OBSERVATION V
Mme Gir.…., âgée de cinquante ans, était entrée à Château-Picon pour un accès de mélancolie anxieuse d'une extrême violence. C'était une femme grande, aux traits nets, à la chevelure presque blanche, Maïs elle marchait à demi-voûtée, le dos rond, les bras fortement croisés sur sa poitrine qui en paraissait rétrécie. Tout le jour et une partie des nuits, elle gémissait : « Mon Dieu, mon Dieu, qu'ai-je fait, que va-t-il m’arriver ! ». Sidérée par sa douleur morale, il lui était impossible de répondre à nos questions, sinon par des gémissements accrus, de profonds soupirs alternant avec des périodes où elle semblait incapable de respirer. Des semaines passèrent. Les soins aidant, Me Gir... se détendit peu à peu, s’alimenta normalement, prit plus de soin de sa tenue. On pensait que la guérison totale ne tarderait pas et c’est ce qui advint. Mais notre .malade, avant de nous quitter coplètement guérie, nous donna un spectacle auquel nous n’'étions pas habitué. 11 nous arriva, à maintes! reprises, de la voir dans la salle de réuñion ou dans le jardin, droite, la tête ‘haute, très belle en vérité, mimant la douleur à la façon d’une tragédienne, avec des gestes pleins de noblesse théitrale, parlant la douleur en des phrases bien rythmées où revivaient des souvenirs classiques. O Diderot, Ô paradoxe sur le comédien! Comme il est vrai que le bon acteur doit avoir la tête froide! Les émotions trop violentes ne sont pas de mise au théâtre : elles cassent la voix, gênent l'expression plastique des sentiments que le public croit sincères quand ils sont habilement simulés. Faïble contribution tirée du, pathologique, à l’œuvre de l’encyclopédiste: : quand M"° Gr... souffrait intensément, elle ne pouvait répéter d’une voix étouffée que quelques mots stéréotypés, comme c’est la règle: ses gestes se réduisaient à croiser les bras sur sa poitrine. On connut aux progrès qu’elle avait faits dans l’art des attitudes tragiques et de la déclamation que sa douleur morale avait cessé, sans doute complètement. On le lui dit, elle en convint, cessa son jeu, et quitta notre maison sans qu'il restât une trace de sa mélancolie passée.
On parlait beaucoup trop autrefois de délires hystériques. Les hystériques ne peuvent que simuler les délires et s’acquittent médiocrement de leur besogne. Cela s’explique : un vrai persécuté, un mystique, un grand hypocondriaque sont péné-
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trés de la vérité de ce qu'ils annoncent. Leur erreur portant sur les relations qu’ils pensent avoir découvertes entre eux et le monde extérieur ou, pour les hypocondriaques, entre eux et les éléments qui constituent leur personnalité, est d’emblée passionnelle et pour cette raison porte en elle le germe d’une action future. Si l’on veut se rendre compte de la puissance de l’autosuggestion, ce n’est pas chez les hystériques qu’il faut en chercher les preuves, chez eux qui restent indifférents à leur maladie et à leur guérison, c’est chez les délirants. Déjà engagés dans les voies de la recherche tendancieuse par leurs troubles affectifs, un jour la’vérité leur est révélée. Quelle que soit la présentation du délire — interprétatif, hallucinatoire ou imaginatif —- il procède toujours d’une intuition soudaine qui revêt le cachet de l’évidence, parceque l’idée qui s’impose Àà l'esprit est en parfait accord avec les dispositions affectives du moment. Leur croyance est intime, profonde; ils y sont irrésistiblement attachés, parce qu'ils restent dominés par leur découverte première à laquelle ils ont accordé leur foi. Aussi reviennent-ils, et avec quelle constance, quelle âpreté, quelle violence sur le sujet qui leur est cher. Les hystériques se comportent différemment. Est-il admissible que leur intérêt ne se dirige pas sur les troubles qu’elles exposent complaisamment et qu’on puisse leur parler de toute autre chose sars qu’elles en soient surprises ou irritées ? Lorsqu’elles simulent un délire, l’étude de leur comportement, de leurs réactions affectives, des idées qu’elles émettent, où l’on ne trouve ni la cohésion des délires partiels ni la véritable incohérence, impossible à imiter, des ‘déments précoces dissociés, tout, jusqu’à cette allure de comédie, de parade qu’on leur voit, doit nous aider à établir notre diagnostic. | Aussi bien ces observations n’ont-elles qu’une valeur rétrospective. Depuis de nombreuses années — l’œuvre de Babinski a provoqué une bienfaisante épuration —— nulle malade n’entre à Château-Picon, avec l’étiquette de manie, de mélancolie, de délire hystériques. Celles qui y entraient autrefois, nous n’en doutons pas, étaient pareilles à celles que nous recevons main-
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tenant. Les maniaques, les confuses, les mélancoliques, les délirantes n’ayant pas changé, les vocables seuls se sont modifiés. On croyait sur des signes incertains dépister l’hystérie partout ou presque. Que cette erreur reconnue ne nous engage pas à ne plus la voir où elle est.
Ici devrait se placer l'étude des troubles physiopathiques dans leurs rapports possibles avec l’hystérie, si nous n’avions eu le désir de limiter notre sujet. Nous renvoyons done aux travaux abondants publiés sur la question, en particulier à ceux de Babinski et Froment, de Roussy et Boisseau et à l’article de CI. Vincent, pour ne citer que ces noms parmi les auteurs qui se sont occupés de la question après Hunter, Charcot et Vulpian. Il paraît certain que ces manifestations réflexes, ces amyotrophies, ces contractures d’un type si particulier, que Guillain et Barré attribuaient à une névrite irradiante, ces troubles vaso-moteurs, thermiques, sudoraux, trophiques, ne ressemblent pas à ceux de l’hystérie. Babinski est formel sur .ce point. [ls ne peuvent être reproduits par la volonté, ni guérir par « persuasion ». Quelques-uns d’entre eux, comme certaines amyotrophies sont d’une extraordinaire ténacité, même si, comme le signale Clovis Vincent, les Sujets qui en sont atteints se soumettent avec bonne volonté à un entraînement musculaire très régulier.
Ces troubles physiopathiques ou réflexes étant éliminés du cadre de l’hystérie, il n’en est pas moins vrai que l’hystérie peut se superposer à eux et modifier leur aspect général. On voit combien le diagnostic devient alors délicat. En présence de complications de ce genre, on doit s’efforcer d'établir une hiérarchie des symptômes en séparant ceux que la volonté peut réaliser de ceux qu’elle est incapable de créer. Mais il semble bien que le meilleur moyen soit encore l’observation, l’observation constante de jour et de nuit pratiquée par le médecin ou par des aides intelligents et consciencieux. Surveillé — autant que possible à son insu — sans trêve, sans défaillance, l’hystérique commettra fatalement quelque faute, quelque erreur qui fera découvrir sa supercherie,
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Il serait malséant d’allonger ce travail en donnant ici les caractères différentiels des affections organiques du système nerveux que l’hystérie simule, le plus souvent d’une manière bien imparfaite. Les conclusions de Babinski se sont imposées au monde entier. Tous les traités de médecine, tous les manuels de neurologie donnent, sur deux colonnes, les signes propres aux premières et aux secondes. Une autre question nous intéresse, non pas seulement parce qu’elle se rapporte plus à la psychiatrie qu’à la neurologie pure, mais parce que de nos Jours encore, et malgré les leçons de Babinski, il semble qu’elle reste obscure dans l’esprit de nombreux médecins. C’est celle qui touche à l’hystérie et à l’angoisse. Ne sait-on pas que les grands cataclysmes, les tremblements de terre, les éruptions volcaniques, les incendies, les naufrages, les dangers du canon et des mitrailleuses au cours d’une Bataïlle, pour les soldats engagés dans la mêlée, l’annonce de la mort d’un être cher, les grands périls que l’on court soi-même ou que courent ceux que l’on aime ne déclanchent pas de crises d’hystérie ?
Dans tous ces événements, l’angoisse est portée au maximum, comme elle l’était au début de son placement chez Mme Gir.. dont nous avons résumé l’observation. Pour que se produise la crise d’hystérie et à plus forte raison, les accidents de type neurologique, il faut que le danger ne soit plus présent, que la souffrance morale ait eu le temps de s’apaiser partiellement, il faut que l’on ne soit plus accablé par sa douleur morale, que l’on ait le temps et les moyens d’adapter son attitude à des circonstances moins dramatiques; il faut, enfin, que le souvenir qu’il en reste — nous faisons allusion surtout à l’angoisse de guerre — permette de s'organiser en vue d’éviter, si l’on peut, le retour des mêmes tourments.
Il est normal d’avoir peur en face d’un danger évident et grave. Tous les soldats du front savent à quoi s’en tenir là-dessus. L’anxiété et l’angoisse pathologiques reproduisent exactement dans le domaine intellectuel, moral et physique, tous les signes, sans exception, de la peur légitime. On ne saurait les simuler, Comme l’a fait Babinski pour le diagnostic des
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troubles organiques et ceux de l’hystérie, il serait facile de dresser sur deux colonnes la liste des signes généraux que présente une hystérique et celles des symptômes que l’on constate chez une anxieuse, si l’on peut dire, en état de mal. On apercevrait dans ce tableau synoptique de telles oppositions entre les deux syndromes, qu'il serait impossible de les confondre. Mais il arrive qu’en dehors des phobies et obsessions banales, qui surgissent du fond de l’anxiété, il en est trois qui reviennent constamment dans les préoccupations de nos malades :
1° la peur de perdre la tête, peur fondée sur quelques défaillances de la mémoire, sur la difficulté à associer ses idées, à fixer son attention pour un travail de quelque durée, et aussi sur ces douleurs en casque ou ces douleurs de la nuque que l’on attribue si promptement à des lésions du cerveau ou du cervelet ; -
2° la peur d’avoir une paralysie, comme le font redouter le refroidissement des evtrêmités, les paresthésies, les secousses musculaires, l’asthénie qui suit les grandes crises;
3° la peur de la mort subite qu'expliquent la tachycardie souvent atroce, l’impression —-- qui correspond à la réalité — d’une violente contrainte respiratoire, les transformations du visage, si l’on a la malchance de le voir dans une glace avec sa pâleur, ses joues soudainement creusées, tandis que les yeux s’enfoncent dans les orbites. Sans doute, il n’arrive rien de ce que les malades redoutent pendant les grandes crises; sans doute tout rentre en partie dans l’ordre après l’émission de copieuses urines claires. Il reste de ces épisodes une sorte de courbature morale et physique et, surtout, la certitude que l’on a couru un grand danger, que ce danger n’est pas évité et qu'il va pouvoir se reproduire d’une minute à l’autre. Nées de l’angoisse, de pareilles ‘craintes la réveillent, si elle s’atténue, l’aident à se maintenir et à se développer. Aussi quelle différence entre ces malades, femmes pour la grande majorité, et les hystériques que l’on trouve tricotant, lisant, cousant et plaisantant avec leurs amies, paisiblement installées dans le lit où elles attendent la fin de leur paraplégie ou de leur astasie-