux. — Valentin, garçon rouge et subtil, m'apporte le Matin; je tirai l'Humanité de ma poche; et Raymond, quatorze ans et un grand front luisant qui lui donnait l'air chauve, présenta le Petit Parisien. — C'était au temps de la seconde grève des postes, ce fut une belle séance.

Au bout de dix lignes, le Petit Parisien fut exclu à l'unanimité; comme trop dramatique. — Une demi-

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colonne du Matin et un quart de colonne de l'Humanité comparurent. Hélas! il fallut conclure que l'Humanité était moins honnête que le Matin ce jour là. Car elle voulait nous cacher qu'on eût, à Belleville, injurié pour leur quinze mille francs des députés socialistes.

Si l'inspecteur était entré, il m'aurait trouvé mauvais esprit. — Pourtant j'avais raison, je me tenais au plein de la vie; je distribuais à ces enfants, les programmes me le recommandent, des notions essentiellement pratiques.

— Que lisez-vous? Comment lisez-vous? Et faut-il lire? — C'est un de mes métiers que de lire: j'aimerais vous rendre service en ceci. — J'estime qu'un journal vrai ferait en France une admirable force révolutionnaire.

Or, en lisant bien le journal le plus infâme, on lui arrache la vérité.

Il y a des livres aussi. Un soir sur deux, nous pouvons inviter chez nous, vêtus de vert ou de jaune, les plus grands hommes qui aient vécu, et nous entretenir avec eux. J'aiderai mes enfants à se choisir ces amis sévères.

Nous lisons bien. Deux heures par semaine, dit le programme. Seulement, en guise de livre, il nous fournit un « recueil de morceaux choisis ». Un de ces bouquins bavards, où les jugements sont établis pour la vie, et les idées les plus profondes exécutées en deux paragraphes, Les notes y fourmillent sur les textes, et les dates ou je ne sais quels numéros, au milieu des plus nobles poèmes, imitent le trou de

la vermoulure. — Le nôtre, étant meilleur que les autres, est pire: il est plus « littéraire ». Je revois toujours mon pauvre Godefroy, un maigre nabot au visage blême et ridé, écarquiller des yeux terribles en ânonnant: — L'homme est un roseau pensant... Quelles œuvres acheter, pour les lire entières, pour les aimer dans leur passion et dans leur style? Fautil que je sois seul à en faire la liste?

Au moins, vous ne vous tromperez pas à ce discours? — Si je parle ainsi de l'école de Vosves, c'est que j'y vis. Mais je ne la propose pas comme une école modèle, ni comme une école rénovée. J'y fais ce que je peux et je suis le premier à dire que ce n'est pas grand chose.

Un instituteur aurait plus à dire que moi, parce que les enfants qu'il a sont plus ignorants que les miens. Je voudrais seulement qu'il laissât la théorie pour s'appliquer à une observation patiente et humble.

Peut-être vous faites-vous de fausses idées sur la morale. Vous y voyez la doctrine, c'est la nécessité qu'il faut y voir.

Pourquoi nierais-je la patrie, puisqu'elle existe? Légalement, économiquement, humainement. J'ai vécu deux ans en pays germaniques, et j'y ai surtout appris quelles propriétés précieuses c'est que l'histoire de France, que la langue et la littérature françaises, que la méthode française de penser.

Dirais-je qu'il ne faut pas voter? — Qui vote n'est pas pour cela une brute, qui ne vote pas n'est pas pour cela un malhonnête homme: il ne suffira pas de

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rappeler cette vérité. Je ne veux pas substituer un

devoir contre-électoral au devoir électoral.

Une des leçons qui m'a coûté le plus de travail est justement celle que j'ai faite sur les partis politiques, leurs journaux, leurs livres, leurs doctrines, leurs adhérents. Je n'ai pas dit qu'il y avait dix millions de syndicalistes en France.

Si nous étions tous d'accord pour faire la Révolution, nous ne la ferions pas.

J'aime la morale: elle contient toute la vie. Et lorsque j'en parle, toujours je me laisse interrompre.

Parce qu'un de ces enfants en avait souffert, j'ai parlé du divorce. Parce que tous en souffraient, j'ai parlé de ce qu'on appelle l'amour. Je ne sais pas encore si c'est la plus courageuse tentative ou la plus forte sottise que j'aie faite. Je me suis adressé à jeunes garçons comme un père sérieux à son fils sage.

Je n'ai pas menti. J'ai dit simplement: — Voilà ce qui existe.

Mais j'ai ajouté: — Ça peut changer.

Ainsi je ne consulte pas les programmes: cette cause est entendue.

Je n'interroge pas les autorités. Je n'aurais pas une répugnance ahsolue à le faire, car je n'ai pas de principes. J'ai trouvé en arrivant un inspecteur tolérant, intelligent et bon. Il a pris sa retraite, il ne lira sûrement pas ceci: je puis donc le dire.

Je n'agis pas même d'après mon savoir. Allemand. grammaire, philosophie, histoire, j'ai appris à tout

désapprendre. A quoi bon fatiguer sous l'abstraction ces petits esprits débiles? D'ailleurs, ils auraient dormi.

C'est de mes élèves que je voudrais tirer toute ma pédagogie. Leur désir, je l'épie; leur volonté m'indique leurs besoins, leur expérience me fournit mes exemples, leur curiosité dirige ma méthode, leur fatigue commande mes inventions... Voulez-vous, proportions gardées, que nous appelions cela de l'action directe?

C'est trois petites salles malpropres, tristes, puantes. Les murs sont peints en marron et en rose. Il n'y a ni cartes, ni images. Le tableau noir creuse la cloison comme la gueule d'un four sinistre. Du plafond pendent des lampes électriques dont plusieurs ont perdu leurs ampoules. Le poêle répand une fumée lugubre. Aux fenêtres, on voit l'automne pluvieux pourrir les arbres. Les tables, longues en première année, étroites et petites en deuxième et en troisième, font un bric-àbrac poussiéreux et misérable.

Les enfants là, comme tout se ranime! Je n'aperçois plus les murs, ni les fenêtres. Je regarde ces yeux, ces lèvres, ces visages vagues et secrets, cette pauvre chair à vie. Ils s'efforcent, ils ont peur, ils s'amusent, ils s'endorment. Songez que leurs ancêtres ont peiné dix mille ans, pour découvrir quelques unes des vérités que je leur procure. Songez que s'il me plaît, s'ils le veulent, je puis leur faire entendre la voix sévère de Pascal, la voix orgueilleuse d'Hugo, la voix justicière de Danton.

Novembre 1909.

Une visite à Elslander

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